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SCHILLING

[ Saint-Dié (88) , ?? – , // ]

ecclésiastique

Biographie vosgienne

1881 — Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat

SCHILLING Abbé.- La paroisse de Mazelay a eu pour curé un prêtre des plus distingués du diocèse, l’abbé Schilling, de Saint-Dié. Il excellait en littérature, et surtout en poésie ; il élevait la chanson à la hauteur de l’ode, lui inspirait la douceur de l’élégie, et savait la faire descendre à la jovialité du comique, sans compromettre le dogme et sans blesser la morale. Il eût été, s’il eût voulu, un Béranger chrétien ; il eût prouvé que la chanson, au point de vue moral, était supérieure à la chanson telle que nous l’ont faite trop de coupletiers sans moeurs.

Mais, paresseux d’instinct et doué d’une mémoire prodigieuse, il n’a rien écrit, ni sa poésie, ni la musique dont il savait l’orner ; il ne nous reste que les morceaux retenus par ses nombreux amis. Ceci nous rappelle un excellent homme dont la naïve simplicité fut souvent l’objet des chansons innocentes de notre poète.

[…] L’abbé SCHILLING, dont nous avons parlé en visitant Mazeley, était aussi né à Saint-Dié, et il n’en eût pas été une des moindres gloires, s’il eût vécu plus longtemps et s’il eût voulu prendre à coeur de cultiver la musette du chansonnier. Nous avons pu nous procurer quelques-unes de ces belles chansons, et nous justifierons nos éloges en citant celle qui est intitulée Cordonnier et Menuisier. Le menuisier, c’était son père, et le cordonnier était le père d’un ami, dont il célébrait la fête, saint Nicolas.

Aux sons argentins des verres,
Ces doux amis des chansons,
Tandis que, joyeux compères,
Nous vantousons les flacons,
Fille du rabot qui trotte
En semant ses blancs copeaux,
D’un gai chant, muse falote,
Déroule ici les anneaux.
La, la, la, la,
La, boula,
La, houla!

Au vieux pays de Lorraine,
Pour fêter saint Nicolas,
Quand le tranchet et l’alène
Improvisent des galas,
Moi, je veux que la varlope,
Adoptant l’ordre du jour,
Au tire-pied de l’échoppe
S’empresse à faire la cour.
La, la, la, la, etc.

Si dans l’océan des formes,
Pauvre rien par Dieu noyé,
Sur des cuirs, rances, difformes,
Le cordonnier vit ployé,
Au chant des voix solennelles
Du ciel, en transports saisi,
Sur des formes éternelles,
L’Éternel travaille aussi.
La, la, la, la, etc.

Si le cordonnier tapote,
Dans l’ombre d’un atelier,
L’obélisque d’une botte
Ou le flanc noir d’un soulier,
Celui dont le sceptre règne
Sur tous les êtres divers
Lui-même a créé l’empeigne
Qui sert d’âme à l’univers.
La, la, la, la, etc.

Le gazon de la prairie,
Des moissons l’or onduleux,
Des mers la glauque furie,
L’eau pure des ruisseaux bleus,
Gigantesque filigrane,
Tous, au lieu par lui tracé,
Maroquinent la basane
Dont l’univers est chaussé.
La, la, la, la, etc.

La poix, le clou, la couture,
Voilà les affinités
Qui rivent à la chaussure
Tous les morceaux rapportés ;
Un mot, qu’aux cercles des mondes
Dit le cordonnier divin,
De leurs liaisons profondes
Fut lui seul tout le gluten.
La, la, la, la, etc.

Et voyez, depuis qu’il marche,
Ce vieillard, au front hâlé,
Fut-il jamais par la marche
Un seul instant éculé ?
Chaque âge poussant l’autre âge
A beau sur lui s’entasser,
Du moindre ressemelage
Il sut toujours se passer.
La, la, la, la, etc.

Nous, qui trinquons à la ronde,
Ah! je le dis pour nous tous,
Mes bons amis, à ce monde
Pourquoi ne ressemblons-nous ?
Hélas! ô triste nature,
A peine ressemelés,
Nous hâtons une brisure,
Et retombons éculés.
La, la, la, la, etc.

Loin du bourbier qui nous crotte,
Tâchons, comme en leur fraîcheur
Brillent la robe et la botte,
Tâchons qu’un jour notre coeur,
Après sa course finie,
Brille au port, en débarquant,
Comme une botte vernie
Au cirage à la Jacquand.
La, la, la, la, etc.

En terminant, je supplie
L’Ouvrier, qui sous nos yeux
Chaque jour plie et déplie
L’azur étoilé des cieux,
De veiller, à mes prières,
De ses éternels pourpris,
Sur les cheveux blancs des pères,
Et les cheveux noirs des fils.
La, la, la, la, etc.

Aux refrains d’une boutique
On berça nos jours naissants,
Le rabot et la manique
Charmèrent nos premiers ans ;
A notre enfance trembleuse
Dieu donna, pour l’appuyer,
La main vaillante et calleuse
Et le coeur d’un ouvrier.
La, la, la, la, etc.

Souvent j’y pense et j’en pleure :
Pour papa mon rudiment
Du travail allongeait l’heure ;
Mon moindre pas en avant
Hâtait pour lui la diane,
Et quand, plus voisin du port,
Je revêtis la soutane,
Il rabota bien plus fort.
La, la, la, la., etc.

Le vôtre aussi, dans la vie,
Ploya sous un lourd fardeau,
Pour vous tous sa main faiblie
A fatigué le marteau :
Daigne le Dieu des bons pères
Écarter de ses vieux ans
Le feu des larmes amères,
Le fiel des chagrins cuisants !
La, la, la, la, etc.

Anges de notre jeunesse,
Bons pères qui chancelez,
Par le poids de la vieillesse
Et du labeur accablés,
Asseyez-vous sous les branches
Qu’ont fait fleurir vos sueurs ;
Reposez vos têtes blanches,
Bons vieux pères, sur nos coeurs.
La, la, la, la. etc.


Les bons vieux pères étaient là, nous étions là, tous les deux versaient de douces larmes, quand en approchant nos verres des leurs, nous souhaitâmes l’accomplissement des voeux de leurs bons fils. La scène fut attendrissante : c’était à Gigney.

Ce jour-là Saint-Dié, patrie du menuisier, fraternisait avec Épinal, patrie du cordonnier. Après les larmes, vinrent les rires : le chansonnier nous dérida par la chanson suivante :

Saint Nicolas et sa Bourrique.

Sur le minuit, ayant pour haquenée
Le dos pieux de son aliboron,
Je vis hier près de ma cheminée
Devinez qui... Votre illustre patron.
Comme sa fête est aussi votre fête,
Prenant un air suppliant et dévot,
Bien sûr de voir accueillir ma requête,
Au saint pour vous je tendis mon sabot.

Hem, hem, hem,
Fit l’évêque de Myre,
Hem, hem, hem,
Pour mon bon Nicolas
Çà, ma bourrique, à bas,
Un de tes plus jolis cacas...
En sucre, cela va sans dire.

Du nord au sud, du couchant à l’aurore,
Grand saint, lui dis-je, on vante ta bonté ;
On sait partout que celui qui t’implore
Du Dieu qui t’aime est toujours écouté ;
Sur mon sabot ouvre une main prodigue,
Pour ton client montre-toi généreux ;
Car c’est pour lui que ma prière brigue
Cette faveur qui produit tant d’heureux.
Hem, hem, hem, etc.

En mon nom seul je n’ai rien à prétendre,
Je le sais bien, ô puissant Nicolas,
A ces faveurs que ta main fait descendre
Du haut des cieux sur les tiens ici-bas ;
Mais lui, grand saint, n’est-il pas ton pupille ?
Aux fonts sacrés on lui donna ton nom :
Oh ! m’exaucer, de ta grande famille
C’est réjouir un fervent rejeton.
Hem, hem, hem, etc.

Sur lui parfois il vit mugir l’orage,
Humble roseau, pauvre succursalier,
Mais à l’effort de sa jalouse rage
Il résista, sans rompre ni plier.
Sans doute au ciel l’attend sa récompense ;
Mais dès ici, grand saint, ne peux-tu pas,
En attendant, lui glisser une avance
D’un capital qu’il doit toucher là-bas ?
Hem, hem, hem, etc.

La paix du juste enrichit sa bedaine,
Et chaque jour dit au jour qui le suit :
D’un pouce au moins j’arrondis son domaine ;
J’en fais autant, répète chaque nuit.
Quoi, serais-tu plus dur, plus inflexible,
Que la nuit sombre et son frère puîné ?
Quand l’être abstrait pour lui devient sensible,
Serais-tu seul au refus obstiné ?
Hem, hem, hem, etc.

En appliquant sur son énorme enflure
Le grand remède aux douleurs du clergé,
L’émollient d’une plus large cure,
A l’instant même il serait soulagé ;
Accable-le sous le poids d’une Bresse,
D’un Val-d’Ajol, d’un Rupt, d’un Gérardmer ;
Dans un canton fais-lui fondre la graisse
Qu’en un village il s’amuse à former.
Hem, hem, hem, etc.

Le gras chanoine est mis au rang des mythes :
C’est du passé ; nos chapitres honteux
D’airs secs, blêmis, de faces décrépites,
Offrent partout le spectacle piteux.
C’est relever l’un de ces bons chapitres
Du discrédit où les ans l’ont jeté,
Que de fourrer dans mon sabot des titres
Pour son gros air de joie et de santé.
Hem, hem, hem, etc.

Ah! tu souris, et pourtant je t’implore ;
En plaisantant, un grand saint me répond !
Ris, mais écoute une prière encore :
Daigne pour lui, thaumaturge fécond ;
Rothschiliser les flancs de ta bourrique,
Et de leur fruit dorer le résultat ;
Fais-leur lui pondre un oncle d’Amérique,
Mort sans enfant ; cousu d’or, intestat.
Hem, hem, hem, etc.

Longtemps rétif et loin de se soumettre,
L’âne têtu persistait dans son tort.
Enfin pourtant il écouta son maître ;
Son poil soudain trahit un grand effort,
Puis, effrayant l’écho de la banlieue,
Qui répondit à son affreux braiment,
D’un air gaillard il releva sa queue,
Et puis…, et puis…, à ce grave moment,

Hem, hem, hem,
Dit l’évêque de Myre,
Hem, hem, hem,
Voilà pour Nicolas !
Ma bourrique a mis bas
Un de ses plus jolis cacas…
C’est du sucre d’orge, sans rire !


Pour terminer la séance on arrosa ce sucre d’un bon kirsch du Clerjus, on en édulcora d’excellent café, et l’on cria : Vive le poète ! Vive son ami ! Vivent leurs heureux pères !

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