Biographie vosgienne

Nicolas GEORGEL
 
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Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié

GEORGEL Nicolas.- Aumônier à Remiremont. M. l'abbé Nicolas Georgel, né à Rochesson le 6 novembre 1855, fut ordonné prêtre le 11 juin 1881. Vicaire à Darney la même année, puis à Remiremont en octobre 1882, il y fut nommé aumônier de la prison et de l'Orphelinat du Pauvre-Enfant-Jésus en 1884. Chapelain de Saint-Dié en 1903, il reçut ses lettres de chanoine honoraire le 20 novembre 1907.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 2 mai 1919, 43-18, p. 125].



Les Funérailles de M. le Chanoine Georgel.- Rochesson comme Remiremont fit à M. le Chanoine Georgel des funérailles solennelles et fort imposantes. Nous n'exagérons pas en affirmant que toutes les familles par un ou plusieurs membres y étaient représentées. Nombreux ouvriers des usines quittèrent leur travail, paroissiens du centre et des sections les plus éloignées bravèrent la tempête et les rafales de neige pour donner à leur cher et si regretté compatriote l'adieu suprême d'estime, d'attachement et de douleur. M. l'abbé Valence, curé de la paroisse, célébra la sainte Messe ayant pour diacre et sous-diacre M. l'abbé Mougel, curé de Domèvre-sur-Durbion, et M. l'abbé Fontaine, chapelain de Saint-Dié, celui-ci ami intime et de cours, celui-là compatriote de M. l'Aumônier.

La chorale paroissiale exécuta avec une grande perfection la messe de requiem, le Dies Irae, le Libera si bien harmonisés par M. François, organiste.

Avant l'absoute, M. le Doyen de Vagney, successeur du chanoine Colin, premier maître de M. Georgel, fit l'éloge funèbre du vénérable défunt. Cet admirable morceau d'éloquence prononcé avec une émotion contenue, impressionna profondément l'immense auditoire. Le portrait de M. le chanoine Georgel ne pouvait être tracé avec une justesse plus frappante et en termes plus délicats. Il est regrettable pour les lecteurs de la Semaine religieuse que la modestie de M. le chanoine Houillon ait fait défense de publier ces belles pages. Coïncidence frappante : ce 30 avril, jour des obsèques de M. Georgel était le jour anniversaire 11e de l'enterrement de M. l'abbé Gilbert, curé de Rochesson, dont M. le Doyen de Vagney avait déjà prononcé l'éloge funèbre et à qui la paroisse reconnaissante avait également fait des funérailles qui furent un véritable triomphe.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 9 mai 1919, 43-19, p. 130].



La mort inopinée du vénérable aumônier du Pauvre-Enfant-Jésus, de Remiremont, a douloureusement surpris ses confrères et amis, et laisse les plus profonds regrets dans la charitable maison à laquelle il se dévouait depuis tant d'années. C'est une figure bien sympathique qui disparaît. Sous les dehors de la plus grande simplicité se cachaient une belle intelligence et un cœur d'or.

La place que M. le chanoine Georgel tenait dans l'estime publique, se manifesta éloquemment le mardi 29 avril, non seulement par les larmes des Religieuses et des enfants de l'Orphelinat, mais encore par la foule des fidèles de Remiremont qui assistèrent à ses obsèques dans l'église paroissiale. Vingt-cinq prêtres, parmi lesquels MM. les chanoines Norroy, archiprêtre de Neufchâteau, parent du défunt, Soudart, curé-doyen de Rupt, Tocquard, aumônier à Rouceux, avaient pu s'y rendre et s'associer au deuil de sa double famille.

Après la messe de Requiem, chantée en grégorien, avec un goût parfait, par deux chœurs d'hommes et d'enfants, M. l'Archiprêtre prononça d'une voix émue une oraison funèbre fort remarquée. Avec sa gracieuse autorisation nous en transcrivons les lignes suivantes, esquisse fidèle d'une vie toute de charité sacerdotale.

"Beatus vir qui inventus est sine maculâ et qui post aurum non abiit, nec speravit in pecuniâ et thesauris ; quis est hic et laudabimus eum ? Bienheureux l'homme que la mort trouve sans tache et qui pendant sa vie n'a recherché ni la fortune ni la gloire ; où est-il, cet homme, que nous exaltions sa mémoire ?

Mes Frères,

Il me semble voir résumée en ces paroles de l'Ecclésiaste la vie du saint prêtre à qui vous êtes venus rendre le dernier devoir et apporter vos pieux suffrages. C'est pourquoi, selon la recommandation de l'écrivain sacré - dût son humilité s'en effaroucher au fond de ce cercueil où il repose -, j'ai cru que je devais redire tout haut, en cette funèbre cérémonie, ce que vous pensez tout bas à la louange de M. le chanoine Georgel, avec qui disparaît l'une des figures les plus sympathiques de Remiremont, et aussi l'un des prêtres les plus vénérés et les plus aimés du clergé vosgien.

Mes Sœurs, je ne sais si les paroles qui seront dites adouciront la peine amère que vous cause la perte foudroyante de votre bon aumônier, ou si elles aviveront, au contraire, votre douleur bien légitime. Toujours est-il que cette peine, cette douleur, soyez-en sûres, nous la partageons avec vous.

Depuis plusieurs mois, il semble que Dieu se plaise à éprouver étrangement votre maison, et qu'il veuille vous sanctifier, vous épurer par des deuils sans cesse renouvelés… Mais vous avez la foi, vous savez que l'épreuve est bonne, que l'épreuve est salutaire, et tous avec vous nous avons la confiance, j'allais dire la certitude, que ces coups répétés, que ces larmes versées seront fécondes pour le bien de votre Congrégation, à laquelle votre saint aumônier ne manquera pas d'intéresser le ciel.

Que vous dirai-je, Mes Frères, à la louange de M. l'abbé Georgel, que vous ne sachiez ou que vous ne soupçonniez déjà ? Depuis plus de trente-six ans, il a vécu au milieu de vous, donnant à tous le spectacle de la vie sacerdotale la plus exemplaire par sa piété, sa modestie, sa charité. Nul de vous ne s'en étonnera, quand il se rappellera que M. l'abbé Georgel sortait d'une de ces familles de montagnards vosgiens, aux convictions si profondes, à la foi si robuste, pour qui avoir un prêtre était le plus grand honneur qu'elle pût ambitionner. Qu'il y a loin de cette époque à la nôtre, où, trop souvent l'on met tout en œuvre dans une famille pour faire échec à une vocation sacerdotale naissante, parce que semblable vocation ne mène pas à la fortune et ne satisfait pas les ambitions !... M. Georgel naquit à Rochesson, le 6 novembre 1855, et dans sa famille s'est perpétuée la tradition de donner des prêtres à l'Église [Note 1].

Son éducation première fut donc à cette école de la famille, profondément chrétienne. Aussi, quand l'appel de Dieu se fit entendre, cet appel le trouva prêt. Au Séminaire, où il conquit bien vite les premiers rangs de sa classe, il s'appliqua à donner à son esprit une sérieuse culture littéraire, théologique ensuite, appréciée par tous ceux qui conversaient avec lui : conversations pleines d'intérêt, de bon sens et de foi, et agrémentées souvent par de fines saillies, d'ailleurs de bon aloi, toutes de bonté et de charité.

Mais pourquoi m'attarder à vous parler des qualités naturelles de l'homme, quand c'est surtout le prêtre qu'il faut admirer en M. l'abbé Georgel ? Prêtre, il le fut dans toute l'acception du mot : homme de Dieu et des âmes.

Le ministère paroissial ne semblait pas fait pour lui. Avec sa nature timide, il eût été moins apte aux initiatives presque audacieuses de la vie pastorale moderne. De nos jours, il faut agir, parler, discuter, décider, trancher, combattre, inventer, toutes choses peu conformes à son tempérament. Aussi ne fit-il que deux courts vicariats, à Darney d'abord, puis à Remiremont, sous la direction de M. Damien, de vénérée mémoire. On se souvient encore de ses catéchismes faits au collège avec une science et une conscience parfaites, et beaucoup de ses jeunes gens, devenus hommes aujourd'hui, avaient l'habitude de consulter volontiers encore leur ancien directeur et vicaire.

Mais Dieu l'appelait à un apostolat mieux en harmonie avec sa nature réservée et plutôt mystique.

Les Religieuses du Pauvre-Enfant-Jésus venaient d'arriver à Remiremont ; M. l'abbé Georgel leur fut donné comme aumônier. Et pendant trente-cinq ans il exerça ce ministère avec un zèle et une abnégation dignes de tous éloges, avec la seule ambition de servir son Dieu, et d'être utile à cette chère communauté, à laquelle il voua désormais tout son cœur, toutes ses forces et tout son temps.

Il est difficile de pénétrer, pour en parler longuement, dans le sanctuaire de cette vie d'aumônier, si peu éclatante sans doute aux yeux des hommes, si monotone en apparence, mais, soyons-en sûrs, si méritoire aux yeux de Dieu. Nous savons cependant que rien ne lui était plus à cœur que les intérêts, soit matériels, soit spirituels, de sa chère Maison. Lorsque l'ancienne demeure, qui tombait de vétusté, dut faire place aux bâtiments actuels, mieux en rapport avec les exigences d'une maison-mère et d'un orphelinat, il se fit, comme les missionnaires aux pays lointains, architecte et entrepreneur. Son goût très sûr et ses démarches multipliées apportèrent un précieux concours à la restauration entreprise et à la bonne organisation de l'orphelinat. Nous savons, pour l'avoir recueilli des lèvres de ses filles en Dieu, quelle sollicitude il avait pour l'avancement spirituel de leurs âmes, n'acceptant jamais, même au milieu des plus grandes fatigues, d'omettre quoi que ce soit des nombreuses conférences religieuses et des catéchismes, destinés à nourrir leur esprit des vérités surnaturelles et à les entretenir dans la pratique des vertus religieuses. Ce qu'elles n'ont pu nous dire, ce sont les lumières, le réconfort, les saints exemples que, dans leur vie de pauvreté, de labeur et de sacrifice, elles ont reçu pendant trente-cinq ans de leur pieux aumônier, tantôt leur faisant entendre le Sursum corda de la foi et de l'amour, tantôt glissant, entre deux sourires, la réflexion utile, la leçon opportune qui laissait sa trace dans les âmes. A ce zèle et à cette ponctualité se joignaient une délicate bonté et une admirable charité. Très dur à lui-même, il était bon pour tous : pour les religieuses, qu'il accueillait toujours avec douceur, et qui le regardaient comme un véritable père ; pour ses chères orphelines, qu'il entourait d'une affection toute paternelle, soit pendant leur séjour à la maison, soit après leur départ, demeurant leur guide et leur conseiller au milieu du monde, qui devenait un danger pour leur inexpérience ; organisant une mutuelle de secours entre les enfants anciennes et les nouvelles pour tâcher de les retenir autour du foyer. Il s'ingéniait à rendre moins pénible à ces enfants la privation de la chaude tendresse de la famille ; les plus petites surtout et les malades avaient sa prédilection ; et, aux jours de fêtes, il trouvait encore dans son maigre budget de quoi donner quelques douceurs à tout ce petit monde, heureux lui-même de leur joie et de leurs sourires.

L'abbé Georgel avait encore un autre troupeau sur lequel s'étendaient sa charité et sa bonté. En face de sa demeure, un autre cloître abrite un autre peuple que celui de ses Religieuses et de ses innocentes orphelines ; ce sont ceux que la société retient dans ses geôles, pour leur faire expier quelques fautes de leur vie. Pour ceux-là aussi, l'abbé Georgel fut bon et compatissant ; l'Aumônier de la prison ne le cédait en rien sous ce rapport à l'Aumônier de l'Orphelinat. Que de fois on l'a surpris, dévalisant lui-même comme un autre saint François de Sales, sa propre garde-robe, pour donner à quelques malheureux sortant de prison des chaussures, son linge, voire même des habits, au grand désespoir de celle qui avait le soin et la charge de sa maison, et qui trouvait les armoires vides et les vêtements disparus.

Ajouterai-je enfin à ces preuves de sa bonté, pour l'avoir moi-même expérimenté, son empressement à venir en aide à ses confrères ? Jamais on ne faisait en vain appel à son dévouement ; on le trouvait toujours prêt à rendre service, ne reculant devant aucune fatigue, pour apporter à chacun son concours le plus dévoué [Note 2].

Qui sait s'il n'a pas trouvé là, dans ce surmenage occasionné par la pénurie de prêtres, le germe du mal qui l'a emporté d'une façon si foudroyante ?

Telle est, Mes Frères, dans sa simplicité, la vie du bon aumônier de l'orphelinat ; je dis bien : simplicité, car, dans tous ses actes, il ne recherchait ni louanges, ni honneurs ; sa nomination de chanoine elle-même ne le réjouit que parce qu'elle honorait sa maison ; lui ne désirait qu'une chose, être oublié, se faire oublier.

Heureux les prêtres et les fidèles qui ont une vie aussi belle et aussi bien remplie ! Heureux sont-ils à l'heure de la mort ! Cette mort, elle peut être subite, comme celle de l'abbé Georgel, mais elle ne sera pas imprévue… L'abbé Georgel était prêt la veille encore, il était venu s'agenouiller au tribunal de la pénitence ; et c'est après avoir célébré pieusement sa messe, après avoir accompli le dernier acte de son ministère auprès de ses religieuses, que la mort est venue le terrasser, Dieu ne peut qu'accueillir avec amour ceux qui, comme l'abbé Georgel, meurent en prêtres saints, après une vie dignement et laborieusement remplie…

Après les dernières prières, la dépouille mortelle du regretté défunt s'éloigna vers sa paroisse natale de Rochesson, où fut célébré le lendemain un second service très solennel. M. le curé-doyen de Vagney, se souvenant qu'il avait recueilli l'héritage pastoral de M. le chanoine Colin, premier maître très aimé de M. l'abbé Georgel, voulut bien adresser à celui-ci l'adieu suprême devant une nombreuse assistance de ses compatriotes et une dizaine de prêtres, dans l'église de son baptême, de sa première communion et de sa première messe, à l'ombre de laquelle il repose auprès des siens, dans l'espérance de la bienheureuse résurrection :
Frère, au revoir !... Là-haut, de la rive éternelle
Où le Maître adoré couronne tes vertus,
Toujours garde aux amis ton souvenir fidèle,
Et bénis la Maison du Pauvre-Enfant-Jésus
.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 30 mai 1919, 43-22, p. 144-148].