2007 —
Histoire de l’éducation
Des femmes écrivent l’histoire. Auteurs féminins et masculins des premiers livres d’histoire pour la jeunesse (1750-1830)
Isabelle Havelange
p. 25-51
Résumé : La littérature pour la jeunesse qui se développe à partir des années 1750 offre un débouché nouveau à de nombreux auteurs, parmi lesquels des femmes, dont certaines écrivent pour leur propre sexe et d’autres s’adressent à la fois aux filles et aux garçons. Visant à la fois à instruire et à récréer, cette littérature comporte un certain nombre d’ouvrages d’histoire, dont la publication traduit, en même temps qu’elle le favorise, le besoin de plus en plus vivement ressenti d’initier la jeunesse à la connaissance du passé. Si les ouvrages à visée morale n’expriment pas les mêmes attentes vis-à-vis des jeunes filles qu’à l’égard des jeunes gens, les faits qu’ils leur font connaître ne diffèrent pas sensiblement. Diverses par leurs motivations, les femmes qui écrivent des livres d’histoire pour la jeunesse ne se distinguent pas profondément des auteurs masculins par les contenus qu’elles lui proposent.
Plan :
I. Une nouvelle étude pour les deux sexes
1. Des aspirations nouvelles
2. Des ouvrages historiques pour les filles
3. Des livres d’histoire pour les deux sexes
4. Plutarque au féminin
II. Après 1789 : traditions et innovations
1. Le passé comme source de l’instruction civique
2. L’expérience des établissements féminins de la Légion d’honneur
3. Les biographies exemplaires, ou l’affirmation d’une approche sexuée du passé
4. Des lectures pour le peuple ?
Extrait :
4. Des lectures pour le peuple ?
Au début du XIXe siècle, l’enseignement primaire, malgré les intentions des autorités civiles et religieuses, reste inorganisé et inégalement réparti. Les ordonnances royales de la Restauration ne sont pas suivies d’effet coercitif et des milliers de communes sont encore sans école. En 1815 pourtant, la création de la Société pour l’enseignement élémentaire imprime une impulsion importante au mouvement en faveur de l’instruction populaire. Non contente de fonder des écoles, la Société se préoccupe très tôt de faire écrire des ouvrages qui entretiendront et élargiront les connaissances acquises pendant la scolarité et forme dès 1818 une commission spéciale chargée de recueillir les livres qui lui paraissent utiles (81). L’histoire fait d’emblée partie des matières qu’elle souhaite populariser : en 1818, Marc-Antoine Jullien place des Éléments d’histoire nationale (82), ainsi que des Traits détachés tirés de l’histoire de France pour faire connaître et imiter les hommes vertueux ou célèbres par de bonnes actions, dont notre patrie peut s’honorer (83), parmi les trente et un livres élémentaires de première nécessité à écrire. Il est remarquable que les deux ouvrages historiques que la Société a couronnés au début du XIXe siècle aient été écrits par des femmes.
Le premier figure dès l’année suivante dans la liste des ouvrages patronnés par la Société (84) : c’est une Histoire mise à la portée des enfans (85) adaptée d’un ouvrage de l’allemand Bredow (86), conformément à la demande de Jullien, qui souhaitait dans son rapport que fussent traduits en français certains des meilleurs livres allemands composés pour l’enfance et la jeunesse, et pour les classes pauvres (87). L’auteur en est la baronne de Guimps, ignorée des biographes. Le livre, inspiré par l’éducation de son fils, est destiné à l’éducation de tous, filles et garçons. C’est donc cette fois à une mère de famille que la demande d’instruction historique ouvre le champ de l’imprimé.
La seconde, Laure de Saint-Ouen (88), est plus connue : son Histoire de France depuis l’établissement de la monarchie jusqu’à nos jours a été l’un des best-sellers de l’édition française au XIXe siècle (89). L’ouvrage, couronné en 1827 au concours établi par la Société de l’instruction élémentaire pour stimuler la production des livres à destination du peuple, reprend une formule éditoriale ancienne, celle des abrégés d’histoire de l’Ancien Régime ornés de portraits de roi en médaillon, et la modernise. Il est racheté en 1832 par le libraire Louis Hachette, à qui il rapportera des sommes énormes : le chiffre des ventes cumulées atteindra 2 200 000 d’exemplaires en 1880 (90).
Madame de Saint-Ouen n’est pas une inconnue pour la Société de l’instruction élémentaire. Dès octobre 1821, un rapport sur l’enseignement de la géographie, de l’histoire et de la chronologie publié dans le Journal d’éducation que fait paraître la Société avait mentionné, à propos de l’utilisation des médailles historiques, un tableau envoyé du Bas-Rhin par une dame qui a voulu garder l’anonyme (sic) : Ce morceau dessiné par une mère de famille a été singulièrement accueilli dans une séance de la société ; il embrassait la suite entière de nos rois de la troisième race (91). Le même organe a ensuite fait paraître, en 1822, un rapport élogieux sur des Tableaux mnémoniques de l’histoire de France… accompagnés d’un Abrégé de l’histoire de France, mis en rapport avec les tableaux, publiés anonymement (92). En 1826, un nouveau compte rendu du Journal d’éducation distingue à nouveau les Tableaux mnémoniques de l’histoire de France, cette fois explicitement attribués à Laure de Saint-Ouen. Celle-ci serait donc un autre exemple de passage d’un travail historique du cadre familial à celui de l’édition. Membre d’une famille ralliée à la cause de l’instruction populaire, elle est à situer, comme la baronne de Guimps, dans le cadre de l’action philanthropique qui pousse alors de nombreux membres des classes aisées à contribuer financièrement et intellectuellement à l’éducation du peuple. Mais elle a, contrairement à la baronne (93), persévéré dans la carrière des lettres, publiant notamment d’autres livres d’histoire pour la jeunesse, surtout après 1830 (94).
81 Compte rendu des travaux de la société, du 28 février 1818 au 28 avril 1819, par M. le baron de Gérando, Journal d’éducation, t. 8, pp. 24-25.
82 Marc-Antoine Jullien, Rapport fait […] au nom d’une commission spéciale pour les livres élémentaires (séance du 14 octobre 1818), Journal d’éducation, t. VII, pp. 158-192.
83 Ibid., p. 181.
84 Journal d’éducation, t. 9, p. 8.
85 L’histoire mise à la portée des enfans, contenant ce qu’ils doivent connaître de l’histoire ancienne, de celle des Romains et du Bas-Empire, précédée d’une introduction à l’étude de l’histoire et suivie d’un précis sur les Arabes, Paris, L. Colas, 1819, 3 vol.
86 L’auteur se base, selon sa préface, sur un ouvrage de Gottfried Gabriel Bredow qu’elle aurait été la première à adapter en français : Cet ouvrage, généralement adopté en Allemagne, était à sa troisième édition lorsque j’eus l’idée d’en faire un semblable en français (préface, p. II). Le titre allemand est Umständlichere Erzählung der merkwürdigen Begebenheiten aus der allgemeinen Weltgeschichte, für den ersten Unterricht in der Geschichte. Altona, J. F. Hammerich, 1819 (Récit détaillé des principaux événements du monde, pour servir à l’enseignement de cette science, particulièrement dans les écoles).
87 Marc-Antoine Jullien, Rapport…, art. cit., p. 165.
88 Née Jeanne Mathurine Punctis de Boën, elle épouse le 4 thermidor an VII un notable, Charles-Marie-Xavier Urguet de Saint-Ouen. Elle emprunte le prénom de Laure pour signer ses écrits. Voir Jean-François Michel, Madame Laure de Saint-Ouen, première historienne pour les écoliers de France (1779-1838), Mémoires de l’Académie Stanislas (Nancy), année 1991-1992, 8e série, t. VI, pp. 292-307.
89 Martyn Lyons, Le triomphe du livre. Une histoire sociologique de la lecture dans la France du XIXe siècle. Paris, Promodis/Éditions du Cercle de la librairie, 1987, pp. 89-97.
90 Yves Mollier, Louis Hachette (1800-1864). Le fondateur d’un empire, Paris, Arthème Fayard, 1999, p. 169.
91 Journal d’éducation, t. 13, pp. 167-168.
92 Mme de *** [Mme de Saint-Ouen], Tableaux mnémoniques de l’histoire de France, composés de médaillons chronologiques contenant le portrait de chaque Roi et les principaux évènemens de son règne… accompagnés d’un abrégé de l’histoire de France, mis en rapport avec les tableaux, Paris, L. Colas, 1822.
93 L’ouvrage de celle-ci n’a connu qu’une seule édition. Le seul autre livre de Mme de Guimps mentionné au catalogue Opale-Plus est une traduction du Léonard et Gertrude de Pestalozzi, parue chez J.-J. Paschoud, à Genève, en 1827.
94 En dehors de ses Tableaux mnémoniques et de son Histoire de France, elle fait aussi paraître, avant 1830, des Tableaux historiques des peuples modernes européens, composés de médaillons renfermant le portrait de chaque prince… accompagnés d’un texte explicatif…, Paris, J. Carez, 1825, et des Œuvres choisies de Stanislas, roi de Pologne… Précédées d’une notice historique, même éditeur et même date.
95 Jean-Noël Luc, L’Invention du jeune enfant au XIXe siècle. De la salle d’asile à l’école maternelle, Paris, Belin, 1997.
http://histoire-education.revues.org/1245