1847 —
Biographie universelle ancienne et moderne / Michaud
RUYR (Jean), antiquaire de la Lorraine, fut successivement secrétaire, chanoine et chantre du chapitre de Saint-Dié. Il naquit en 1560, suivant Chevrier (1), à Charmes-sur-Moselle, dans la dernière moitié du XVIe siècle, et ne méritait pas l’oubli dans lequel l’ont laissé nos principaux dictionnaires historiques.
Il appartenait à une famille respectable, dont quelques membres ont comme lui cultivé les lettres (2). Son père, Didier Ruyr, qui paraît avoir joui d’une aisance suffisante pour satisfaire son penchant à la bienfaisance, lui donna pour précepteur Jean Wiriot, qui fut aussi chanoine de Saint-Dié. Ce maître dirigea avec succès l’éducation de son disciple, qui, très jeune encore, s’appliqua à la poésie et composa, outre des vers profanes, qu’il abjura plus tard, une pastorale ou bergerie sacrée, qui fut imprimée, nous dit-il lui-même, mais qu’aucun bibliographe, à notre connaissance, n’a mentionnée.
Ces essais poétiques restés inconnus, et d’autres dont nous citerons le recueil, ne lui avaient pas fait une grande réputation. Il ne doit celle qu’il a obtenue qu’à un travail sur les antiquités du pays, travail précieux qui ne se recommande point, il est vrai, par un style élégant et une critique rigoureuse, mais fort intéressant sous d’autres rapports.
Jean Ruyr, qui vécut toujours en parfaite intelligence avec ses confrères du chapitre dont il fut dignitaire, et dont il mourut doyen, se fit aussi beaucoup d’amis tant en Lorraine que dans diverses parties de la France. Plusieurs d’entre eux le célébrèrent dans des pièces latines et françaises insérées dans ses ouvrages.
Quand il publia le dernier, en 1625, [il se disait dans le décours de l’âge ; mais nous ne savons pas au juste jusqu’où il poussa son honorable carrière. Chevrier le fait mourir en 1645 : cette date ne nous paraît pas certaine.
On a de Ruyr :
- I. Les Triomphes de Pétrarque, mis en vers françois par forme de dialogues, avec autres Meslanges de diverses inventions (Troyes, Cl. Garnier, 1588, petit in-8°), volume peu commun. Ruyr, dit l’abbé Goujet, entendait bien la langue italienne, mais sa version n’est nullement littérale, et il y a beaucoup ajouté du sien. Sa versification est moins mauvaise que celle du baron d’Oppède (qui avait traduit les Triomphes avant lui), son style est plus aisé et son expression moins barbare. Nous renvoyons à la Bibliothèque de Dom Calmet et à la Bibliothèque française de Goujet pour le détail des différentes pièces qui composent les Mélanges (3). Nous dirons seulement qu’on y trouve la traduction ou plutôt une imitation de l’élégie d’Ovide, de Nuce, et que, dans une espèce d’ode ayant pour titre : Palinodie des premiers escrits de l’auteur, le bon Ruyr invoque toutes les divinités du paganisme pour les solliciter d’anéantir les vers profanes de sa jeunesse, et finit par ce vœu dont les expressions sont assez singulières :
Jésus soit mon art studieux,
Le clou de sa dextre ma plume,
Mon ancre son sang précieux,
Et sa sainte croix mon volume, etc.
- II. La vie et histoire de saint Dié, evesque de Nevers, etc., traduite du latin (Troyes, J. Oudot, 1594, petit in-8°). Cette histoire du fondateur de l’insigne église collégiale de Saint-Dié a été écrite dans le XIe siècle par un religieux dont le nom est ignoré. Le grand-prévôt de Riguet en a réfuté quelques passages dans ses Mémoires historiques pour la vie de saint Dié, imprimés à Nancy, chez les Charlot, en 1680, et réimprimés à la fin de son Système chronologique des évêques de Toul (première édition, Nancy, P. Barbier, 1701, in-8°).
- III. Première partie (seconde et troisième) de la Recherche des sainctes antiquités de la Vosge, province de Lorraine (Saint-Dié, Jacques Marlier, 1625, les trois parties en 1 vol. petit in-4°), orné de 5 fig., dont 3 sont généralement attribuées à Callot. Le nom de ce célèbre graveur donne du prix à cette édition, qui est rare, mais du reste extrêmement mal exécutée et remplie de fautes : aussi, Ruyr en fut très mécontent et en supprima, dit-on, autant qu’il put les exemplaires. Il en donna une nouvelle, revue, corrigée et augmentée, sous le titre de Recherches des sainctes antiquités de la Vosge, etc. (Espinal, Ambroise et Cardinet, 1633, trois parties in-4°) ; Cardinet seul, sans date, Ambroise seul, avec un titre gravé daté de 1634 ; enfin, sous la rubrique de Troyes, Jacques Febvre (1633). Ces quatre sortes d’exemplaires ne diffèrent que par le titre. On paraît préférer ceux qui ont ce titre gravé. Cette seconde édition, sans être exempte de fautes, vaut infiniment mieux que la première, et n’est pas moins difficile à trouver (4). Nous pensons, avec D. Calmet, qu’il s’en faut beaucoup que l’ouvrage de Ruyr soit parfait, mais qu’il est utile et nous apprend une foule de particularités sur les temps anciens des églises et des monastères de la Lorraine, et particulièrement des Vosges. On jugera de sa valeur historique par les lignes suivantes que nous empruntons à un livre très curieux (5) récemment publié par un savant magistrat nancéien : Aujourd’hui que les archives de Saint-Dié, de Senones, d’Étival et de Moyenmoutier ont été, pour quelques écus, livrées à la dispersion par des vandales qui n’ont pas, comme ceux de 1794, le fanatisme politique pour excuse, et que des mains ignorantes en ont détruit la majeure partie, on comprend combien l’histoire de notre pays est redevable à celui qui le premier a puisé à ces sources et donné en Lorraine le premier exemple d’explorations que plus tard les Riguet, les Benoit Picart, les Hugo et les Calmet ont utilement poursuivies dans les chartes monastiques de la contrée. Mais ce qui surtout fait le mérite de l’ouvrage dont il est question, c’est l’emploi et l’indication de documents que D. Calmet a vainement recherchés, et dont il ne nous resterait rien si Ruyr les avait ignorés ou négligés.
Signé : Blondeau.
(1) Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres de Lorraine (tome 1, p. 165).
(2) On pourrait dire : et les arts, d’après le passage suivant de l’intéressante et curieuse Statistique du département de la Meurthe, publiée par M. Henri Lepage (Nancy, Peiffer, 1843, 2 vol. gr. in-8°), article Flavigny : La chapelle ou plutôt l’église du couvent possédait des vitraux coloriés remontant à une époque reculée : l’un d’eux portait encore le nom de l’artiste qui les avait peints ; il s’appelait Ruyr, et était sans doute parent de l’auteur des Antiquités des Vosges. On admire encore deux vitraux subsistant à une fenêtre du chœur : l’un d’eux représente l’effigie du duc Antoine.
(3) Parmi les autres poésies de Ruyr, on remarque un sonnet au cardinal de Vaudemond (p. 105) sur le succès de la Sainte-Ligue, et des vers latins adressés à Lacroix du Maine, de industriosa ejus Bibliotheca gallica. Jean Ruyr ne figure cependant pas dans cette Bibliothèque, ni dans celle de Duverdier. Le même Lacroix du Maine, sacrifiant au goût puéril de son temps, avait trouvé dans les noms de Jean Ruyr l’anagramme de Ry Uranie. Chacune de ces lettres termine les vers latins que le poète charmésien lui adresse. (Note signée : J. Lamoureux).
(4) Comme on peut bien le présumer, les pieuses légendes du moyen-âge occupent une grande place dans les Sainctes Antiquités ; mais, à côté des monuments multipliés, des croyances naïves de nos pères, on y trouve des renseignements très curieux sur l’origine et les progrès des institutions cléricales qui contribuèrent à la civilisation d’un pays presque sauvage. Dom Calmet (Catalogue des écrivains de Lorraine, p. XCVIII, à la tête de son Histoire) observe que l’auteur était diligent et de bonne foi, et qu’il avait en main bon nombre de manuscrits et de pièces qui ont été perdues depuis ce temps-là, pendant le malheur des guerres. Ruyr a donné lui-même, à la fin de son ouvrage, l’indication des livres imprimés et des manuscrits qu’il a consultés, et l’on remarque parmi ces derniers un certain nombre de poésies qui ont été anéanties ou dispersées depuis l’époque où dom Calmet écrivait, sans parler des archives des plus célèbres abbayes, telles que Saint-Arnould, Gorze, Saint-Denis, etc., que l’auteur avait aussi interrogées. (Note signée : J. Lamoureux).
(5) Recherches historiques et bibliographiques sur les commencements de l’imprimerie en Lorraine, et sur ses progrès jusqu’à la fin du XVIIe siècle, par M. Beaupré, vice-président du tribunal civil de Nancy, membre de la Société des sciences, lettres et arts de cette ville, correspondant de la Société royale des antiquaires de France et de plusieurs académies (Saint-Nicolas-de-Port, P. Trenel, l845, in-8° de VIII et 542 pages). L’auteur de cet ouvrage curieux est connu par d’autres productions historiques, bibliographiques, archéologiques, etc., non moins remarquables, dont plusieurs sont enregistrées dans la dernière édition de l’excellent Manuel de M. Brunet.
[in Biographie universelle, ancienne et moderne, ou Histoire, par ordre alphabétique, de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes. Ouvrage rédigé par une société de gens de lettres et de savants. 1ère édition. Publiée sous la direction de M. Michaud.- Paris : chez L. G. Michaud, 1847.- Tome 80, pages 216-218].
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
RUYR (Jean), chanoine de Saint-Dié, historien
Charmes, vers 1560 – Saint-Dié, 1643
Destiné très tôt à l’état ecclésiastique, son père, Didier Ruyr, le confie à J. Wiriot, chanoine de Saint-Dié. Il devient secrétaire du chapitre, chanoine puis chantre et enfin doyen.
Connu pour ses talents de poète, de traducteur, il s’attache ensuite à l’histoire de son église. Nous connaissons de lui :
- Les Triomphes de Pétrarque, mis en vers par forme de dialogue. Troyes, 1588
- La Vie et histoire de Sainct-Dié, evesque de Nevers… Trad. de latin en françois. Troyes, 1594
- Bergerie sacrée, pastorale en vers, dont on ignore si elle fut imprimée et qu’il renia ensuite.
- Recherche des Sainctes Antiquitez de la Vosge province de Lorraine. Saint-Dié, Jacques Marlier, 1625, avec trois gravures de Callot ouvrant chacune des parties. L’ouvrage est tellement rempli de fautes typographiques que Ruyr le retire de la vente et le détruit. Il confie à Ambroise Ambroise, imprimeur à Épinal, le soin de donner une seconde édition qui se rencontre avec l’adresse : Épinal, A. Ambroise, 1633 ou 1634, ou encore Épinal, C. Cardinet, celui-ci ayant fait retirer une page de titre à son nom pour écouler le stock dans les années 1650 – 1660. Enfin, il existe également des Saintes Antiquités avec l’adresse : Troyes, J. Febvre, qui ne sont que la même impression de 1633 avec une nouvelle page de titre.
Bibl. : Hoefer (Dr).- Nouvelle biographie générale, Didot, tome 41, col. 937-938.
Chapelier (Abbé Ch.).- Jean Ruyr, sa biographie et ses œuvres.- Bulletin de la Société philomatique vosgienne.- Tome XVII, 1891-1892, p. 171-236.
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Albert Ronsin
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