René-Marie WELKER

[ Schirmeck (67) , 10/10/ 1851 – , 23/05/ 1919 ]

ecclésiastique

Biographie vosgienne

1919 — Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié

WELKER René-Marie.- M. l'abbé René-Marie Welker, né à Schirmeck le 10 octobre 1851, fut ordonné prêtre le 22 mai 1875. Vicaire au Val-d'Ajol le 7 juin suivant, il devint le vicaire de son frère au Thillot le 8 septembre 1882, puis à Xertigny le 14 novembre 1893. Après la mort de celui-ci (22 novembre 1905), Monseigneur l'appela auprès de lui et le nomma chanoine titulaire le 29 janvier 1906, pro-secrétaire de l'Évêché le 28 février de la même année, puis chancelier de l'Évêché le 5 mai 1907. Il est décédé le 23 mai 1919.

 

Les obsèques de M. le chanoine Welker furent célébrées le 26 mai à 10 heures 1/2, heure assez tardive pour permettre aux prêtres éloignés d'arriver par l'unique train descendant qui dessert Saint-Dié de jour. M. le chanoine Gentilhomme fit la levée du corps ; M. le chanoine Gravier, assisté de MM. les chanoines Thomas et Evrard, chanta la messe des funérailles ; M. le chanoine Michel présida la conduite au cimetière. M. le Doyen du Chapitre avait le regret d'être retenu en chambre par une légère indisposition.

Malgré la coïncidence des Rogations et la difficulté d'atteindre facilement Saint-Dié, une trentaine de prêtres avaient pu se réunir autour de la dépouille mortelle de M. le Chancelier pour témoigner des regrets unanimes de tout le clergé et lui rendre en prières les bons offices qu'il avait prodigués à tous avec tant de bonne grâce et de dévouement.

Nous avons remarqué dans l'assistance : M. l'Archiprêtre d'Épinal, M. le Supérieur du Séminaire de Mattaincourt, M. le chanoine Leboube, Directeur au Couvent de Portieux ; MM. les Doyens de Rambervillers, de Brouvelieures et de Bruyères, M. l'abbé Julien Vançon, élève du regretté défunt, MM. les Professeurs et les élèves du Grand Séminaire.

M. le Doyen de Fraize, son cher compatriote, M. le chanoine Holveck, aumônier de l'Hospice Saint-Joseph et M. Louis Colin, l'ami de toujours, conduisaient le deuil.

Toutes les communautés religieuses de la ville étaient présentes. Soeur Ludan, Supérieure de l'Hospice, était arrivée de Xertigny. Le corbillard était entouré par les plus petites de l'Orphelinat, la chorale des grandes devant fournir sa contribution si appréciée au chant de l'office funèbre, acquit d'une dette de reconnaissance à l'égard du prêtre qui s'était constitué avec autant de désintéressement que de ponctualité le chapelain de l'Orphelinat.

Nombre de personnalités de la ville et de paroissiens de la Cathédrale avaient voulu s'associer au deuil du clergé et temoigner ainsi de leur estime pour le vénérable défunt, malgré qu'il fût si peu répandu dans la société laïque. Monseigneur avait pris place au trône entouré de MM. les Vicaires généraux. Avant de procéder à l'absoute, Sa Grandeur, non sans émotion, prononça l'allocution qu'on va lire :

Mes Frères,

Les deuils qui ont frappé tant de familles pendant ces dernières années n'ont pas épargné notre grande famille sacerdotale : notre jeunesse tombée au champ d'honneur et nos vétérans succombant à des fatigues exceptionnelles ont payé un large tribut à la mort.

Hier, c'était le vénérable chanoine Detté qui mourait loin de nous et qui prenait le chemin de la tombe, sans nous avoir même laissé la consolation de saluer ici sa dépouille mortelle. Aujourd'hui, c'est notre bien aimé Chancelier que nous allons conduire à sa dernière demeure. Monsieur le chanoine Marie-René Welker fut un modeste et un doux. Après un stage assez court au Val-d'AJol, où il a laissé le plus durable souvenir, il devint le vicaire de son frère aîné au Thillot d'abord, à Xertigny ensuite. Avec une exquise délicatesse, il sut dans ce poste de second plan se montrer un collaborateur précieux, exerçant une action qui pour rester discrète n'en était pas moins efficace. Lorsque la mort nous enleva le doyen de Xertigny, Marie-René accepta avec la plus entière déférence la décision épiscopale, d'apparence assez sévère, qui l'éloignait de la tombe de son frère et qui l'arrachait à l'affection d'une paroisse devenue vraiment la sienne. Je l'appelai alors à l'Évêché, où il entra sous les auspices d'une mémoire bénie, celle de son oncle, le vicaire général Gallet. Il y reçut des mains de M. le chanoine de Bazelaire la direction de notre chancellerie.

Il ne tarda pas à justifier notre choix en apportant dans l'exercice de cette charge aussi délicate qu'importante l'ordre et la précision qu'il savait mettre en toute chose. Ceux qui avaient connu le vicaire retrouvèrent dans le chancelier toutes les belles qualités du coeur qui lui avaient valu et qui lui conservèrent les plus chaudes sympathies. Comme son amitié fut toujours sûre et fidèle, ainsi son dévouement à son Évêque ne se démentit jamais. Ce que fut sa charité et quels en furent les bénéficiaires, nous sommes condamnés à l'ignorer, mais l'état plutôt modeste de ses finances personnelles, nous permet de soupçonner l'étendue de sa générosité. Atteint par un mal inexorable, il voulut, dès que le danger se révéla, recevoir les derniers sacrements. Puis il profita d'une accalmie pour se donner, au prix de quels efforts, la consolation de célébrer la sainte messe ; et, s'il sembla se plaire encore à des projets d'avenir, c'était visiblement pour essayer de nous donner le change sur un état qu'il savait désespéré. Le dénouement fut d'ailleurs plus rapide que nous ne l'avions pensé nous-mêmes et ce fut après une courte agonie qu'il rendit paisiblement le dernier soupir.

En mon nom, au nom de MM. les vicaires généraux et du vénérable Chapitre de la Cathédrale, je recommande M. le chanoine Welker à vos prières et à la miséricordieuse bonté du Dieu qu'il a si fidèlement aimé et servi.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 30 mai 1919, 43-22, p. 140-143].

 

Souvenirs intimes.- La vie familiale de Charles et René Welker a été racontée ailleurs, dans le numéro de la Semaine Religieuse du 1er décembre 1905. Je n'y reviendrai pas. Après la perte du dernier des siens, à Xertigny, Marie-René Welker serait resté seul, sans un ami des bons et des mauvais jours que sa mère mourante avait désigné à ses enfants en souvenir de certains ouvrages qu'elle avait lus de lui. Ces ouvrages s'appelaient Le Parfum de Lourdes et Notre-Dame de Pont-main.

C'est le 27 mars 1896 que se réalisa, à Xertigny, le désir de la mère, sainte femme d'un esprit très élevé et très cultivé qui écrivait des lettres charmantes comme celles de son Benjamin. Ce qui caractérisait le chanoine Welker, c'était avant tout l'esprit de foi. Sa vie toute entière a été la réalisation de cette parole des Livres Saints : Justus ex fide vivit. Il était né prêtre dans l'intime de l'âme. Jeune enfant, dès l'âge de 8 ans, sa grande occupation, je pourrais dire sa grande passion, était d'officier avec son frère, dans une des chambres de la maison paternelle, où se dressait un petit autel enfantin - souvenir touchant dont je retrouve l'image et comme une seconde édition dans la chambre de Saint-Joseph où il est mort à côté de son autel bien aimé. Obligé de quitter ses fonctions et de garder le logis, sous le poids de la maladie de cœur qui devait l'emporter au bout de deux mois, il ne pouvait se résigner à ne plus célébrer. C'est le mot dont il se servait. C'était sa grosse peine.

- Vous recevez, lui disais-je, la sainte communion tous les matins, tenez-vous pour heureux.
- C'est vrai, répondait-il, peut-on se plaindre quand tous les matins on reçoit le Paradis comme moi dans son cœur ?

Une autre fois il me répéta les mêmes paroles. Radieux d'avoir communié il me dit : Je viens de recevoir en moi le Paradis.

C'était le Paradis dans le Purgatoire. Le bon Dieu est bon. Que le bon Dieu est bon ! Autres expressions qui lui étaient familières et qui se traduisaient dans son regard amoureux souvent arrête sur le grand crucifix qui se dressait au pied de son lit. Peut-on se plaindre, répéta-t-il aussi plusieurs fois, en regardant la Sœur C..., lorsqu'on est aussi bien soigné que je suis.

Malgré les satisfactions qu'il exprimait ainsi, son désir de célébrer reprenait le dessus. Il ne parlait que de cela dans ses rêves. Il s'en ouvrit à Monseigneur qui lui donna toutes les autorisations. Alors ce fut une suite de messes nocturnes, messes de minuit à cause du jeûne, dans la chambre du malade, qui se comptèrent au moins jusqu'à neuf. Quelle faveur de pouvoir ainsi dire la sainte messe à côté de mon lit. Ce ne sera pas trop de l'éternité pour en rendre qrâces à Dieu.

C'est par de tels élans qu'il trahissait les sentiments intimes dont son âme débordait. Né lévite, à l'ombre du temple comme Joas, il en avait toutes les pensées et tous les amours. Les cierges, les linges, les ornements de l'autel et du tabernacle étaient pour lui des sujets aimés. Les servants de messe étaient ses préférés. Les enfants avaient un culte pour lui. Lorsque la guerre éclata, il fut des premiers à recevoir la visite des maîtres de son pays. Le 27 août 1914, la porte de sa chambre s'ouvrit à 9 heures du soir. Alors lui apparurent en perquisition quelques têtes d'Allemands incivils. Que venaient-ils faire à pareille heure et en pareil lieu ? Chercher un franc-tireur de contrebande qui aurait, prétendaient-ils, déchargé son arme sur eux. L'étonnement fut prodigieux chez le Chancelier. Il regarda d'un air tout stupéfait ses visiteurs comme la statue de la paix en vis-à-vis avec des soudards de la guerre.

Depuis lors les jours et les nuits s'écoulèrent. L'occupation, les bombardements, les batailles de jour et de nuit, avec les mitrailleuses et les fusillades pour échos, purent évoluer autour de Saint-Dié ou dans Saint-Dié, le Chancelier ne bougea pas. Il fut un de ceux qui percèrent sur place le tunnel sanglant de la guerre sans se déplacer un seul instant. Par esprit de pénitence et en vertu d'un vœu, croyons-nous, il renonça, d'autre part, à prendre le chemin de la Corvée au haut duquel se trouve le jardin créé par M. le chancelier de Bazelaire, son prédécesseur, où il possédait, lui, grand amateur de jardin, un carré à cultiver, c'est-à-dire à couvrir de verdures et de fleurs ! Et quand je lui demandais, avec reproches, la raison de cette étonnante abstention, laquelle était du renoncement, il me faisait invariablement sa réponse favorite : Après la guerre !

Après la guerre les petits agréments du jardinage, les petites sorties, les visites aux vieux amis - il en avait beaucoup - les voyages à Schirmeck, à Xertigny, à Damas, à Grandvillers et ailleurs, il se les promettait si Dieu lui donnait de les accomplir. En attendant, il avait fait de sa chambre une cellule où il passait les longues soirées de l'été et du dimanche, à lire les Lettres de sainte Thérèse qu'il connaissait à fond, les ouvrages de saint Jean Climaque, de saint Jean de la Croix, de Mgr Gay, de Mgr Baunard, de Mgr Pie, de saint Bernard qui était très en faveur, et la Revue des Jésuites, qu'il avait fait relier avec soin et où il passait de bonnes heures. Le dernier ouvrage qu'il ouvrit fut Les Moines d'Occident dont il relisait le soir à table les pages marquées au crayon.

Ses livres, ses chers livres, il les aimait passionnément ! Malheur à qui les eût touchés sans laver ses mains.

Un détail qui a son importance et que j'oubliais : c'est le vendredi saint, à la troisième station du chemin de croix qu'il faisait dans sa chambre, qu'il fut pris d'une attaque à la suite de laquelle il fallut le conduire au lit. Un traitement énergique lui fut appliqué qui le releva ou du moins parut un instant le relever peu à peu jusqu'à lui permettre de célébrer, comme il a été dit. Mais le mal de cœur reprit vite le dessus et se prolongea jusqu'à l'asphyxie qui, en trois quarts d'heure, le conduisit de l'agonie à la mort. Mort des plus paisibles, sans secousse, sans spasme, après une très douloureuse maladie. C'était le 23 mai, date du 44e anniversaire de son ordination sacerdotale qui le préoccupa toute la journée. Il eût voulu pouvoir célébrer malgré tout, mais son impuissance à le faire fut pour lui un vif chagrin. Faites-en le sacrifice, lui dis-je, le seul que vous puissiez offrir à Dieu aujourd'hui. Et il mourut précisément à l'heure où il avait l'habitude de dire ses messes nocturnes.

Ainsi se résolurent dans le grand voyage vers l'éternité tous les petits projets de sortie sur la terre. Parmi ses amis, ce fut Dieu, le grand ami de toujours, qui passa le premier. Son après-guerre devait être le ciel.

Et maintenant, qu'ajouter au nom de l'ami fidèle qui, pendant près de vingt-quatre ans, a vécu en frère près de lui, sinon que vieillir, c'est voir plus de deuils que d'années, et qu'à mesure qu'il se fait tard, le cœur se peuple de croix comme les cimetières.

Dans l'attente courte de l'éternel revoir, adieu.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 13 juin 1919, 43-24, p. 164-166. Signé : Louis Colin].


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