1911 —
Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié
ROLLIN Jean-Baptiste Ferdinand.- M. le Doyen de Bains nous informe qu'il a reçu le 11 juin dernier un télégramme expédié de Cannes, lui annonçant la mort de son parent le R. Père Rollin, de Monthureux-sur-Saône.
C'est une mort que les amis et anciens condisciples du défunt apprendront avec regret. Elle est une perte pour la Compagnie de Jésus dont le R. P. Rollin était une gloire, son éloquence tout à la fois originale et classique lui ayant donné place parmi nos plus éminents conférenciers. On se rappelle qu'il fut, en 1907, le prédicateur du Couronnement de Notre-Dame du Trésor, à Remiremont, où il fut l'avocat, trois fois applaudi, de la fidélité aux traditions ; le prédicateur encore, en 1908, du Congrès eucharistique de Bains. Au mois de janvier dernier, le R. P. Rollin avait été envoyé à Cannes pour y refaire sa santé. Après une légère amélioration, la paralysie consécutive à une congestion n'avait plus fait que s'aggraver, au point de lui enlever l'usage de la parole. Il s'est pieusement éteint dimanche dernier dans l'établissement des Frères de Saint-Jean de Dieu. Le R. P. Rollin a laissé dans nos Petits et Grand Séminaires le souvenir d'un élève laborieux et brillant, les palmarès de l'époque en font foi.
[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 16 juin 1911, 35-24, p. 385].
Nécrologie.- Ils se font rares, ceux d'entre nous gui peuvent évoquer les souvenirs de leur vie cléricale, antérieure aux évènements de 1870. Combien, par exemple, sont peu nombreux les retraitants de jadis sous les ombrages d'Issenheim ! Mais aussi quel charme pieux se réveille à la pensée des jours bénis, jours lointains, trop vite écoulés dans cette sainte maison du noviciat des Pères Jésuites, où les Ravignan et les Félix étaient venus se retremper, où l'on pouvait suivre, après eux, les sentiers méditatifs du jardin, et d'où, comme eux, l'on était attiré, par manière de relâche, vers le sanctuaire de Thierenbach et les âpres montées du Ballon de Guebwiller !
Pendant l'été de 1868, deux modestes séminaristes de Saint-Dié s'en allaient par monts et par vaux, à travers les Hautes-Vosges, visiter cette chère Alsace, dont ils ne croyaient guère que bientôt elle serait arrachée à la France. Leur objectif était de se donner quelques jours de recueillement dans une maison religieuse de ce beau pays. Serait-ce à Œlenberg, pour éclairer leurs réflexions et exciter leurs prières par le spectacle et le contact des austérités cisterciennes ? Serait-ce dans la solitude enchanteresse d'Issenheim, pour se livrer docilement à l'emprise pénétrante de la direction ignatienne ? Il n'y avait point accord absolu, sur ce point, entre les deux clercs voyageurs. Il n'y avait pas, non plus, désaccord inconciliable. La Providence, par quelques menues circonstances insignifiantes, trancha le débat amical. Et il arriva, chose plus surprenante qu'extraordinaire, que le plus réfractaire des contestants, qui jurait ses grands dieux de ne jamais, jamais se laisser enrôler dans la Compagnie presque abhorrée, est depuis plus de quarante ans... un fervent jésuite. L'autre... Mais, à propos, c'est du regretté R. P. Rollin que nous voulions parler.
Le voici précisément, en plein achèvement du noviciat, à Issenheim, vers les approches de la Saint-Ignace, en l'an de grâce 1868. Il est admoniteur, quelque chose d'équivalent au zélateur des Bénédictins novices. Comme tel, il va prendre, en sous-ordre, la direction de la retraite, animer de spiritualité opportune les entretiens de la récréation. Voilà pourquoi les Jeunes initiés emporteront de ce commerce, dans leur âme édifiée, l'impression d'une physionomie, d'un caractère à part, l'estime d'un talent déjà brillant et d'une volonté déjà maîtresse de l'avenir et du but nettement dessiné. Tout le P. Rollin que nous avons connu, et dont la renommée a répandu les succès et la valeur, était, non point en herbe, mais en arbrisseau vigoureux, dans l'admoniteur du noviciat.
C'est dire que le trait saillant, dont sa carrière ne cessera d'être soulignée, la puissance de la parole jaillissant d'un cœur épris de vertu et de sacrifice, s'accusait dès lors, en relief éclatant, dans toute sa manière d'être comme dans toute l'expression de ses pensées et de ses sentiments.
C'était une volonté et une conscience. Fils unique de modestes, mais très honorables parents [Note 1] qui, là-bas, par-delà les Vosges, sur les rives de la Saône supérieure, lui gardaient une rancune inconsolable de son départ, il racontait simplement, mais d'un ton décidé, où perçait une inébranlable fermeté, comment, parvenu à sa majorité, il avait pris d'assaut la liberté de répondre à l'appel d'En-Haut, malgré l'opposition de sa famille, malgré les douces perspectives d'un avenir riant. Les brillants succès de ses études, la faveur affectueuses de ses maîtres, le profil lointain d'une église et d'un presbytère de choix, à l'ombre desquels ses vieux et respectables parents finiraient doucement leurs jours, n'avaient compté pour rien à ses yeux. S'il avait senti le frémissement des grandes natures, c'est à la vue réfléchie et étudiée d'un idéal où s'effaçaient absolument les avantages temporels. Le sursum avait retenti jusqu'au fond de son être. Et comme l'impression s'en reflétait sur ce visage à grands traits sans régularité, dans ces yeux où pétillait une finesse toute prochaine de la malice, autour de ces lèvres soutenues par un menton caractéristique d'énergie, et dont la moue devenait terrible, quand elle n'était pas réprimée à temps ! Il s'échappait de cette figure une beauté de force, la seule que lui eût octroyée la nature, mais qui subjuguait invinciblement les résistances. C'est le privilège des puissants suggestionneurs, rompus à la dialectique, entraînants de persuasion, intraitables dans leur conviction, et plus encore lorsqu'ils savent manier, comme le P. Rollin, l'arme redoutable de l'ironie, trempée dans la solution, convenablement dosée, de la causticité.
Ne voilà-t-il pas ce qui conditionne à merveille l'éducateur, l'orateur, le directeur hors pair, supposé toutes choses bien équilibrées et une franche bonté native y ajoutant ses trésors ? Décuplez, centuplez ce capital naturel par la savante, habile, et patiente formation qui suit le noviciat. Vous pensez bien que les Pères Jésuites ne sont pas hommes à l'enfouir et le laisser rouiller ! La légende du moule n'a guère de crédit auprès des avertis. La formation en moule, essentiellement passive, est le contre-pied de l'Institut de saint Ignace. Celui-ci favorise et actionne le développement intégral, et donc illimité, des aptitudes reconnues de bon aloi. Il estime à juste titre, que le système des médiocrités n'a rien à voir avec la véritable humilité. Tout est bon qui va à la plus grande gloire de Dieu, bon pour l'Église, bon pour la Société, bon pour l'individu.
Ferdinand Rollin, venu à la Compagnie dans le plein épanouissement de ses facultés, devait recevoir d'elle tout ce qui en ferait un sujet d'élite, un maître. Le simple operarius, utile coadjuteur, appelé plus tard qu'à la première heure, peut rivaliser de sainteté avec ses frères, et, sans doute, aussi les dépasser. Mais il n'a pas le style, le faire, la science de stratégie intellectuelle, l'exercice consommé du profès, conduit, de stade en stade, suivant un cours régulier, à son point de maturité et à son maximum de capacité. Il va de soi que ce processus se réalise, sans préjudice de l'esprit religieux, réclamé par la vocation, qu'une ascèse ininterrompue, toujours adaptée aux fonctions les plus diverses, toujours en quête des hautes fins surnaturelles, maintient dans un progrès constamment parallèle. Cependant, sous l'abondance inappréciable des acquisitions, le premier fonds ne disparaît point dans l'homme achevé, tout ce que révélaient les linéaments de sa plus lointaine apparition, continue de percer et de frapper l'attention.
Il en fut véritablement ainsi pour le P. Rollin. En voici la preuve décisive. Dès le 12 juin dernier, le plus important des journaux de Reims, le Courrier de la Champagne, se faisait un devoir de souligner, en termes aussi émus que distingués, la perte regrettable de celui en qui il saluait avec admiration, l'homme, le prêtre, l'orateur. Cette page représente un portrait fidèle et vivant du P. Rollin dans ses dernières années de santé relative. Rajeunissez-en les traits et le coloris, atténuez-en quelque peu le relief, et vous reconnaîtrez sans peine la physionomie, parfaitement conservée, du débutant d'Issenheim. Il a été lui-même toute sa vie. Et les dons si riches dont il était doué, ces dons qui lui valurent à travers tonte sa carrière, une conquérante autorité sur les âmes, dans l'éducation de la jeunesse, dans la direction des consciences, dans la domination des auditoires les plus difficiles, on les découvre an premier abord de sa belle intelligence et de son grand cœur.
Ils ont fait de lui le prédicateur que les foules chrétiennes des grandes villes ont accueilli avec admiration, écouté avec émotion et profit, aimé et recherché dans leur souvenir. On a glorifié partout la puissante allure de sa dialectique qui envahissait l'attention sans lui laisser de répit, le souffle irrésistible d'éloquence qui passait à travers ses tableaux de mœurs et son habileté consommée à conduire l'âme des auditeurs, plutôt par étapes mesurées et adoucies que par bonds et enlèvements jusqu'aux cimes les plus élevées. La noblesse soutenue du langage, puisée aux meilleures sources classiques, la pureté de la diction, un peu de grandeur solennelle dans le port, une savante économie de la voix et du ton, débarrassés de toute apparence de régionalisme, n'étaient pas pour diminuer les moyens de l'orateur.
On chuchotait autour de lui la perspective des premières chaires de France. Ce n'était point dans les desseins de la providence. A bien examiner de près, peut-être découvrirait-on que ce pronostic n'était pas pleinement justifié. Le P. Rollin avait-il vraiment à sa disposition - nous comparons ici sommet à sommet - ces exceptionnelles facilités d'assimilation et d'exposition qui permettent de se faire un jeu du succès, et parfois, trop délaissées par l'effort, délaissent, à leur tour, les privilégiés qui les ont reçues ? Il semble bien, et ses amis, comme ses admirateurs, ne se le sont pas dissimulé, que le travail, un travail incessant et acharné, a été la condition accessoire de sa haute culture littéraire, philosophique et théologique. L'ambition du toujours plus et toujours mieux hantait son âme avide de progrès, de conquêtes et de mérites. Elle perçait dans son dédain des petitesses, des vulgarités, et même des médiocrités. Elle mettait dans son attitude, sa parole, ses rapports, une touche de fierté, soucieuse de garder ses distances. Qui oserait lui en faire un reproche, à notre époque de vilaines compromissions ? Et l'on savait, du reste, quelle belle flamme de charité et de zèle, quelle tendresse touchante, disent même ceux qui l'ont approché de près, recélait sa grande âme, sans parler des vertus éminentes dont ses frères en religion pourraient trahir le secret.
Or, ce travail désirable et cette vie d'émotions excessives qu'est celle de l'orateur et du missionnaire, quand il néglige de prendre son temps et de mesurer ses pas, n'est-ce point ce qui a causé si tôt la tension fatale de ses artères, et fait gronder, en pleine carrière, la menace sinistre de la congestion ? Le premier signal du danger date de près de vingt-cinq ans. Il a été donné tout à coup, au milieu d'un Carême que le P. Rollin prêchait brillamment à Reims. Cet arrêt soudain le jeta dans une consternation bien naturelle, dont sa vertu toutefois eut bien vite raison. De sages ménagements, imposés par l'obéissance, parvinrent à reculer, pour de longues et utiles années, la catastrophe désormais redoutée. Et il n'y parut pas trop, soit dans les solennités de circonstance, comme l'inoubliable couronnement de N.-D. du Trésor, à Remiremont, soit surtout dans les retraites sacerdotales, où il excella de bonne heure, et sut conquérir tous les suffrages, même les suffrages plus difficiles de ses condisciples et de ses maîtres. On a pu faire la comparaison dans le diocèse, entre les retraites de 1883 et de 1892, dans l'intervalle desquelles la première attaque avait réduit, pour un temps, le prédicateur au silence. Vraiment il eût fallu exagérer l'esprit critique jusqu'à la plus criante injustice, pour prétendre découvrir, en cette seconde suite de remarquables conférences, si solides, si pénétrante, si nourries de doctrine, si attrayantes par la délicatesse de ton et la distinction de la forme, la plus légère apparence de déchéance et de baisse.
C'en était fait toutefois de l'ascension vers les premiers rôles. Mais, dans ce second rang, quelle riche série de succès le P. Rollin sut encore récolter ! Il y usa jusqu'à la dernière fibre de son étonnante énergie.
Aux fatigues du labeur s'ajoutaient depuis longtemps les épreuves de la persécution, qui ne cessèrent, depuis les fameux décrets, de fondre sur la Compagnie. Sans haine, mais d'une parole vibrante d'indignation, il exprimait toute l'amertume de son cœur, en présence des ruines accumulées de tant d'œuvres péniblement élaborées. Finalement c'était la dispersion, qui lui ôtait jusqu'à la possibilité de la vie commune, jusqu'au droit d'être autre chose que M. l'abbé Rollin, prêtre, à Reims. Il fallait cacher comme un délit, presque comme un crime de lèse-nation, la fidélité à ces engagements sacrés que le pieux oratoire d'Issenheim avait entendu prononcer, après la décisive et généreuse épreuve du noviciat.
La première expulsion de sa famille religieuse avait été opérée par l'ennemi national. D'autres suivirent sans nombre, qui furent le fait de sa patrie. Saint Ignace n'a-t-il pas demandé à Dieu que ses enfants ne fussent jamais sans épreuves ? Elles ne firent pas défaut au vaillant P. Rollin.
La dernière et non la moindre fut de mourir. Loin de ceux qu'il aimait, sur un lit d'hôpital, après avoir senti lui échapper graduellement l'exercice de ses facultés, sous l'étreinte douloureuse du cercle de fer qui lui semblait enserrer sa tête, il ne vécut ses derniers jours que par le cœur, les yeux fixés sur le Crucifix. Cette bouche éloquente ne pouvait plus murmurer la plus petite prière, et cette âme si haute et si droite était incapable d'articuler un merci à son infirmier. C'est ainsi que Dieu consomme le dépouillement et la purification de ses plus saints et plus dévoués serviteurs. Mais la gloire leur est plus proche et plus radieuse. Que ce vénéré compatriote y reçoive la récompense de ses mérites ! Nous garderons, en attendant de le rejoindre, s'il plaît à Dieu, l'honneur et l'édification de sa mémoire.
[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 30 juin et vendredi 7 juillet 1911, 35-26 et 35-27, p. 417-419, 432-433. Signé : X…].
Note 1 : Michel-Joseph Rollin, qui mourut trésorier de la Fabrique paroissiale, le 2 mai 1889, à l'âge de 75 ans, et Joséphine Pariset, qui était toujours préfète du Rosaire, lorsque la mort l'enleva, à l'âge de 82 ans, le 2 septembre 1901. Jean-Baptiste-Ferdinand, leur unique enfant, était né le 21 janvier 1845, à Monthureux-sur-Saône, et avait été baptisé le lendemain.