Biographie vosgienne

Marie Jeanne DELILLE, née VAUDECHAMP
 
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Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien

DELILLE (Madame).- Marie-Jeanne Vaudechamp naquit à Mandray, canton de Fraize, en 1772, de l'instituteur de cette commune. Elle vint habiter avec ses parents, après la retraite de son père, la ville de Saint-Dié. Son caractère plus léger que la rigidité des mœurs de sa famille ne pouvait le permettre, la mettait souvent en butte aux tracasseries et aux gronderies de sa mère, qui la traitait de coquette, épithète à laquelle donnait lieu le désir assez naturel à une jeune et jolie fille de plaire et de se parer pour sa beauté. Lasse de ces reproches journalier, elle quitta la maison paternelle et se plaça en qualité de domestique à Nancy ; puis entra quelque temps après comme chambrière dans un hôtel à Metz.

Elle y était depuis quelques mois lorsque l'abbé Delille vint habiter ce même hôtel. Ayant remarqué la jolie figure, les heureuses dispositions et la gaieté de caractère de cette jeune fille, il lui proposa d'entrer à son service et de le suivre à Paris ; elle accepta. Marie-jeanne Vaudechamp avait reçu de son père un commencement d'instruction, qui avait laissé entrevoir à Delille la réussite dans la culture de ses dispositions ; l'ayant entrepris, il réussit au-delà de ses espérances. Elle l'accompagna dans ses voyages pendant l'émigration, et sut si bien profiter des leçons et des bontés de cet illustre poète, qu'elle mérita de devenir son épouse. C'est à cette position et à ce titre que Madame Delille doit sa célébrité. Delille fut attaqué vers 1803, après sa rentrée en France d'une cécité qui devint bientôt complète. Madame Delille donna à son mari les soins du plus tendre attachement.

Il la trouvait toujours auprès de lui ; elle était vraiment son Antigone, puisqu'elle lui prodiguait des attentions filiales. Elle veillait sur lui et autour de lui avec une sollicitude continuelle. Elle a exercé sur son mari un empire absolu, et porté quelquefois jusqu'au despotisme. Nous devons à l'ascendant de cette femme, quinze ou vingt ans de plus d'une vie toute consacrée à l'honneur des lettres et plusieurs poèmes qui n'auraient jamais vu le jour. En le protégeant contre son laisser-aller et contre des obsessions portées jusqu'à une espèce de violence, Madame Delille rétablit la santé, prolongea les jours et accrut la gloire du poète. Du reste sa maison n'était point déserte, elle s'ouvrait tous les jours pour un certain nombre d'amis et pour d'autres personnes.

Nous ne pouvons mieux faire connaître combien et comment le célèbre poète l'appréciait qu'en mettant sous les yeux du lecteur l'épître dédicatoire de son poème L'Imagination qui parut en 1806.

A MADAME DELILLE.

0 toi, de tous les biens le plus cher à mon cœur,
Qui m'adoucis les maux, m'embellis le bonheur,
Dont la raison aimable et la sage folie,
Quand du crime légal les sanglants attentats
Jetaient autour de nous les ombres du trépas,
M'ont tant de fois, dans ma mélancolie,
Consolé de la mort et presque de la vie !
Reçois l'hommage de ces vers
Douce distraction de mes chagrins amers.
A qui de mon plus cher ouvrage
Plus justement pouvais-je offrir l'hommage ?


Le sujet t'avait plu, ma muse l'embrassa,
Et cet ouvrage commença.
Que cette époque m'intéresse !
Le jour même où pour toi commença ma tendresse,
Ce jour, un seul regard suffit pour m'enflammer
Car te montrer c'est plaire, et te voir c'est t'aimer.
0 par combien de douces sympathies
Nos âmes étaient assorties !
Pour le malheur même pitié,
Même chaleur dans l'amitié,
Même dédain pour la richesse,
La même horreur pour la bassesse,
Mêmes soins du présent, même oubli du passé
Dont bientôt de notre mémoire
Tout, hormis tant d'amour, peut-être un peu de gloire,
Va pour jamais être effacé.
Dans les revers même constance,
Surtout la même insouciance
De l'impénétrable avenir :
Que dis-je ? avec la mort et sa lugubre escorte,
De loin je crois la voir venir :
Déjà l'essaim des maux vient frapper à ma porte
Le temps dont je ressens l'affront,
Déjà sur moi portant ses mains arides,
De ses ineffaçables rides
Laboure mon visage et sillonne mon front.
Qu'importe, si je puis, dans mon heureuse ivresse,
Reprendre quelquefois et ma lyre et mes chants !
Mais je n'ai plus ces sons touchants
Qu'embellissait encore ta voix enchanteresse.
Jadis mon vers présomptueux
Chantait de l'univers les nombreux phénomènes,
Les frais vallons, les monts majestueux,
Des bataillons armés le choc tumultueux,
Des volcans embrasés les fureurs souterraines,
Et le volcan bien plus impétueux
De nos discordes inhumaines.
Quelquefois déployant de plus riantes scènes,
Je prêtais aux jardins de plus riches couleurs,
Je guidais un ruisseau, je plantais un bocage,
Et des austères lois, de leur vieil esclavage
J'affranchissais le bois, j'émancipais les fleurs ;
D'autres fois, dans la paix des domaines champêtres,
Poète du hameau, j'enseignais à leurs maîtres
L'art d'y nourrir l'antique honneur,
De vivre heureux où vivaient leurs ancêtres,
Et de répandre autour d'eux le bonheur.
Mais aujourd'hui, des arts, de la nature,
Vainement j'oserais essayer la peinture,
Sur mes yeux se répand un nuage confus
Et comment peindre encore ce que je ne vois plus !
Le dieu brillant du jour et de la lyre,
Qui rarement daigne encore me sourire,
N'est plus pour moi, dans ce triste univers,
Le dieu de la lumière, hélas ! ni des beaux vers.
Les muses à mes vœux autrefois si dociles,
Quand jeune encore je vivais sous leurs lois,
Se montrent déjà difficiles,
Même quand je chante pour toi.
Déjà de mon aride veine
Les nombres cadencés ne coulent qu'avec peine.
Écoute donc, avant de me fermer les yeux,
Ma dernière prière et mes derniers adieux ;
Je l'ai dit : au bout de cette courte vie,
Ma plus chère espérance et ma plus douce envie
C'est de dormir au bord d'un clair ruisseau,
A l'ombre d'un vieux chêne ou d'un jeune arbrisseau.
Que ce lieu ne soit pas une profane enceinte,
Que la religion y répande l'eau sainte,
Et que de notre foi le signe glorieux,
Où s'immola pour nous le Rédempteur du monde,
M'assure en sommeillant dans cette nuit profonde,
De mon réveil victorieux.
Là, quand le ciel voudra que je succombe,
Dans le repos des champs place mon humble tombe ;
Tu n'y pourras graver ces titres solennels
Qui survivent aux morts, et qu'au sein des ténèbres
Emporte dans l'horreur de ces caveaux funèbres
L'incorrigible orgueil des fragiles mortels :
Au lieu de ces honneurs suprêmes
Du néant vaniteux emphatiques emblèmes,
Place sur mon tombeau quelqu'un de ces écrits
Que ton goût apprécie et que ton cœur inspire,
Que tu venges par un souris
Des insultes de la satire.
Quand le céleste Raphaël
Aux pieds de l'Éternel, pour chanter ses louanges,
Alla se réunir à ses frères les anges,
Et retrouver ses modèles au ciel,
Sur sa tombe précoce où périt son jeune âge,
Il ne reçut point en hommage
Ces nobles attributs, ces brillants écussons
Qui d'une race illustre accompagne les noms ;
Mais ce tableau fameux, son plus sublime ouvrage
Du Christ transfiguré majestueuse image,
Par la victoire aux Romains enlevé,
Et de ses derniers jours chef-d'œuvre inachevé.
Quel ornement pompeux, quelle hécatombe
Eût égalé des tributs si flatteurs !
Un si touchant trophée attendrit tous les cœurs,
Et la gloire, en pleurant, lui vint ouvrir sa tombe.
Je suis bien loin d'avoir les mêmes droits,
Mais lorsque de la mort j'aurai subi les lois,
Pour rendre hommage à ma cendre muette,
Sur mon cercueil arrosé de tes pleurs
Rends à mes vers l'honneur qu'on fit à sa palette,
Un vieil accord unit le peintre et la poète :
Les beaux arts sont amis, et les muses sont sœurs.
Dans ma retraite ténébreuse,
Si tu m'aimas, viens aussi quelquefois
A ma tombe silencieuse,
Faire ouïr cette douce voix,
Dont la grâce mélodieuse
Et la justesse harmonieuse ;
Rendront jaloux les Amphyons des bois.
Ne crains pas d'y chanter les airs mélancoliques
De ces arions italiques,
Qui des sons modulés t'enseignèrent les lois ;
J'aimai toujours leurs accords pathétiques.
Peut-être à tes sons gémissants
Ma muse encore rendra quelques tristes accents ;
Car tu le sais, cette aimable déesse
Qui s'empara de moi quand je reçus le jour,
La Poésie, à la vive allégresse,
Préfère, pour former sa cour,
Et la mélancolie et la douce tristesse,
Filles rêveuses de l'amour.
0 de mon sort souveraine maîtresse !
Je leur vouai mon cœur en te donnant ma foi
Et tout ce que les dieux ont d'une main féconde
Versé de biens et de plaisirs au monde
N'égale pas l'espoir d'être pleuré par toi.
Que des muses audacieuses
Dans leurs rimes ambitieuses,
Rêvent leur immortalité :
Moi, je n'aspire plus qu'à la tranquillité
De la rustique sépulture,
Où doit bientôt à la nature,
Se rendre ma fragilité.
Toi, viens me voir encor dans mon asile sombre ;
Là, parmi les rameaux balancés mollement,
La douce illusion te montrera mon ombre
Assise sur mon monument.
Là, quelquefois plaintive et désolée,
Pour me charmer encor dans mon triste séjour
Tu viendras visiter, au déclin d'un beau jour,
Mon poétique mausolée ;
Là tu me donneras, en passant, un soupir
Plus doux pour moi qu'un souffle du zéphir ;
Par toi ces lieux me seront l'Elysée ;
Le ciel y versera sa plus douce rosée,
L'ombre y sera plus fraîche, et les gazons plus verts ;
Les vents plus mollement caresseront les airs ;
Et, si jamais tu te reposes
Dans ce séjour de paix, de tendresse et de deuil,
Des pleurs versés sur mon cercueil,
Chaque goutte en tombant fera naître des roses.


Delille mourut le 2 mai 1813. Son épouse lui fit élever un monument, à ses frais, malgré l'offre qu'on lui fit de toutes parts de nombreuses souscriptions. Elle y fit graver cette inscription si simple : DELILLE.

Madame Delille est morte en 1831 ; elle repose dans le même tombeau. C'est à Madame Delille que Saint-Dié dut l'avantage de posséder le grand poète, en 1794, où il acheva sa traduction de l'Énéide.

Le tombeau de ces deux époux est élevé au cimetière du Père Lachaise à Paris.