Biographie vosgienne

Marie Elisabeth DE RANFAING
 
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Dictionnaire des Vosgiens célèbres

RANFAING (Elisabeth de), mystique et fondatrice d’ordre
Remiremont, 30 octobre 1592 – Nancy, 14 janvier 1649


Fille de Jean-Léonard de Ranfaing et de Claude Magnières elle a, en dépit du milieu noble et aisé dont elle est issue, une jeunesse et une éducation délaissées. Confiée d’abord à Madame Marguerite de Ludres, doyenne du chapitre de Remiremont, puis au pensionnat de l’ordre de Saint-François où l’on refuse de la garder, elle grandit livrée à elle-même et subit fortement l’ambiance superstitieuse de l’époque. La vague de sorcellerie qui envahit la Lorraine vers 1600 provoque chez elle une hantise du diable qui la conduit vers un mysticisme et un ascétisme exagérés. Contre sa vocation religieuse ses parents l’obligent en 1607, alors qu’elle n’a que quinze ans, à épouser François du Bois, un soudard de 57 ans, receveur et capitaine d’Arches. Ce dernier se révèle brutal et lui impose six grossesses en 9 ans. De ces 6 enfants, trois filles seulement survivront et deviendront les compagnes de leur mère.

Cette union catastrophique achève de ruiner une santé mentale déjà fragile. Devenue veuve à 24 ans, son sentiment religieux s’exalte. De retour à Remiremont, elle fréquente l’église paroissiale et les sacrements avec une étonnante assiduité. Elle pense entrer dans un couvent lorsqu’à la suite d’un pèlerinage au Saint-Mont en 1618 elle fait la connaissance d’un praticien local, Charles Poirot, dont elle s’éprend. Ayant fait vœu de chasteté depuis son veuvage, elle repousse l’idée d’un amour possible, tombe malade et accuse Charles Poirot de lui avoir jeté un sort. Ses trouves psycho-physiologiques s’aggravent, toute une moitié de son corps devient paralysée, elle perd l’usage de ses sens, tantôt le goût, tantôt l’odorat ou bien l’ouïe, elle souffre d’abcès dans la gorge, etc… et persiste à accuser le médecin de tous ces maux. Son confesseur, un capucin récemment installé à Remiremont, achève de la persuader qu’elle est possédée du démon.

Elisabeth se rend à Nancy en juin 1619 dans le but de s’y faire exorciser. Elle subit plusieurs séances d’exorcisme en juillet dans l’église de la Collégiale Saint-Georges des mains du père Didier Hullet. Soulagée, elle revient à Remiremont, rencontre à nouveau Charles Poirot et ses crises reprennent plus terribles qu’auparavant. Elle a recours aux Capucins du lieu qui l’exorcisent à nouveau : Le 2 septembre, racontent ses biographes, des diables sortirent de son corps avec un bruit épouvantable. Son cas commence à être connu à travers toute la province. Les uns croient à la réalité de sa possession, les autres la considèrent comme folle. Les deux parties réclament une enquête. Sur l’ordre du duc de Lorraine et de l’évêque de Toul, elle est conduite à Nancy pour y être examinée par cinq médecins réputés qui, en dépit de leur science, reconnaissent que la maladie d’Elisabeth était indépendante et hors de la nature. On continue alors les exorcismes, à raison de plusieurs séances par semaine, pendant six années consécutives, du 23 octobre 1619 jusqu’en 1625. Elles ont lieu en présence de nombreux religieux, capucins, jésuites, bénédictins, cordeliers… et souvent de l’évêque de Toul et des membres de la famille ducale. Pendant ce temps, Elisabeth continue à souffrir. Si un démon était chassé du corps, un autre y pénétrait aussitôt. On fait appel à d’autres exorcistes. La Sorbonne envoie deux de ses docteurs et des Allemands, des Français, des Anglais font exprès le voyage pour voir celle qu’on appelle désormais l’énergumène de Nancy.

Selon plusieurs témoins, Elisabeth, au cours de ses séances, comprenait les langues étrangères sans les avoir jamais apprises et pratiquait la transmission de pensée. Ses crises d’hystérie sont spectaculaires : ses cheveux se hérissent, elle rampe comme un serpent, on la voit même grimper le long des colonnes de l’église et se percher sur les corniches ! Elle entre en catalepsie, se tient la tête en bas sans que ses jupes se renversent ; elle hurle, vocifère, adresse au public des imprécations obscènes, etc…Elle lance des accusations de mauvaise vie au hasard. Le père Pythois, son adversaire, supérieur de Minimes de Nancy, se voit relégué à cause d’elle dans quelque cloître obscur. Mais sa principale victime est le médecin Charles Poirot qu’elle persiste à considérer comme responsable de son état. Arrêté et questionné comme suspect de sorcellerie, ce dernier est condamné au bûcher le 7 avril 1622. Le martyre de Charles Poirot ne soulage pas pour autant la malade. Cependant, avec les années, les crises deviennent plus espacées et perdent de leur intensité. En 1625, on lui conseille d’entreprendre une série de pèlerinages. Elle est absente de Nancy du 14 juillet au 1er avril suivant et se rend à Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Chartres et Notre-Dame de Liesse. Ce changement d’air lui est profitable et c’est peu après, guérie, qu’elle rentre à Nancy où elle consacre la dernière partie de son existence à la fondation d’un ordre religieux.

Elle est influencée et encouragée dans cette voie par sa compatriote Alix Le Clerc, son aînée de 16 ans et première supérieure des sœurs de la Congrégation Notre-Dame fondée par Pierre Fourier. Dès 1624, elle ouvre à Nancy une institution pour accueillir les prostituées repenties. Situé rue Saint-Nicolas, l’établissement reçoit le nom de Notre-Dame du Refuge. En 1627, le duc Charles IV prend le couvent sous sa protection. Sa création est confirmée en 1629 par l’évêque de Toul. Le 1er janvier 1631, Elisabeth, ses trois filles et neuf autres demoiselles prennent l’habit de religieuses. Madame de Ranfaing devient désormais la Mère Marie-Elisabeth de la Croix de Jésus. En 1632, le jeune couvent fusionne avec celui des Madelonettes fondé quelques années plus tôt dans la capitale lorraine par Marguerite de Gonzague. Par une bulle du 29 mars 1634, le pape Urbain VIII approuve les constitutions de l’ordre. Dès lors, les premières novices peuvent prononcer leurs vœux définitifs. Trois catégories de personnes sont reçues au Refuge : les vertueuses qui s’engagent par vœu spécial au service des pécheresses et suivent la règle de Saint-Augustin les pécheresses pénitentes qui peuvent également devenir religieuses, et les pécheresses recueillies ou envoyées par leur famille.

Le 1er mai 1634, Elisabeth prononce ses vœux et est aussitôt nommée première supérieure. Sous sa direction, le nouvel ordre se multiplie. Dès 1634, elle fonde un couvent du Refuge à Avignon dont sa fille aînée, Marie-Paul de l’Incarnation, devient supérieure. Elisabeth continue à être tenue en grande réputation en raison des épreuves qu’elle avait endurées et du dévouement, de l’abnégation qu’elle manifestait au Refuge envers les plus misérables de créatures. Il est plus probable qu’elle n’avait d’ailleurs jamais entièrement retrouvé un parfait équilibre psychique. Une partie des Jésuites de Lorraine la considère, de son vivant même, comme une sainte, distribue médaille et objets qu’elle avait touchés comme de véritables reliques et songe enfin à ériger une confrérie en son nom. L’un d’entre eux, le père d’Argombat, écrit une biographie qui est une véritable apologie de l’Energumène de Nancy. Rome, ému de ce fétichisme, interdit aux Jésuites de poursuivre ces pratiques, preuve qu’en haut lieu Elisabeth de Ranfaing restait un cas ambigu. Celle qui avait si longtemps défrayé la chronique s’éteint à l’âge de 56 ans.

Jusqu’au XVIIIème siècle, les nombreux biographes d’Elisabeth de Ranfaing furent convaincus de la réalité de sa possession (d’Argombat, Pichard, dom Calmet, Frison, Boudon…) ou crièrent au simulacre (RP Claude Pythois). Plus tard, Christian Pfister, sans nier la sincère vocation religieuse de l’Energumène, la considère comme une névropathe. Le cas clinique de Madame de Ranfaing fut magistralement étudié à la lueur de la science moderne dans le livre d’Etienne Delcambre et de Jean Lhermitte. Récemment, Hubert Méthivier a mis l’accent sur la condition féminine au XVIIème siècle, responsable selon lui du mysticisme incontrôlé de certaines femmes. Il n’en demeure pas moins vrai qu’Elisabeth de Ranfaing reste un exemple de comportement humain en dehors des voies ordinaires qui continuera encore longtemps à intriguer les historiens.


Bibl. : Pfister (Christian).– L’Energumène de Nancy, Elisabeth de Ranfaing et le couvent du Refuge, Nancy, 1901.
Delcambre (Etienne) et Lhermitte (Jean).– Un cas énigmatique de possession diabolique en Lorraine au XVIIème siècle : Elisabeth de Ranfaing.- Nancy, 1956.
Méthivier (Hubert).– La condition de la femme au XVIIème siècle et le cas pathologique d’Elisabeth de Ranfaing, l’énergumène de Nancy, in Le Pays de Remiremont, n°4, 1981, p. 16-20.


[Pierre Heili.]