Biographie vosgienne

MITÉ
 
  Nouvelle recherche
 

Annuaire administratif et statistique des Vosges 1846 / Charles Charton

MITÉ.- Tour à tour cultivateur, soldat, captif en Barbarie et pauvre pêcheur, Mité a eu une existence qui, quoique toujours infime, mérite par son excentricité une place dans la biographie des hommes singuliers. Peu de personnes de sa condition ont fourni une carrière plus agitée et moins digne d'envie. Nous allons retracer en quelques pages cette vie d'infortune, semée d'aventures et de traverses bizarres. C'est le héros de cette monographie qui nous en a raconté lui-même les principaux épisodes.

Né à Ventron, dans le département des Vosges, le 14 mars 1759, d'une famille de cultivateurs aisés, Mité apprit un peu à lire et à écrire à l'école primaire du village, que les enfants, dans cette contrée montagneuse, ne fréquentaient alors que pendant l'hiver. A l'âge de 15 ans, il fut placé en Alsace pour apprendre le dialecte allemand qui se parle dans les communes rurales avoisinant la Lorraine. Les habitudes d'oisiveté qu'il y contracta lui firent prendre en dégoût les occupations champêtres ; quand il revint chez son père, le travail lui était devenu insupportable. Une querelle domestique dont sa paresse fut la cause, le porta bientôt à quitter le toit paternel pour aller s'engager dans un régiment d'infanterie en garnison à Strasbourg. C'était en 1777 ; il n'avait pas encore 19 ans.

Le cabinet de Versailles, entraîné par le sentiment public, avait épousé la cause des colons de la Nouvelle-Angleterre, insurgés pour leur indépendance contre leur métropole. Lorsque la guerre fut déclarée à la Grande-Bretagne, on prit dans l'armée de terre des hommes de bonne volonté pour renforcer l'armée de mer. Mité, pour qui tout changement avait de l'attrait, passa en 1779 dans le corps royal d'infanterie de marine. En se rendant à Brest, il vint à Ventron et se réconcilia avec ses parents, auxquels il fit des adieux qui devaient être éternels.

A peine arrivé au port, on l'embarqua sur un vaisseau en partance pour les Antilles. Ce bâtiment atterrit à la Martinique, alla à Sainte-Lucie, toucha à Saint-Domingue, et se rendit sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Pendant une année de séjour dans les mers de l'Amérique du Nord, Mité ne se trouva qu'à un engagement sérieux avec les Anglais, et où notre pavillon fut vainqueur.

Rentré en France en 1781, il partit de Brest le 22 mars de la même année avec l'escadre de l'amiral de Suffren, qui allait s'illustrer dans l'Inde, et prit part à ses combats, participa à ses triomphes. Il parcourut tout l'océan indien, côtoya les rivages du Malabar, relâcha à Pondichéry, à Goudelour, à Trinquemale, alla de l'île de Ceylan à Achem, puis à Batavia, d'où il revint à la côte de Coromandel peu de jours avant l'arrivée de la frégate la Surveillante, qui apporta de France la nouvelle officielle de la paix conclue à Versailles le 9 février 1783.

Mité fit route avec l'escadre pour revenir en Europe. Il était sergent, et commandait un détachement d'infanterie de marine, passé à l'Île-de-France à bord d'une des prises anglaises que le bailli de Suffren avait conservées. Ce navire, qui était un petit trois-mâts d'une construction particulière, valait mieux sous le rapport de l'architecture que sous celui des qualités nautiques ; il marchait mal et ne put suivre l'armée : il la perdit de vue à quelques parallèles au nord de la ligne. Un coup de vent le fit beaucoup souffrir par le travers des Canaries ; une voie d'eau se déclara à bord, et il menaçait de couler en arrivant à Cadix. Il fut condamné dans ce port par une commission qui le reconnut innavigable. Son équipage s'embarqua sur des navires marchands qui allaient à Marseille, pour de là gagner Toulon où s'était rendue l'escadre. Mité prit passage sur la tartane majorquaise l'Isabella, à bord de laquelle se trouvait une jeune Andalouse, du nom d'Eléonore, qui lui fit préférer cette mauvaise barque à un bâtiment plus grand et plus sûr.

L'Isabella se mit en route dans les premiers jours d'avril 1784. Elle passa le détroit de Gibraltar par un bon vent frais qui la poussa rapidement jusqu'à la hauteur du cap de Gate. Mais sous cette longitude le mauvais temps survint, des rafales se succédèrent, une tempête agita la mer. La tartane allait en dérive, emportée par les flots orageux contre lesquels elle ne pouvait lutter, lorsque apparut, à la distance de quelques encablures, une voile que l'on avait vue à l'horizon toute la matinée, et qu'on ne tarda pas à reconnaître pour un chebek barbaresque. Ce corsaire était pour la tartane un danger plus sérieux encore que les fureurs de l'ouragan. Elle manoeuvra pour se dérober à sa chasse ; mais elle avait affaire à un ennemi dont l'habileté devinait ses mouvements ; elle ne put l'éviter qu'en s'affalant sur la terre d' Afrique. A la chute du jour, elle était en vue de l'île d'Alboran, et le corsaire s'acharnait à sa poursuite. Aux bourrasques qui durèrent toute la nuit, avait succédé une effroyable tourmente : l'Isabella, drossée en côte par les lames qui la portaient sur des brisants, se vit au matin dans un péril extrême ; rien ne pouvait plus l'arracher à sa perte. La tartane fut jetée au rivage où elle se mit en pièces. Tout le monde parvint à se sauver, à l'exception du capitaine qui avait été enlevé par un coup de mer quelques minutes auparavant, et d'un matelot qui périt dans le naufrage en voulant emporter ses effets.

Cette catastrophe arriva sur le littoral de la province d'Oran, près de la frontière du Maroc, à peu de distance du cap de Hone.

Mais les naufragés n'avaient échappé à la mer que pour tomber dans les mains des barbares. A peine eurent-ils touché la côte inhospitalière d'Afrique, que des Arabes en armes, les uns à pied, les autres à cheval, accoururent sur eux et les firent prisonniers. Ils les amenèrent à leur douar, situé à plusieurs lieues dans les terres, sur la rive orientale de l'Oued-Isly, précisément vers l'endroit où les Français, 60 ans plus tard, ont remporté sur les Marocains une victoire comparable aux triomphes de Sedyman et d'Héliopolis. Les malheureux furent dépouillés de leurs vêtements, et reçurent en échange de sales haillons que le chef de la tribu leur jeta avec mépris, plutôt par pudeur que par humanité. Au bout de quatre jours passés au milieu de cette horde nomade, dans un enclos découvert, exposé à l'ardeur du soleil et à la fraîcheur des nuits, Mité fut mis à la chaîne pour être conduit à Nédroma chez un riche marchand auquel on l'avait vendu. Il se fût volontiers résigné à la captivité, s'il avait pu la partager avec sa chère Eléonore, qu'il s'efforçait en vain de faire passer pour sa femme ; mais c'était une satisfaction que la fatalité lui refusait. De farouches Bédouins l'entraînèrent impitoyablement loin de l'objet de ses amours, sans même lui permettre de faire ses adieux à la personne adorée qu'il ne devait plus revoir. Ce moment paraît avoir été l'un des plus cruels de sa vie. Quarante ans après cette séparation, Mité s'en rappelait encore avec regret toutes les circonstances ; il dépeignait les traits d'Eléonore, sa taille, son port, et jusqu'à la façon et la couleur de ses habits : un peintre eût pu en faire le portrait naturel d'après ses indications.

Le captif arriva le même jour à Nédroma ou Nédrome. Cette ville est au pied de la chaîne de montagnes de Trara, à l'extrémité occidentale de l'Algérie, sur la limite de l'état de Maroc. Sa situation et la fertilité de son territoire font supposer qu'elle avait anciennement une grande importance ; peut-être est-ce la Celama ou l'Urbara de Ptolémée. Mais si elle fut jadis une opulente cité, elle n'a rien conservé de sa splendeur d'autrefois. A l'époque dont nous parlons, elle n'était renommée dans le pays que pour ses fabriques de poteries. C'est dans un de ces établissements que Mité fut employé, d'abord comme ouvrier, ensuite comme contremaître. Il y trouva une quarantaine de compagnons d'esclavage : un seul était Français, il appartenait au Languedoc ; les autres étaient Italiens, Sardes, Siciliens, Espagnols, Portugais et Anglais. Le jour, ils travaillaient enchaînés comme des forçats ; la nuit, on les enfermait dans un bagne, où ils couchaient avec leurs fers sur un peu de paille que soulevait la vermine.

Bientôt ces esclaves concertèrent un plan d'évasion ; mais ils l'ajournèrent en voyant les difficultés d'accomplissement qu'il présentait. Ils le reprirent deux ou trois ans après, et l'abandonnèrent encore, dans la fausse persuasion qu'ils étaient soupçonnés par leurs gardiens. Un troisième projet fut combiné vers 1790, et reçut un commencement d'exécution : peut-être eût-il réussi, si un de leurs complices, Italien d'origine, n'eût eu l'infamie de les vendre à leurs bourreaux. Ceux qui s'étaient échappés furent repris le jour même dans les environs de la ville ; on leur infligea la bastonnade.

De ce moment, Mité se résigna à son sort. Sa captivité s'écoulait lentement, sans qu'aucun incident vint en altérer la désolante monotonie : c'étaient toujours les mêmes travaux ; toujours le même traitement ; le lendemain ressemblait à la veille. Ainsi se passaient ses années.

Il était captif à Nédroma depuis 18 ans ; il croyait son esclavage éternel, lorsqu'un événement vint rompre l'uniformité de sa triste existence. Son maître mourut ; sa fortune passa à ses enfants. Mité échut en partage à l'un de ses héritiers résidant à Alger, où des cavaliers armés le conduisirent avec six de ses compagnons vers la fin de l'année 1802.

Sa condition dans la capitale de la régence fut plus malheureuse encore qu'à Nédroma. Mais habitué depuis si longtemps aux mauvais traitements, il était devenu à peu près insensible ; c'est-à-dire qu'il s'aperçut à peine du redoublement de misères qu'il eut à supporter.

Parmi ses nouveaux compagnons d'esclavage, se trouvait un vieux marin normand, esprit inquiet, adroit, fertile en ruses ; depuis 5 ou 6 ans qu'il était dans les fers à Alger, il avait formé une douzaine d'entreprises pour s'échapper ; rien ne rebutait sa persévérante énergie. Il releva le moral de son compatriote en l'enrôlant dans un vaste projet d'évasion dont la réussite lui paraissait certaine. Ce complot avait des ramifications dans tous les bagnes de la ville ; les esclaves en préparaient activement les moyens depuis plusieurs mois ; tous les obstacles étaient prévus, toutes les mesures étaient prises, l'exécution allait éclater, quand l'heure inespérée de la délivrance sonna pour la plupart de ces infortunés.

Napoléon ayant été informé par Dubois-Thainville, son agent politique à Alger, que quantité de ses sujets étaient en esclavage dans cette ville, envoya son frère Jérôme, avec une division navale, réclamer du dey Mustapha-Pacha la mise en liberté, sans rançon, de tous les captifs français, italiens et liguriens qui se trouvaient dans les bagnes de la régence.

La division du capitaine de vaisseau Jérôme Bonaparte se composait des frégates la Pomone, montée par le prince, l'Incorruptible et l'Uranie, commandées par les capitaines de vaisseau Billet et Charrier-Moissard, et des bricks l'Endymion, le Cyclope et l'Abeille, commandés par les lieutenants de vaisseau Bourdé-Villehuet, Lamare-la-Mellerie et Eydoux. Elle appareilla de la rade de Toulon le 14 août 1805, et mouilla le 18 devant Alger, où l'avait précédée de 48 heures le brick l'Abeille, expédié le 12 pour prévenir Dubois-Thainville, notre commissaire général des relations commerciales, de l'arrivée du prince Jérôme et de l'objet de sa mission.

Le bey Mustapha était peu disposé à livrer les captifs qu'on lui demandait. Il ne voulait pas d'abord comprendre, dans le nombre des esclaves que lui réclamait le prince Jérôme, ceux qui avaient été pris à Oran, et qui étaient au pouvoir de la régence depuis plus de 20 années. Jérôme répondit au dey, par l'organe de Dubois-Thainville, que son intention n'était pas de remplir à demi la mission dont l'avait chargé l'Empereur son frère, et que si dans 24 heures il n'avait pas la promesse formelle qu'on lui rendrait tous les captifs, il rompait toute négociation. Le grand nom de Napoléon imposant aux Barbaresques, Jérôme eut une réponse favorable le lendemain matin, et le soir il reçut à bord de sa division deux cent trente et un esclaves, que le dey lui fit délivrer, contre l'usage des Musulmans, après le coucher du soleil. Mité se trouvait, après 21 ans de captivité, au nombre de ces malheureux dont les fers étaient rompus.

Jérôme Bonaparte remit à la voile dans la même soirée (20 août), et arriva en rade de Gênes le 31, à six heures du matin, avec les captifs qui étaient tous dans une joie délirante de revoir la France.

Lorsque ces infortunés descendirent à terre, des salves d'artillerie saluèrent leur retour dans la patrie. L'archi-trésorier Le Brun et toutes les autorités reçurent le commandant de la Pomone au lieu du débarquement. De là ils se rendirent avec les captifs à l'église métropolitaine, où le cardinal archevêque, Joseph Spina, célébra une messe et fit chanter un Te Deum en action de grâces. Un banquet splendide fut donné aux captifs à bord du vaisseau le Génois. Le soir il y eut en leur honneur illumination et bal.

Mité n'avait reçu aucune lettre de son pays pendant son esclavage qu'on ignorait. Nulle nouvelle de France ne lui était parvenue à Nédroma, au point qu'en sortant de cette ville en 1802, il ne savait absolument rien de la révolution qui avait bouleversé sa patrie et agité l'Europe ; il s'imaginait que Louis XVI régnait encore. A Alger, ses compagnons de captivité lui apprirent quelque chose des grands événements qui s'étaient accomplis depuis 12 ans : on lui parla de l'exécution de Louis XVI et de Marie-Antoinette, de l'établissement de la République française, de la convention nationale, du directoire exécutif, de l'expédition d'Égypte, du général Bonaparte ; mais cela lui fut raconté d'une manière confuse, en intervertissant ou en mêlant les faits. Il comprit seulement que des choses extraordinaires avaient eu lieu en France, et que Bonaparte était un grand homme de guerre. Toutefois. ces renseignements n'allaient pas plus loin que l'avènement du consulat ; il n'avait nulle idée de l'intronisation de l'Empire quand il fut délivré par le prince Jérôme. C'est à bord de l'escadre libératrice qu'il apprit ce qui s'était passé de plus mémorable en France pendant ses 21 années d'esclavage chez les Barbaresques.

A la sollicitation du prince Jérôme, qui promit de les recommander aux bontés de l'Empereur, presque tous les captifs reprirent du service, les jeunes dans l'armée active, les vieux dans les vétérans. Mité n'en voulut point : il avait du bien dans son village ; sa fortune portait intérêts depuis plus de 20 ans sans qu'il en eût touché une obole ; il voulait en jouir. Muni de son congé, il quitta Gênes au bout de quelques jours pour s'acheminer vers ses pénates, n'ayant d'autres ressources que sa solde de route, car il avait fait la folie de dépenser, avant de partir, jusqu'au dernier sou de la gratification qu'il avait reçue en débarquant.

Il revint à Ventron au mois d'octobre 1805, après une absence de vingt-six années. Personne ne le reconnut ; on le croyait d'ailleurs mort depuis longtemps. Lui-même pouvait à peine se faire comprendre : pendant sa longue cohabitation en Afrique avec des gens de différentes nations, il avait appris un peu de la langue de ses compagnons et de ses maîtres, en oubliant la sienne, de sorte que son parler, empruntant à tous les idiomes, était un composé de mots italiens, espagnols et anglais, de locutions franques, de termes arabes, mêlés avec du français estropié, et formant le jargon le plus bizarre, le plus inintelligible qu'on puisse imaginer. Ceux à qui il s'adressait ne pouvaient soupçonner un compatriote dans un homme dont ils ne comprenaient point le langage, et dont les traits, brunis par le soleil d'Alger, annonçaient un individu d'un climat lointain. Tous le prenaient pour un étranger, les uns pour un chevalier d'industrie, les autres pour un fou. Le pauvre Mité, ne trouvant que des incrédules qui l'éconduisaient ou le raillaient, se laissait aller à des mouvements de colère qui ne remédiaient à rien. Pour comble de malheur, il était sans argent. Mais il avait son congé, sa feuille de route : il parvint, grâce à ces papiers, à établir son identité, et enfin à se faire reconnaître.

Alors les choses changèrent de face. Celui qu'on avait pris pour un vagabond de la pire espèce, se trouvant être riche, tout le monde lui tendit amicalement la main, car à Ventron comme ailleurs, au village comme à la ville, la fortune cache les défauts et donne des qualités. Les hôteliers qui refusaient de l'héberger lorsqu'ils le croyaient malheureux, l'accablèrent de prévenances quand ils lui surent de l’argent ; c'était à qui aurait la pratique d'un homme qui faisait tant de dépenses et payait toujours comptant avec une générosité de grand seigneur.

Sa société se forma d'une bande de dissipateurs qui avaient élu domicile au cabaret ; tous les ivrognes de l’endroit lui firent cortège. Bientôt la paix de Presbourg ramena en France les vainqueurs d'Austerlitz, et une douzaine de semestriers vinrent l’aider à manger sa fortune. C'étaient des orgies continuelles, une débauche sans fin. Imitant les corsaires au retour d'une croisière heureuse, Mité se livrait aux excès les plus excentriques. Un jour, il se fait promener dans le village sur une vache couverte de lauriers et de rubans, caparaçonnée, sellée et bridée, et qui, venant à s'effrayer, renverse son cavalier dans le ruisseau. Un autre jour, il donne un bal, et couvre le plancher de la salle de schalls de soie arrondis à coups de hache. Voulant se mettre à l'aise pour danser, il jette dans un poêle allumé les écus qui enflent ses poches, dans une autre circonstance, il s'en débarrasse en les lançant par la fenêtre sur la voie publique. Au milieu de ses folies, il néglige d'acquitter ses impôts ; le percepteur l'en avertit, il l’envoie promener. Un huissier se présente avec une contrainte ; Mité paie, mais, furieux de ce procédé de rigueur, il jure que le fisc n'aura plus rien à lui réclamer désormais. En effet, il vend ses propriétés à moitié de leur valeur, et se trouve dés le lendemain affranchi de toute contribution.

Ainsi se passa pour Mité l'année 1806. Cependant sa fortune n'était pas assez considérable pour supporter tant de gaspillage et pourvoir longtemps à un pareil train de vie. Aidé dans ses dépenses par les uns, friponné par les autres, ses finances furent épuisées dés 1807. Alors ses compagnons de débauche l'abandonnèrent, ses maîtresses le quittèrent : lorsqu'il n'eut plus d'argent, il ne trouva plus d'amis ; il resta seul à partager son dénuement, sort commun, du reste, à tous les prodigues. En dissipant follement son bien, il s'était voué à la misère, sans autre compensation qu'un ridicule dont ses extravagances l'ont couvert pour le reste de ses jours. Le passage de l'opulence à la pauvreté est généralement pénible ; ce fut pour Mité une circonstance insignifiante. Habitué à l'adversité, 21 ans d'esclavage l'avaient sinon abruti, au moins familiarisé avec toutes les privations : il tomba de l'abondance dans le besoin, et la détresse lui fut insensible. Cependant il fallait vivre ; n'ayant plus rien, il dut travailler pour exister.

Après avoir été quelque temps domestique et journalier, il épousa une jeune femme, pauvre comme lui, mère de plusieurs enfants au berceau. Loin de se tirer de la misère, il s'y plongeait plus profondément.

C'est alors qu'il se fit pêcheur, profession ingrate dans une contrée où l'on ne trouve que de faibles cours d'eau, et qu'il a exercée jusqu'à la fin de ses jours. Pendant 20 ans, en effet, Mité a exploité toutes les rivières de Ventron ; et c'est sur les bords des torrents de ces montagnes, à l'ombre des forêts séculaires dont leurs eaux mugissantes troublent seules la solitude, que le vieux captif de Nédroma et d'Alger nous a souvent raconté l'histoire de sa vie. Mité mourut à Ventron le 16 juin 1827, dans sa 69e année, quittant stoïquement la vie sans la regretter et sans en désirer la fin.

Note de l'auteur : Nous devons cette notice à M. Géhin, dit Vérusmor, originaire de Ventron, homme de lettres à Cherbourg.