Poète lorrain, Nicolas Gilbert doit une certaine réputation à la légende ou, plutôt, au mythe romantique du poète incompris, victime dune société égoïste, tel que le représente Vigny dans Stello : on a fait de lui une sorte de Chatterton français. Sil est vrai quil est mort jeune, à vingt-neuf ans, il ne faut plus pour autant sabuser aujourdhui.

Gilbert naît le 15 décembre 1750 à Fontenoy-le-Château (Vosges), où son père agriculteur, marchand de grains, possède deux petites fermes, tout en exerçant les fonctions de maire (1742). Il fait une partie de ses études au fameux collège de lArc, à Dôle, puis il monte à Paris, à la conquête dune gloire quil ne trouvera, de manière posthume, quau XIXe siècle. Bien reçu par dAlembert, auquel il est recommandé par Mme de la Verpillière, femme du prévôt des marchands de Lyon, il aurait sans doute été gagné au parti philosophique, comme son compatriote Saint-Lambert. Il en fut autrement ; Gilbert entra dans le clan des réactionnaires, au côté de Fréron, lillustre directeur de LAnnée littéraire . Il publie, alors quil na pas vingt ans, un roman passé justement inaperçu, puis son Début poétique (1771). Il participe au concours annuel de lAcadémie française, en proposant Le Poète malheureux ou le Génie aux prises avec la fortune (1772), aux épanchements plus ou moins autobiographiques, et une ode consacrée au Jugement dernier (1773), qui se termine par ces vers :
LÉternel a brisé son tonnerre inutile ;
Et, dailes et de faux dépouillé désormais,
Sur les mondes détruits le temps dort immobile.
Ce sont deux échecs consécutifs (le prix étant remporté deux fois par Jean-François La Harpe, fade poète, mais dévoué à la cabale philosophique dans les feuilles du Mercure de France ) qui sont ressentis par Gilbert comme deux humiliations. Après un séjour à Nancy, il se lance courageusement dans la satire, se montrant digne successeur de Juvénal, Régnier et Boileau, sen prenant à Voltaire, Diderot, dAlembert, La Harpe, et dénonçant avec violence, dabord dans Le Dix-Huitième Siècle (1776) dédié à Fréron, ensuite dans Mon Apologie (1778), la licence de lathéisme, la corruption des murs et la décadence littéraire de son temps :
Parlerai-je dIris ; chacun la prône et laime ;
Cest un cur, mais un cur, cest lhumanité même.
Si dun pied étourdi quelque jeune éventé
Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté,
La voilà qui se meurt de tendresse et dalarmes ;
Un papillon souffrant lui fait verser des larmes :
Il est vrai ; mais aussi quà la mort condamné,
Lalli soit en spectacle à léchafaud traîné,
Elle ira la première à cette horrible fête
Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.
Gilbert est mort à lHôtel-Dieu, trop tôt sans doute pour se faire un grand nom. Une trépanation, à la suite dune chute de cheval, layant rendu fou, il avale la clef dune cassette qui reste accrochée à lsophage (Journal de médecine , janv. 1781, p. 82). Par une ironie du sort, cette mort insolite lemporte alors quil vient dattirer sur lui la protection de M. de Beaumont, archevêque de Paris, et celle du roi. On dit, sans jamais lavoir prouvé, que trois pensions lui étaient échues : une de larchevêché, une prélevée sur la cassette royale, une enfin, du Mercure. Ce fait peut être exact ; mais il se trouve fâcheusement mentionné dans les apocryphes Souvenirs de la marquise de Créquy (édition de 1855, pp. 182-184), où tout ce quil y a dindubitablement faux laisse planer de grands doutes sur ce qui pourrait bien être vrai.
Il est certain toutefois quaprès plusieurs années de bohème, Gilbert meurt dans une relative aisance. Il loue un appartement, des meubles, et pratique léquitation, fait peu commun pour lépoque. Quant à son Ode tirée des Psaumes XL, etc. (1780), elle a été composée à Conflans-les-Carrières, dans la résidence de campagne de son protecteur ecclésiastique (elle est publiée dans le Journal de Paris, le 17 octobre), et non huit jours avant sa mort sur son lit dhôpital (survenue le 16 novembre). Elle nen demeure pas moins remarquable par des accents élégiaques fort rares dans ce siècle, et qui annoncent Chénier ou Lamartine :
Au banquet de la vie,
infortuné convive,
Japparus un jour, et je meurs :
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement jarrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Notice de Bernard VISSE
pour l'Encyclopaedia Universalis.
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