Biographie vosgienne

ROMARIC ou ROMARY
 
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Un saint pour chaque jour du mois

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SAINT ROMARIC
Abbé de Remiremont (vers 573 – 653)
Fête le 8 décembre.


A la fin du VI° et au commencement du VII° siècle, l'abbaye de Luxeuil, au royaume de Bourgogne, est comme un foyer radieux de civilisation chrétienne qui illumine les Gaules et la Germanie. De toutes parts, les âmes éprises de la sanctification viennent y chercher un abri contre les dangers du monde en même temps qu'une direction dans l'apostolat. De leur côté, les Pères de Luxeuil s'ingénient à attirer à eux, pour les avoir en exemple, les personnages d'une sainteté et d'une austérité remarquables.

Ce qu'était l'abbaye de Luxeuil.

Cette abbaye avait été fondée en 586 par saint Colomban, venu d'Irlande en Gaule (513) avec douze compagnons et qui s'était fixé dans le royaume de Bourgogne où il avait reçu un bon accueil du roi Gontran. Sa règle était beaucoup plus sévère que celle de saint Benoît. Colomban proscrivait absolument le vin et la viande, ne permettait qu'un repas, sur le soir, et prodiguait le fouet, selon les moeurs du temps, aux violateurs de la règle.

Luxeuil fut vraiment une pépinière d'évêques et d'abbés ou fondateurs de monastères et son ménologe est extrêmement riche. Veut-on quelques noms de personnages illustres, tous vénérés comme Saints ? Parmi les évêques de cette période nous trouverons les saints Ragnachaire, à Augst et à Bâle ; Hermenfroi à Verdun ; Cagnoald, à Laon ; Achaire, à Noyon et Tournai ; Omer, en Thérouanne ; Mommolin, à Noyon ; Théoffroy, vraisemblablement à Amiens. Sur le siège abbatial de Luxeuil même, outre saint Colomban, ce sont les saints Eustaise, Walbert et Ingofroy. Dans les abbayes du dehors les noms affluent : ce sont ceux des premiers abbés de Bèse, de Disentis, de Granfeld ou Grandvilliers, de Leuconas, de Maurmunsrer, de Rebais, etc. ; trois abbés de Bobbio, monastère fondé par saint Colomban et où il émit mort en 615 ; enfin, les deux fondateurs de l'abbaye ou plutôt des abbayes de Remiremont, Amé et Romaric ; dont le second fait l'objet de la présente notice.

Saint Romaric. - Sa jeunesse. - Son mariage.

Romaric naquit en Austrasie vers l'an 573. Au dire d'un de ses biographes, ses parents avaient nom Romulphe et Romulinde. Son père, noble et fortuné, était sans doute un personnage important à la cour. Dès sa jeunesse, Romaric n'avait pas de plus grande joie que celle de fréquenter les monastères et les basiliques des Saints, ou encore de secourir assidûment les pauvres de Jésus-Christ ; il estimait, en effet, avoir perdu sa journée s'il n'avait pu faire quelque acte de religion ou soulager la misère de l'indigent par ses aumônes. Plus tard, il occupa un poste honorable à la cour du roi Théodebert, fils de Chilpéric, et s'y lia avec un homme digne de lui, nommé Arnolphe, vénéré aujourd'hui sous le nom de saint Arnoul. L'un et l'autre étaient faits pour s'entendre : la Providence va un jour faire du premier un moine et du second un évêque de Metz.

Mais cette heure n'avait pas encore sonné. Romaric épousa une jeune fille dont le nom nous est inconnu et il en eut trois filles, nommées Asselberge, Adzaltrude et Segeberge. Toutes les trois reçurent la même formation chrétienne ; deux d'entre elles se consacrèrent au Seigneur ; Asselberge, au contraire, épousa un seigneur franc nommé Bethilinus. On suppose, non sans raison, que Romaric perdit sa femme.

Une grande victoire sur soi-même.

Or, une guerre acharnée ayant éclaté entre Théodebert, roi d'Austrasie, et son frère Thierry, roi de Bourgogne, le premier fut vaincu à Tolbiac (612), fait prisonnier et mis à mort à Châlons-sur-Saône. Dans ces tristes conjonctures, Romaric fut exilé et privé de tous ses biens. On raconte que, se trouvant dans la misère, il alla trouver un personnage qui jouissait d'une haute situation à la cour du roi Thierry et y avait une grande influence ; il le pria humblement d'user de son pouvoir pour le faire rentrer en possession de ses biens, mais le courtisan l'accabla de reproches, et s'emporta au point de lui donner un coup de pied et le chassa de sa présence. C'était la suprême offense qu'on pût faire à un prince franc. Romaric, loin d'en tirer vengeance, entra dans une église dédiée à saint Martin et y pria, dit-on, en ces termes : O bienheureux Martin, je me suis mis sous votre protection. Où êtes-vous donc ? Que faites-vous ? Venez en aide à un infortuné, si vous voulez que l'on ait encore confiance en vous ! Puis, plus calme, et repassant dans son esprit les outrages faits à Jésus-Christ durant sa Passion, il offrit cet affront pour l'expiation de ses péchés. Plus tard, la victoire de Clotaire II sur Thierry lui ayant rendu sa condition première, il voulut alors se montrer généreux dans le pardon qu'il accorda à ses ennemis vaincus.

 
La première rencontre de saint Romaric et de saint Amé..

 
Rencontre de saint Amé.

Sa rentrée en grâce n'empêcha pas ce grand seigneur de s'enthousiasmer pour la sainteté et l'éloquence d'un moine de l'abbaye de Luxeuil, du nom d'Amé, que l'Église vénère comme Saint. Au cours d'une tournée apostolique en plusieurs villes de l'Austrasie, Amé fut l'hôte de Romaric. Le contact entre ces deux âmes d'élite renouvela le souvenir des entretiens échangés à la cour entre le fonctionnaire royal et son ami Arnoul ; de part et d'autre c'était la même préoccupation d'assurer le salut éternel et de vivre uniquement au service du Maître divin, et eh se rapprochant le plus possible des conseils évangéliques. Alors, comme dit le biographe de Romaric, le Dieu ineffable, voyant son soldat combattre avec vaillance dans les luttes obscures du siècle, voulut le conduire sur des champs de bataille plus glorieux.

Romaric décida d'imiter l'exemple du moine de Luxeuil qu'il recevait en sa maison ; il renonça pour lui-même à la plus grande partie de ses biens, donna la liberté à tous ses esclaves, et, suivi d'un certain nombre d'entre eux qui voulaient partager sa nouvelle vie, il partit pour Luxeuil, apportant en don, au célèbre monastère, des ressources abondantes. Cette maison de Dieu était alors régie par saint Eustaise dont la main paternelle, quoique ferme, semblait adoucir la règle du sévère Irlandais saint Colomban.

La vie des Saints nous offre assez fréquemment l'exemple de personnages ayant occupé dans le monde une situation brillante et qui, entrés dans le cloître, s'y montrent des modèles, l'emportant sur les novices et même sur de vieux religieux très fervents, par un zèle généreux dans la recherche de la perfection. Tel fut le cas pour Romaric. Son humilité lui faisait recevoir joyeusement les ordres de tels de ses anciens esclaves, devenus ses frères en religion ; les occupations les plus modestes semblaient avoir ses préférences, et on relate qu'il affectionnait le travail de la terre, travail pénible, mais qui laisse l'esprit libre ; ainsi, tout en assurant la nourriture des moines, il s'efforçait d'apprendre et de redire les psaumes par coeur.

Un schisme à Luxeuil. - Saint Romaric suit saint Amé.

La paix du monastère si fervent qu'était Luxeuil fut troublée par un religieux nommé Agrestin, ancien notaire du roi Thierry II. D'un séjour en Italie, où il avait été en contact avec des hérétiques, il avait rapporté des théories erronées ; l'application de la règle donnée par saint Colomban fut aussi l'occasion de dissentiments graves entre saint Eustaise et Agrestin.

Il est des circonstances où l'erreur et la vérité se côtoient d'une manière si subtile qu'il est difficile de les distinguer. Sans doute Agrestin semble n'avoir pas été très digne de confiance, et cependant, il trouva pour l'appuyer, parmi ses frères, des âmes droites, mais dont le jugement était sur ce point en défaut. Amé, dont on connaît la sainteté de vie, fut de ce nombre ; et telle était la confiance mise par Romaric en celui qui avait été son père spirituel, son initiateur dans la vie religieuse, qu'il se rangea aux côtés de saint Amé, et par conséquent d'Agrestin.

L'abbé de Luxeuil ne pouvait faire autrement que de blâmer ces deux religieux du concours inattendu apporté par eux au moine hérétique ; estimant que la vérité a ses droits, il le fit en termes énergiques ; Amé et Romaric, profondément peinés, résolurent de se retirer, non pas avec fracas, mais en conservant toute la dignité. D'ailleurs, en ce temps-là, les moines avaient la liberté de changer de monastère ; le départ d'un groupe de religieux était donc un fait assez courant, n'ayant pas la portée et le retentissement qu'il pourrait avoir s'il se produisait de nos jours.

La communauté d'idées avec Agrestin au sujet de la vie religieuse, n'impliquait pas une adhésion à sa doctrine ; le jour où celle-ci fut condamnée, ses deux défenseurs n'hésitèrent pas dans l'accomplissement de leur devoir.

Le castrum Habendi. - Remiremont.

Avant de se rendre à Luxeuil, et probablement sur le conseil de saint Amé, Romaric avait réservé sur ses biens, qui étaient considérables, le château ou castrum d'Habendi ou Habundi, situé sur une montagne près de la Moselle.

Les deux religieux résolurent d'instituer en ce lieu un monastère de femmes, à la tête duquel fut placée une sainte moniale du nom de Mactefelde ou Mafflée. Deux des filles de Romaric, à savoir Adzeltrude et Seberge, vinrent y chercher le moyen d'accéder à la perfection. Amé, qui vivait retiré dans une grotte humide, était le Père de la communauté, mais en fait il en laissait le gouvernement à Romaric, dont l'influence était prépondérante.

Telle fut l'origine d'une abbaye qui devint fameuse et qui, de son emplacement primitif, fut appelée Romarici Montis ou de la Montagne de Romaric, en allemand Romberg ; de là est venu le nom français de Remiremont, qui est celui d'une ville importante, bâtie plus tard dans la vallée.

L'abbaye reçut bientôt une jeune pensionnaire entrée dans les circonstances les plus curieuses. La troisième fille de Romaric, Asselberge, femme de Bethilinus, voyait d'un mauvais œil les saintes prodigalités de son père. Elle crut l'en détourner en lui envoyant sa propre fille nommée Tecta ou Gébétrude. L'aïeul reçut l'enfant avec tendresse, mais avec des vues toutes différentes de celles d'Asselberge ; il confia Gébétrude à ses deux saintes tantes qui lui servirent de mère, et la douce enfant, qui succéda plus tard à Mafflée, mérita par la suite d'être honorée elle aussi comme Sainte. Par la suite, l'histoire de l'abbaye apparaît bien mouvementée ; détruite par les Huns, elle fut reconstruite au bord de la Moselle et passa à la règle de saint Benoît ; au début du XVI° siècle, la ferveur y ayant depuis longtemps considérablement diminué, ses occupantes étaient devenues Chanoinesses Régulières, se défendant d'appartenir à l'Ordre bénédictin. Lorsque éclata la Révolution, le monastère fondé par saint Amé et gouverné par Romaric était un Chapitre noble fastueux, jouissant de privilèges séculaires, réservé aux filles des plus illustres familles princières ; les Chanoinesses ne prononçaient pas de vœux et demeuraient simples laïques. Du moins leur dernière abbesse a laissé un souvenir très édifiant ; ce fut la princesse Louise de Bourbon-Condé qui, après une carrière tragique et plusieurs essais de vie religieuse, fit profession en Pologne dans l'Ordre de Saint-Benoît et mourut en 1824 prieure des Bénédictines du monastère de Saint-Louis du Temple, à Paris.

Après un monastère de femmes eut lieu l'érection d'un monastère d'hommes ; si saint Amé en fut l'inspirateur en fait, il en confia la direction à Romaric, tandis que lui-même se livrait tout entier à la contemplation et aux macérations, ne sortant que le dimanche pour adresser à ses frères de paternelles exhortations. Sa mort, survenue en 625 ou 627, le 13 septembre, priva les deux monastères d'un modèle vivant de vie religieuse et de renoncement, mais ne changea rien à la conduite de ces maisons de prière et de travail.

Saint Adelphe. - Dernières années et mort de saint Romaric.

Humainement parlant, Asselberge ne fut pas plus heureuse avec son fils, nommé Adelphe, qu'elle ne l'avait été avec sa fille, Gébétrude. Chez les Francs, la descendance mâle était l'objet d'un amour de prédilection. S'appuyant sur ce sentiment, la femme de Bethilinus envoya donc son fils à Romaric ; celui-ci l'accueillit avec joie, le fit élever par son ami saint Arnoul, précédemment évêque de Metz, et qui, depuis quelques années (625), s'était retiré dans la solitude. Plus tard, Adelphe, succédant à son grand-père dans la charge abbatiale, partagea aussi sa gloire. Il fut ainsi le troisième abbé de Remiremont. Romaric parvint à un âge fort avancé, édifiant ses religieux par la plus sainte pénitence. En 643, nous le voyons aller recevoir le dernier soupir de son ami saint Arnoul. Il ne néglige pas, d'ailleurs, d'employer pour le bien la haute influence que ses dignités passées lui ont laissée à la cour et pour cela il n'hésite pas à quitter son monastère lorsque le bien général le demande.

Au retour d'un voyage de cette nature, saisi d'une violente fièvre, Romaric comprit que la mort approchait. Il s'y prépara doucement, reçut le saint Viatique et expira aussitôt après, le 8 décembre 653.

Son petit-fils et sa petite-fille, à la tête des deux monastères, rivalisaient de zèle pour continuer son œuvre. On ignore la date exacte de la mort de Gébétrude ; Adelphe mourut le 11 septembre, aux environs de l'an 670. Leurs corps furent, réunis à celui de leur grand-père, qui lui-même avait pris place auprès des restes de saint Amé, à qui ils étaient redevables, après Dieu, de l'orientation toute céleste de leur carrière.

Le culte.

Les quatre Saints furent honorés dès l'époque même : Amé le 10 septembre, Romaric le 8 décembre, Adelphe le 4 décembre, Gébétrude le 7 novembre. Le 20 août, vers l'an 910, leurs précieux restes furent transportés, par les soins de Drogon, évêque de Toul, dans un autre monastère édifié au pied de la montagne, de l'autre côté de la rivière.

Un siècle et demi plus tard, le 13 novembre 1051, le Pape saint Léon IX, plein a'admiration pour ses quatre illustres compatriotes, faisait dresser par son ami, le bienheureux Hugues le Grand, archevêque de Besançon, un acte officiel constatant les vertus et 1es miracles des saints Amé, Romaric, Adelphe et de sainte Gébétrude. Leurs reliques furent reconnues par l'archevêque, placées dans une châsse et exposées sur un autel que le Pape tint à consacrer lui-même. Ce fut là comme une sorte de canonisation équipollente.

Une reconnaissance difficile.

Les précieux restes reconnus en 1051 étaient-ils déjà mélangés entre eux ? Le furent-ils plus tard, soit à l'époque du protestantisme, soit lors de la Révolution ? Toujours est-il que le XIX° siècle les trouva confondus dans la même châsse. La piété de Mgr Caverot, alors évêque de Saint-Dié, plus tard archevêque de Lyon et cardinal, ne put s'accommoder de cette situation. Des médecins habiles vinrent à son aide. Les procédés par lesquels ils parvinrent au but doivent être rapportés ; ils montreront avec quel soin l'Église s'assure de l'identité des reliques qu'elle expose à la vénération des fidèles ; et, en même temps, ils apprendront qu'il est possible, dans bien des cas où on le néglige par découragement, de distinguer les reliques mélangées, soit entre elles, soit avec des ossements profanes.

On savait que saint Amé, perclus, marchait penché sur le côté ; deux vertèbres étaient anormalement soudées, indiquant la déviation de la colonne vertébrale ; on reconstitua progressivement tout le squelette. La taille élevée que les chroniqueurs donnaient à saint Romaric fut reconnue à son très grand ossement de la jambe ; on parvint ainsi à reconstituer méthodiquement le squelette. On opéra de même pour celui de sainte Gébétrude. Enfin, le corps de saint Adelphe demeura seul, isolé des trois autres. Ce travail, conçu et exécuté avec la méthode la plus sûre et le soin le plus intelligent, fait grand honneur aux médecins qui en furent les auteurs. Non seulement il a permis de vénérer séparément chacun des quatre grands Saints de Remiremont, mais encore on a pu ainsi reconnaître la parfaite exactitude des assertions de leurs biographes contemporains en tout ce qui regardait leur portrait physique. Or, comme pour la bonne foi d'un historien on est souvent réduit à conclure du particulier au général, l'argument avait une réelle valeur pour soutenir 1e récit des vieux biographes des quatre Saints.

Caractéristiques de saint Romaric.

Dans l'iconographie, Romaric foule aux pieds la crosse et le sceptre ; il est représenté rasé, avec la tonsure à l'irlandaise, c'est-à-dire sur le haut de la tète, ainsi que les premiers Luxoviens la portaient, à l'exemple de leur père saint Colomban, se conformant à la tonsure traditionnelle de saint Pierre. Il foule le sceptre pour indiquer qu'il a renoncé à la puissance et aux honneurs du monde ; il foule aux pieds une crosse pour rappeler que son humilité l'a maintenu sous l'autorité de saint Amé, lorsqu'il est venu avec lui s'établir dans son propre domaine d'Habendi. Enfin, il tient en mains un chapelet, ou plutôt une chaîne de grains, ancien patenôtrier, c'est-à-dire chapelet primitif destiné à compter les Pater et les Ave.

A. P. de La M. et Fr. Br.

Sources consultées.
- Mgr Paul Guérin, Les Petits Bollandistes, tome XIV (Paris, 1897).
- A. Pidoux, Vie des Saints de Franche-Comté, tome II (Lons-le-Saunier, 1908).
- Montalembert, Les Moines d'Occident (Paris, 1873, tome II).
- Mabillon, Acta Sanctorum Ordinis Sancti Benedicti.
- (V. S. B. P., N° 1535).


in Un Saint pour chaque jour du mois, première série, décembre, pages 57-64.- Paris : Maison de la Bonne presse, (1932).- (Collection de vies de saints).- Illustrations de J.-M. Breton et de Joseph Girard.