Elixir ADN, l'émission phare de la chaîne NEVERSTOP, est régulièrement suivie par des milliards de téléspectateurs, partout sur la planète. Sa présentatrice, Shakira Miuy, a trouvé la recette du talk-show idéal, qui oppose sur les questions les plus diverses des Avatars historiques, ou zombots, à savoir les clones reconstitués des personnages les plus connus du XX° siècle, propriétés des États où reposent leurs corps et qui les louent aux riches médias pour renflouer leurs caisses vides. Ainsi Elvis en personne débat-il ce soir-là avec un certain Adolf Hitler...
Tout aurait pu se passer normalement si un commando terroriste, le mystérieux Front de libération des Avatars historiques, n'avait donné l'assaut des studios et enlevé le zombot d'Hitler. Cusco, l'assistant particulier de Shakira, va voir son existence basculer suite à ce rapt inédit, et plonger au coeur d'une machination où s'affrontent l'intérêt des vieilles nations et celui, bien compris, du Citizen Kane de l'époque, Georges Bauer. Autant dire qu'éthique et déontologie sont des termes oubliés depuis belle lurette... (4ème de couverture, 2005).

1 You ain't nothing but a hound-dog...
- La guerre mondiale, ouais, le génocide du peuple juif, tout ça, c'est pas vraiment cool, mec. J'veux dire, ils t'avaient rien fait, ces types, non ? Alors...
Une salve d'applaudissements éclate dans le studio, pour refluer comme clignote le panneau « SILENCE » suspendu dans les cintres. Shakira Miuy adresse un clin d'oeil au gras quadragénaire à rouflaquettes qui vient de s'exprimer. Puis elle se tourne vers son contradicteur, un petit homme maigre, bien installé dans la cinquantaine et dont les joues creuses palpitent sous l'effet de la tension nerveuse.
- Eh bien, qu'avez-vous à répondre à Elvis ? La voix du bon sens, non ?
- Écoutez, se défend le petit homme, c'était une autre époque... Bon sang, ça va bientôt faire cent ans ! Et je ne peux même pas être sûr que j'y étais, que c'était vraiment moi !
Les huées du public l'interrompent. Il lève sur les premiers rangs un regard noir - aussitôt capté par une dronecam, diffusé en gros plan sur les milliards de récepteurs branchés partout sur la planète. L'effet produit par ces yeux-là, froncés sur la poitrine d'une Lolita moulée dans un TV-shirt, doit être doublement impressionnant.
Shakira Miuy jubile : l'Audimat frôle les quarante pour cent de parts de marché, chiffre corrigé chaque minute sur le prompteur incrusté dans le bloc de verre qui tient lieu de table basse et d'unique décor sur le plateau. Un pic d'audience rarement atteint ces derniers temps par Elixir ADN. Même le débat sur les interprétations de la foi qui a opposé un mois plus tôt Karol Wojtyla à Gandhi n'a pas autant passionné les foules. il faut dire que le vieux pape se montrait plutôt intimidé par les conditions du direct (Alzheimer et Parkinson eurent leur mot à dire, ou plutôt, à ne pas dire) et le Mahatma n'a guère de sex-appeal. Mais, cette fois, la recette fonctionne à plein : le dictateur nazi n'a rien perdu de son légendaire charisme. Quant au King... il est resté le King, quoi.
- Pourtant, je vous assure que vous y étiez, Adolf, assène Shakira Miuy, gonflée à bloc par le record qu'elle vient d'établir. En chair et en os, insiste-t-elle. (Puis, après un bref coup d'oeil sur le prompteur, invisible même pour les spectateurs dans le public :) Ça se passait au milieu du siècle précédent, dans les années 1940. Monsieur le chancelier, puisque tel était votre titre, vous êtes responsable du conflit le plus meurtrier dans l'histoire de l'humanité - les chiffres sont formels !
Shakira marque une courte pause, l'air entendu, pour laisser le temps à chacun d'enregistrer l'info et d'en tirer les conclusions qui s'imposent.
Puis elle enfonce le clou :
- Tout le monde est d'accord là-dessus. Inutile de nier.
- Ouais, approuve Elvis. Y a pas à tortiller, mec.
Je peux capter les ondes émises par Shaki : Il est génial! « Pas à tortiller », l'expression va sûrement revenir à la mode un peu partout, et elle aura été relancée dans mon émission !
Le Monde
Le Monde des Livres, 23 décembre 2005. Jacques BAUDOU
En trois romans, ce nouvel auteur prodige de la SF française confirme l'étendue et la variété de son talent
Johan Heliot, le frisson fantasy
Si les romans de Johan Heliot ont suscité notre intérêt critique, la publication en rafale, en cette fin d'année 2005, de trois nouveaux romans justifie qu'on dresse un inventaire à propos d'un auteur devenu l'une des valeurs sûres de la jeune littérature française de l'imaginaire.
Né en 1970, Johan Heliot a fait connaissance avec la science-fiction au collège, par le biais de la grande anthologie publiée au Livre de poche, qui figurait sur la liste des lectures conseillées par son professeur de français. Il a commencé à écrire de la SF à la fin de l'adolescence : sa première nouvelle du genre, Chronique de la bulle, est parue dans la revue non spécialisée Texte et marge au tout début des années 1990. Cette publication l'a incité à créer son propre fanzine de SF, Maelström, qui, le temps de cinq numéros, lui a permis de prendre pied dans le milieu. Il a continué à écrire des nouvelles, publiées dans divers fanzines, notamment La Geste, sous son véritable nom, Stéphane Boillot. Puis il a vendu sa première nouvelle à Gilles Dumay pour son anthologie Invasions 99 : l'occasion d'inaugurer son pseudonyme de Johan Heliot. En 2000, il est passé au roman, en soumettant à la directrice littéraire des éditions Mnémos le projet et le premier chapitre de La lune seule le sait, uchronie qui a fait date et l'a lancé...
Premier projectile de cette salve de fin d'année, Faerie thriller est, comme son titre l'indique, un hybride entre le roman de fantasy et le roman policier. Johan Heliot reprend l'univers qu'il a créé dans Faerie hackers : l'existence parallèle de notre monde et de celui de la Faerie, et celle de passages permettant d'aller de l'un à l'autre, mais aussi ses plus savoureux personnages, la rebelle fey Lil, le presque-dragon Obrasian et le capitaine Lartagne.
Dans un monde comme dans l'autre, il se produit des événements dramatiques. A Paris, un double meurtre ensanglante la FNAC Saint-Lazare, perpétré de telle manière que la police s'interroge sur la nature de l'assassin. En Faerie, dans la labyrinthique Folie Clebedia, c'est un corps abominablement torturé qui est retrouvé. Parce qu'il est convaincu qu'il y a un lien entre les crimes parisiens et les restes humains de la Folie, Obrasian envoie Lil et Lartagne enquêter sur Terre. Cette investigation ne tardera pas à prendre un tour frénétique, d'autant qu'à l'évidence quelque chose de surhumain est à l'oeuvre.
Utilisant avec brio les codes du thriller, Johan Heliot livre ici une étourdissante variation sur le thème du pacte passé avec une puissance maléfique. Arrive toujours le moment où elle réclame son dû ! Ayant placé son intrigue dans les milieux de l'édition, Johan Heliot s'autorise un clin d'oeil : il assassine dans son roman un auteur de science-fiction au nom transparent de Xavier Maujain. On attend la réplique de Xavier Mauméjean !
Second projectile de ce tir groupé, Führer prime time est paru dans une collection vouée à la publication de longues nouvelles situées dans un futur proche. Johan Heliot s'en prend aux dérives de la société médiatique et aux manipulations auxquelles elle soumet l'opinion publique. Au centre de son intrigue, un talk-show qui confronte des avatars historiques, en l'occurrence les clones de personnages célèbres du XXe siècle, Elvis Presley et Adolf Hitler. Lors de cette émission, un commando terroriste kidnappe le Führer au nom du Front de libération des Avatars historiques.
Mais ce Front existe-t-il vraiment ? A quelle manoeuvre prête-t-il la main ? Sur ce thème on ne peut plus d'actualité, Johan Heliot frappe fort et fait mouche.
Enfin, Alter Jeremy paraît dans une collection destinée à la jeunesse. Ce qui n'empêche nullement l'auteur d'y traiter l'un des thèmes les plus actuels de la science-fiction. Profitant des travaux informatiques de son père sur le programme Alter, qui permet de recréer la personnalité d'un mort, la jeune Lise entreprend de ressusciter dans l'espace virtuel d'un ordinateur son frère Jeremy, qui s'est tué accidentellement lors d'un jeu dangereux. Mais la firme qui emploie son père fait main basse sur cet autre Jeremy dont l'existence ouvre la perspective d'un marché juteux. Et Lise n'a plus qu'une idée en tête : le délivrer...
Avec Alter Jeremy, Johan Heliot réussit brillamment son examen de passage en littérature jeunesse. C'est d'ailleurs dans ce secteur que paraîtront ses prochains livres. En collaboration avec Xavier Mauméjean, il a entrepris l'écriture d'une série sur le thème du voyage dans le temps et de l'uchronie qui sortira chez Fleurus au printemps 2006 sous le titre générique Le Bouclier du temps. Ce qui ne l'empêche pas de préparer pour la rentrée 2006 un autre roman mi-policier mi-fantasy qui se déroulera dans une ville ressemblant à la New York du début du XXe siècle et aura pour héros un ogre qui en est le chef de la police. A paraître aux éditions Octobre. Johan Heliot, plus que jamais, un auteur à suivre.
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Page créée le vendredi 9 décembre 2005. |