Jacques AUDIBERTI




Quelle Histoire...

La Poésie apparaît comme une Histoire meilleure. L'Histoire proprement dite - celle des historiens - ne peut en effet contenir l'ensemble des événements. L'Histoire la plus véridique, les événements eux-mêmes la composent, à chaque instant, au jour le jour. La seule Histoire complète, la trace de l'homme et du monde dans le temps, s'engendre et s'avilit sans cesse, avec la vie (Audiberti, Présentation des Flèches d'Armide du Tasse).

Chez Audiberti, l'Histoire ne peut avoir d'existence que plurielle et paradoxale : la "grande", la Majuscule et la petite, la quasi quotidienne, plus qu'entretenir des liens, prouvent s'il en était besoin, par la trame qu'elles tissent entre les temps du minuscule et de l'infini, la primauté des faits - dans leur adéquation ou leur opposition aux personnages - sur les relations épistolaires dont ils furent la source.

Cependant, cette recherche des faits, pour être féconde, doit être associée à l'utilisation que l'écrivain prévoit d'en faire ; il ne part pas gratuitement à la découverte de "l'Histoire", non plus qu'il tienne à être démonstratif à tout prix. Qu'il mette à profit le hasard des rencontres (partant des "lectures"), particulièrement dans son théâtre, qu'il mette à contribution des géographies coupables de muter et souvent en mal d'innocence, ne fait qu'accentuer l'évidence de ses travaux de recherche des sources.

Si, dans l'Histoire, les jeux et les joutes politiques ne n'encombrent pas outre mesure, c'est que le constat de sa réflexion le ramène toujours au point cardinal de son intérêt : les êtres humains. Il ne s'agit pas ici d'une accointance fortuite, mais bien au-delà du rationalisme, d'un besoin d'asseoir dans un passé historique concret et contrôlé une démarche des aléas de l'Homme au présent.

Quelque épice enfin, quelque ingrédient facilitait la mise en oeuvre littéraire, romanesque et poétique de cette approche : les années de formation et de travaux journalistiques ont sans doute coloré la théâtralité du verbe audibertien à laquelle s'adjoint une intuition des comportements de mise en scène. D'où l'impression de vivacité rencontrée par qui veut bien l'entendre, ce texte, et s'en approcher, là où certains critiques n'ont perçu, à une certaine époque, qu'incohérences et turqueries.

Il suffit d'ailleurs d'énumérer quelques titres sans même entrer dans les détails, pour vérifier l'importance des emprunts à l'Histoire dans l'œuvre d'Audiberti. Déjà Abraxas, loin de la pure fiction, est pour les gnostiques, sous le vocable originel d'Abrsax, le prononçable nom de la divinité. "L'action se passe (nous dit Alain Mercier dans sa chronique de L'Ouvre Boîte N°9) à cette époque de la Renaissance qui est aussi celle des grandes découvertes autour du monde... Et marque le début des travaux des kabbalistes chrétiens". De la confrontation entre traditions chamaniques, judaïques et chrétiennes dérivent naturellement le pèlerinage à Saint-Jacques, "l'aventure" du rejeton nommé Abravanel, et jusqu'au dessin et au commerce de gemmes et d'amulettes.

Le Mal court, lui (tout ensemble "le mâle court" et "le mal court") est à l'évidence inspiré par les dépeçages successifs de l'Europe centrale et orientale ; elle est de ces lieux où la pauvreté des cours nobiliaires nécessite de forger - bien entendu avec plus puissant que soi - des alliances avantageuses qui, très souvent, s'édifient sous l'édredon.

Cœur à cuire est une fresque superbe sur les méfaits de la traîtrise et sur les pouvoirs coercitifs de l'absolutisme royal, sur l'ambition sans bornes et l'infâme orgueil qu'octroie au vassal la puissance financière trop vite et trop aisément acquise. A la page 17 (de l'édition Gallimard), le roi de Bourges est explicite : "La France ? Une colonie française... où tout est à prendre ou à reprendre, une superficie vacante, une lande disponible". Et Marcelle son épouse (p. 36) : "Mais ici qui t'empêche à tire larigot de frapper toute la monnaie que tu as besoin ? Le roi s'applique à gagner la France sur ses cousins, et toi la France sur le roi !"...

Un mot encore sur Cavalier seul. Qui ne connaît Godefroy de Bouillon ? Qui n'apprit à son école ce que produisent d'effroyable - et d'irréparable - les "occupations" d'Alexandre le Grand à Adolf Hitler ? Et n'est-elle pas inachevée cette "grande" croisade, qui fait du Turc l'ennemi du Slave son voisin ? Et de tous deux des fanatiques ?

Il serait fastidieux d'énumérer l'imbrication de l'Histoire dans La Pucelle, La Hobereaute, Soldat Dioclès, etc. etc. Et j'en finirai en notant que La Bête noire du Gévaudan - titre original de La Fête noire - possède des fondements historiques datés et très présents dans les travaux initiaux d'Audiberti sur cette pièce. Par exemple (à la page 60 de l'acte II de l'édition Gallimard), Monseigneur Morvillon parle : "A la surface de la Terre, dans les siècles où nous sommes, la solidité barbare jouit d'un privilège royal". Puis (p. 65) : "Mon père est l'ennemi mortel des culs blancs, il les assomme à coups de crosse sur la tête", dixit le Petit. Enfin, Madame Palustre déclare (p. 67) : "Je vends des bonbons. Les carrés, on les appelle des protestants, et les tout ronds des catholiques".

Foin des portraits tantôt héroïques et flatteurs, tantôt nostalgiques de Napoléon 1er, notre propos suivra cette fois les tracés historiques de La Fourmi dans le corps. Cette comédie dont la première eut lieu début 1962 à la Comédie Française, et qui fit scandale, fut imaginée deux ans auparavant. Ainsi les quatre derniers mois de 1960 furent totalement occupés par des recherches dans les bibliothèques : à Remiremont où Audiberti s'acquitta de la tâche qui consistait à "remodeler" le paysage de la petite principauté fin du XVIIème siècle, à Paris où fréquentant la BN assidûment, il y découvrit plus de cinq kilos de documents inédits concernant l'abbaye.

Début 1961, une première ébauche, basée sur les Mémoires du Révérend Père Vuillemin et plus tardivement de l'abbé Didelot, permit qu'Audiberti résumât l'argument de la pièce lors de la présentation de la "générale" au Français, je cite : "L'abbaye de Remiremont n'était pas une Closerie de nonnes, mais la tête d'une principauté autonome et souveraine qui dura pratiquement jusqu'à la fin de l'Ancien Régime...". "Que décidera Monsieur de Turenne ? Il vient de battre les troupes impériales ; son chemin passe par Remiremont au triple confluent des terres germaniques, du duché de Lorraine et du royaume de France..." Tout ceci est répété lors de l'impression du tome IV de son théâtre (Gallimard) avec force détails.

A ses élèves attentifs, un professeur d'Histoire n'aurait pu dicter préface plus conforme à ce que tous les chroniqueurs du moment rapportent. (Voir le Marquis de Ruvigny, le Chanoine Reiffenberg, Nicolas Bethlen, etc., etc.). L'abbé Didelot écrit en 1887 dans son Histoire du Chapitre : "Pour entrer dans le Chapitre, la postulante doit établir des preuves de sa Haute Noblesse ; sa généalogie doit comporter des preuves incontestables (de ses "quartiers - quatre au minimum)..." Il est patent que les Mémoires ayant trait à la seconde moitié du XVIIème siècle sont nombreux et très détaillés et qu'ils nous permettent, à Audiberti et à moi-même, d'"isoler" l'existence et le statut de Dorothée de Salm Rheingraff, ainsi que les activités du maréchal de Turenne, deux des quatre principaux protagonistes de l'action. De même, il aurait paru absurde de tronquer ou falsifier des patronymes aussi "parlants" que réels.

La 49ème abbesse de Remiremont, élue à dix ans et intronisée à quinze ans, en 1666, prendra illico possession de son abbaye. Luttant contre un pouvoir accru, et très autoritaire, elle dévoilera peu après un important programme de réformes immédiatement critiqué par un Chapitre très hostile. De cette opposition déclarée, Audiberti va faire "renaître" Barthélemy de Pic-Saint-Pop qui représentera, face au dévergondage des "femmes du monde" les respectables "nonnes". D'où le titre de cette comédie au sein de laquelle les "fourmis" vont s'opposer aux "abeilles". L'affrontement entre Dorothée de Salm et le Chapitre nous est prouvé par de multiples sources : enquêtes, procès, fonds d'archives, correspondances, etc.

Pourtant les 240 occupantes de l'abbaye - dont 53 abbesses apprébendées - feront face ensemble à Monsieur le Maréchal de Turenne.

Dans cette région, "dans cet espace lorrain, frontière de la catholicité, parcouru sans relâche par les lansquenets allemands, et où (je cite ici Pierre Chaunu) les trois règles de la pauvreté, chasteté et obéissance ne sont plus respectées", Turenne n'était pas inconnu. Deux fois déjà, il était passé par Remiremont. En 1638, avec sous ses ordres le Marquis de la Jonchette, il avait assiégé la ville et y tenait garnison. En 1644, les lansquenets allemands et les mercenaires hongrois avaient pillé maisons et étables alentour, nous dit Etienne Alix de Rupt, tout en épargnant Remiremont. Et voici qu'en 1674, le 16 décembre exactement, venant de Saint-Nabord et remontant le cours de la Moselle, il menace d'entrer dans Remiremont. D'ores et déjà, 400 hommes, sous les ordres du Maréchal de Créquy, y tiennent garnison. Mais le 19, les adversaires de la veille s'arrangent et Turenne envoie à l'abbesse deux "lettres de sauvegarde" qui préservent la cité et son Chapitre "de toute intrusion militaire". Voilà la trame du dialogue audibertien toute prête, et la figure de Turenne éclairée. Il suffit alors de suivre le texte, son cheminement :

DU MARQUET : Je n'ai pas de cœur... Je diffère par là de Turenne, il en a deux, lui... (p. 137).
DU MARQUET : Ce grand homme s'obstine à grandir. Déjà maréchal, il brigue le connétablat... faute d'un échelon plus éminent... (p. 138).
MACHELIN : Monsieur de Turenne se ramène à grands pas. Nous détruit-il ? Nous annexe-t-il ? Nous épargne-t-il ? (p. 147).
COLSON : La France envahit les Pays-Bas (qui) réclament le secours de l'Empire. Le Duc de Lorraine se met avec l'Empereur. Alors M. de Turenne rôtît le Palatinat... passe en Alsace... tombe sur le général impérial Montecuculi... met ventre en l'air les régiments du Kaiser (...) et, avec 25 000 hommes, s'en retourne vers son roi. (p. 168).
DE BOUTON-LACOTE : M. de Turenne, tout auvergnat qu'il soit par son père... Né protestant, il tourna catholique. C'est un homme, toujours à cheval sur deux partis... (p. 184).
TURENNE : Prenez garde de vexer le père tout puissant des armées en méconnaissant l'importance des représailles dans les livres sacrés. Vous ne pouvez pas les ouvrir sans que pleuve le sang... et le feu. Il y a bien cette joue gauche que l'on devrait tendre. Mais une armée n'a pas de joues. Des ailes peut-être, mais pas de joues... (p. 192).
TURENNE : Considérez ma gloire, que diable ! De l'arrogant Remiremont, on me réclamera le cadavre. Si je ne peux le montrer, l???????e ministre me ruinera. (p. 197).
TURENNE : Mon éloquence, n'en parlons pas ! De la poussière calviniste mélangée à de la pâte à porcelaine de Souabe...
MACHELIN : Monseigneur, l'obéissance passa toujours pour une vertu..
TURENNE : Certes, pourvu que le sujet, en s'aplatissant, n'héberge pas une fourmi sournoise, rebelle, etc. (p. 213).
TURENNE : Surtout ne transpirez pas à mes officiers tout ce que je viens de vous raconter... Je vous épargnerai qu'afin d'épargner à mon gouvernement le ridicule... (p. 213).

On verra par ces citations (dont vous excuserez la longueur) le peu de liberté que prend l'auteur avec l'Histoire. Si l'on excepte quelques patronymes qui s'inscrivent ici pour plaire plus à l'oreille qu'à l'œil, si l'on s'accorde pour dire qu'une heure et demie de spectacle doit résumer une décennie d'Histoire, la vérité des dialogues a un but : comme toute fable, sa chute est morale. Le bavardage fleuri et primesautier du Maréchal - et de ses complices - n'est ni neutre, ni dénué d'arrière-pensées.

Sachant qu'Audiberti détestait tout ce qui porte un uniforme, qu'il abhorrait la soldatesque et en quel secret mépris il tenait les politiques, comment ne pas voir se profiler derrière le portrait de Turenne celui d'un autre maréchal, beaucoup plus proche de nous, et qui se souciait plus de sa propre gloriole que du patriotisme de ses "troupes" ? Turenne, né huguenot, devenu calviniste pour ne point déplaire à Madame, guerroyait avec succès pour le plus grand bonheur des Princes allemands. Mais il n'hésita pas à mettre sa personne au service de Louis XIV, se convertit vite fait au catholicisme, et obtint très jeune son bâton de maréchal. Un trouble aurait-il pu le saisir à l'idée de commander successivement les armées de l'Empereur et celle du Roi ? Quant aux mercenaires et autres espions, ils étaient payés pour. Trois siècles plus tard, un autre maréchal emprunta sans scrupules les mêmes chemins douteux, s'accompagnant des mêmes arguments : Verdun, Vichy, Siegmaringen. L'histoire vivante des maux et des malheurs des sociétés est une Histoire éternelle.

Écrivant cela, j'ai à faire face à ceux qui voient Audiberti plus proche d'Anouilh et de Marivaux que de Ghelderode et de Giraudoux. Mais l'humour et l'amour ont-ils jamais empêché que ne se reproduisent les tueries, les spoliations, les massacres ? Ce qui importe à l'auteur, c'est de déceler, de répertorier, de poursuivre les traces du Mal dans l'Histoire. L'Histoire, pour lui, est toute entière fautive ; passée ou en train de se faire, elle demeure sans issues. Vitrine indéfiniment reproduite de la malédiction, elle pèse de tout son poids dans la thématique qui conduira Audiberti et son compère Bryen à s'interroger sur le bien-fondé des théories philosophiques de Sartre et de ses épigones. Ainsi naquit L'Abhumanisme dont on pourrait dire qu'il est un essai sur l'anéantissement de l'être dans l'Histoire.

Audiberti sait qu'il questionne inutilement l'Histoire, et pourtant son étonnement demeure intact devant tout ce qu'elle a d'incongru, d'inouï, de désolé. Nous n'existons jamais - dit-il dans L'Opéra du monde (page 11) qu'en arrière ou en avant... de ce Temps terrible. Nous sommes bel et bien victimes, ajouterai-je, du non-sens absolu de l'Histoire. Y. A. Favre le répète lors du colloque de 1990 à la Bibliothèque Nationale : "Le temps historique est soumis au règne du Mal ; il faut donc rompre avec lui et tenter de l'abolir". Mais pour l'abolir, encore faut-il en être partie prenante, encore faut-il "que le contrat génétique soit signé, que l'histoire faite des faits et gestes de tous et de chacun,... l'histoire au jour le jour de l'humanité" (Entretiens avec G. Charbonnier, p. 156, Gallimard, 1965) soit perçue comme étant de l'Histoire...

Ne reste qu'à finir sur une pirouette : "Les problèmes que proposent la vie en commun des hommes à travers les divers siècles et pays de leur histoire m'attirent fortement... je le confesse... par le biais du pittoresque..." (Lettre à Claude Lévi-Strauss, 29 septembre 1962 / L'Ouvre-Boîte N° 4).

Claude Lehmann, président de l'Association des Amis de Jacques Audiberti.