1881 —
Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat
Saint AMÉ.- Né à Grenoble, vers l’an 570, Amé fut offert, par des parents nobles et pieux, au monastère d’Agaune ou de Saint-Maurice, où il fut élevé dans les bonnes lettres et dans la piété la plus tendre. Parvenu à l’âge d’homme, il embrassa la profession monastique, et il passa environ trente années dans la pratique de toutes les vertus. Poussé alors intérieurement à une vie encore plus austère, il se retira dans une caverne, presque inaccessible aux pas des hommes, et là, vêtu d’une peau de brebis, couchant sur la pierre nue, vivant d’un peu d’eau et de pain d’orge, que lui portait un des moines du monastère, il se livra tout entier à la méditation des choses célestes, tempérant la contemplation par le travail des mains, s’appartenant uniquement à lui-même et à son Dieu, qui le préparait ainsi à servir les âmes.
Après trois années de cette vie angélique, il fut visité par saint Eustase, abbé de Luxeuil, qui, frappé de tant de vertus, se mit à regretter que cette lumière demeurât cachée dans l’obscurité d’un désert, et désira lavoir briller sur un chandelier pour éclairer le monde. Il put faire comprendre au saint anachorète que le sacrifice de sa cellule chérie le mènerait à une perfection plus élevée, couronnée qu’elle serait par la charité. Une inspiration secrète le détermina à suivre celui qui semblait être venu le chercher de la part de Dieu, et il partit pour le monastère de Luxeuil.
Eustase transporta ainsi, d’un recoin des Alpes aux collines des Vosges, cette fleur qui devait répandre au loin ses parfums pour embaumer le sol d’Austrasie. C’était vers l’an 612. Le solitaire d’Agaune fit bientôt les délices du monastère de Luxeuil : doux et charitable, il se gagna tous les coeurs, et tous les yeux se tournèrent vers lui comme modèle parfait de la vie monastique.
L’abbé de Luxeuil avait eu pour premier but d’édifier ses moines par les exemples du saint religieux : ce but était rempli. Mais le zélé prêtre avait un autre dessein : le cloître de Luxeuil était une pépinière d’apôtres, dont la mission était de civiliser le monde barbare en lui infusant les vertus de l’Évangile. Eustase envoya donc Amé prêcher en Austrasie la parole divine, et la mission de ce nouvel apôtre eut un succès immense : partout cet humble et pieux solitaire produisit sur les âmes de profondes impressions. Romaric, un grand seigneur, un favori des rois, le reçut dans ses terres, et nul ne profita plus que lui des grâces du Ciel, qu’apportait avec lui le saint missionnaire.
Prince du sang royal des Francs, élevé dans un palais, au sein des splendeurs du luxe, Romaric avait cependant reçu de son père Romulfe, et de sa mère Romulnide, une éducation chrétienne, qui l’avait tenu en garde contre les dangers de la fortune et les séductions du monde. Placé à la cour des rois austrasiens Childebert et Théodebert, il y passa dans l’innocence l’âge périlleux de la jeunesse. Il s’y lia d’amitié avec un homme d’illustre naissance, Arnulphe ou Arnoul, qui devint plus tard évêque de Metz, et leur amitié, parce qu’elle était pure, dura jusqu’à la mort.
Parvenu aux premières places de l’État, Romaric sut pratiquer toutes les vertus au sein de toutes les grandeurs, et il devint un modèle pour ceux qui, au milieu des cours, veulent faire leur salut.
Les événements dont l’Austrasie fut le sanglant théâtre, achevèrent de déprendre son coeur des périls de la vie politique. Théodebert, vaincu par Thiéry de Bourgogne, avait été impitoyablement torturé et mis à mort. Enflé de sa victoire, le vainqueur s’était avancé sur la ville de Metz, capitale de l’Austrasie, avait massacré les sujets fidèles du roi vaincu, tué le père de Romaric et forcé celui-ci à la fuite. Tous leurs biens furent confisqués : Romaric avait préféré la ruine et l’exil à une lâche trahison.
Peu de temps après sa victoire et ses crimes, Thiéry mourut, frappé de la foudre ; Clotaire II réunit sous un même sceptre tous les États des Francs, et Romaric se vit réintégré dans ses biens et dans ses honneurs. Il choisit alors une épouse digne de lui, dont il eut trois filles : Aselberge, Adsasulde et Ségoberge.
Au sein de cette félicité domestique, au milieu des splendeurs et des faveurs de la cour, Romaric sentait une inquiétude qui le tourmentait secrètement : le sourire de la fortune présente ne lui en avait pas fait oublier la cruelle instabilité ; la caducité des choses de ce monde avait disposé son âme à la conquête des trésors de la vie future. Il en était là, quand Amé parut. Le grand du monde, touché de ses vertus austères, ému de ses discours, guidé par ses conseils, résolut de rompre avec le siècle, et il alla au monastère de Luxeuil, se ranger sous la discipline de saint Eustase.
Ce héros de la croix, après avoir foulé aux pieds les honneurs, le faste et les délices, chercha son opulence dans la pauvreté, son bonheur dans les macérations, sa nourriture dans les jeûnes et les abstinences, et sa plus chère occupation dans les oeuvres de la charité chrétienne.
Le seigneur austrasien, en renonçant au monde, s’était réservé de son alleu un domaine, le castrum d’Avend et ses dépendances. La pensée lui vint d’y fonder un double monastère, dans l’un desquels sa paternelle tendresse pourrait voir entrer quelqu’une de ses chères filles, dont l’avenir occupait son âme. Eustase le confirma dans ce grand dessein, et Amé consentit à l’accompagner dans la nouvelle solitude : ce fut vers l’an 620. Telle fut l’origine des monastères du Saint-Mont et de la ville qui se trouve à ses pieds.
De toutes parts on afflua dans les nouveaux monastères. Une noble vierge, Macteflède, fut mise à la tête du couvent de filles ; Amé fut chargé de la conduite spirituelle des religieux et des religieuses ; Romaric garda les soucis et les soins du temporel : il fut le père nourricier des deux familles. Cependant les deux amis n’habitèrent pas longtemps l’un avec l’autre. Épris des charmes d’une solitude profonde, Amé se retira dans le creux d’un rocher, où il vécut de racines sauvages et d’un peu de pain et d’eau, que lui portait un de ses fils spirituels ; il ne sortait de sa rude cellule que pour vaquer au gouvernement de ses frères et de ses soeurs. La sérénité de son visage voilait l’austérité de sa vie ; sa conversation, grave et douce, inspirait l’amour du devoir ; ses instructions, accompagnées souvent de larmes, respiraient une tendre piété ; les miracles venaient confirmer l’autorité de ses paroles.
La vierge Macteflède se trouva bientôt mûre pour le Ciel : après avoir gouverné saintement son monastère pendant deux années, elle quitta la vie en grande paix. Deux filles de Romaric avaient pris le voile sous sa conduite ; la plus jeune, Ségoberge, lui succéda. Les charmes de sa figure et l’innocence de son cœur lui avaient fait donner le beau surnom de Claire ; mais, hélas ! une piété trop tendre lui fit verser tant de larmes dans le cours de son existence qu’elle en vint à mériter un autre surnom : elle perdit la vue sur la fin de ses jours. Souvent cette colombe du désert se retirait sur la cime d’un rocher pour y épancher ses gémissements et ses soupirs vers le Ciel.
La montagne, autrefois stérile, était devenue, au sein du désert, une oasis véritable : l’humilité, la pureté, la pénitence et la charité, avaient fait de ce lieu sauvage un jardin de délices, où l’on voyait éclore toutes les vertus. Ces ruches monastiques s’étaient tellement peuplées, qu’elles pouvaient songer à des essaims. La vierge sainte Modeste, nièce de l’évêque de Trèves, saint Modoald, fut choisie pour conduire une colonie des religieuses d’Avend, à un monastère fondé par sainte Irmine, sur la basse Moselle, et y établir la règle de saint Colomban.
Amé et Romaric ne contribuèrent pas seulement à purifier les moeurs de l’Austrasie, par leurs exemples et par les vertus de leurs disciples, dont l’influence s’étendait au loin ; ils venaient encore ennoblir et réhabiliter l’agriculture : leurs monastères furent des asiles de prière, de pénitence et de vertus chrétiennes, mais aussi des écoles de travail et d’industrie. Assez de ruines couvraient la terre ; trop de sang avait engraissé les campagnes ravagées ; il était temps que la bêche et le soc vinssent labourer un sol trop longtemps abandonné. Quand les fils des Barbares, qui n’avaient d’estime que pour le glaive et la framée, virent un leude puissant, avec ses nobles compagnons, et les exemples s’en multipliaient de toutes parts, arracher les ronces et les épines, remuer la terre pour la fertiliser, ils cessèrent de mépriser la culture des champs et les hommes courbés sur la glèbe et les sillons. On vit bientôt des multitudes de bras se mettre à l’oeuvre, et la terre, trop longtemps inculte, cessa de s’épuiser par une fécondité stérile. Du haut du Saint-Mont, le travail descendit vers la Moselle, et ses rives et ses vallées prirent une face fertile et riante.
Amé touchait à la fin de sa carrière ici-bas ; averti de sa fin prochaine par une voix intérieure, il ne songea plus qu’à se préparer à l’éternité. Revêtu d’un cilice, il se prosterna dans la cendre, et, en présence de tous ses frères assemblés, il fit un humble aveu de toutes les fautes de sa vie, et après cet acte de profonde humilité, il retomba sur sa couche de poussière, d’où, accablé sous le poids de sa pénitence, il n’eut plus la force de se relever. Il passa ainsi près d’une année, en proie aux souffrances les plus cruelles, sans jamais proférer la moindre plainte, consumant ses jours et ses nuits en prières et arrosant la terre de ses larmes.
L’humilité suivit le solitaire jusqu’au tombeau : il demanda d’être enterré sur le seuil de la porte de la grande église, afin d’être foulé sous les pieds, et d’avoir une prière de ceux qui passeraient sur sa tombe. Au dernier moment, ses disciples consternés se réunirent près de leur père ; il leur demanda une dernière fois pardon de ses fautes, leur adressa un suprême adieu et rendit paisiblement son âme à son Créateur, le 13 septembre 627. Un long cri de douleur retentit sur toute la montagne.
Les enfants, fidèles aux dernières volontés de leur père en Dieu, placèrent ses restes vénérés dans le lieu par lui désigné ; mais il n’y demeura pas longtemps. Au jour anniversaire de sa mort, un des religieux reçut en vision l’ordre de transporter ces précieux restes dans l’intérieur de l’église, et la translation s’en fit en grande pompe. Son culte se répandit bientôt, et l’on vit accourir les foules à son tombeau qu’illustraient les miracles.
Après la mort de son ami, Romaric dirigea les deux monastères, au spirituel comme au temporel : il dut recevoir l’onction sacrée du sacerdoce, auquel il n’avait osé aspirer jusqu’alors.
Le nouveau supérieur tenait depuis deux années son gouvernement, quand il apprit la résolution de l’évêque de Metz, Arnulphe, son vieil ami, de se retirer près de lui au Saint-Mont. Il vola aussitôt à sa rencontre ; il acheva de l’arracher à l’amour de ses ouailles, aux résistances du roi Dagobert, dont il était le principal ministre, et il l’entraîna dans sa solitude. L’aïeul - il avait été marié avant de recevoir le sacerdoce - l’aïeul de Pépin d’Héristal, de Charles Martel, de Pépin le Bref et de Charlemagne, vint terminer sa vie, au mont Avend, dans une pauvre cellule.
Arnoul ne fixa point sa demeure au monastère de Romaric : il eut peur sans doute, en sa qualité d’évêque, de se voir chargé de sa direction : il n’avait point quitté une charge pour en prendre une autre. Il se construisit une cellule et un oratoire à part, et il parut bientôt, par l’austérité de sa vie et son esprit de contemplation, un nouvel Élie au sein des montagnes. Il bâtit, non loin de sa cellule, une retraite pour des lépreux, qu’il soigna lui-même avec une charité incomparable. Ces mains qui avaient béni les peuples, soutenu le sceptre des rois, essuyaient les pieds des pauvres, lavaient leurs ulcères et remuaient leurs misérables grabats. Arnoul eut quelques disciples : entre ses mains habiles se formèrent Germain, depuis abbé de Grandfeld et martyr ; Numérien, son frère, et le B. Chuène, ses émules dans les luttes de la pénitence ; mais par-dessus tous, un des petits-fils de S. Romaric, Adelphe, une des gloires les plus pures du Saint-Mont.
Sur la fin de sa carrière mortelle, l’austère prélat voulut s’enfoncer dans une solitude plus sévère encore ; il se retira sur une montagne sauvage et abrupte, s’y enferma dans une étroite cabane, et y redoubla ses pénitences.
Quand enfin il vit venir sa dernière heure, il appela Romaric et ses frères : « Bon ami, lui cria-t-il, ami du Seigneur, priez Jésus pour moi. Voici le jour terrible où il faudra rendre à Dieu mes comptes. Que vais-je devenir ? Priez, oh! priez pour moi ! » Plein de confiance, toutefois, dans l’immensité des miséricordes divines, le saint évêque, l’austère anachorète, avait les yeux fixés sur son crucifix, et il mourut paisiblement le 16 août 643.
Romaric donna une sépulture honorable aux restes inanimés de son vieil ami ; mais l’église de Metz voulut posséder les dépouilles sacrées de son ancien pasteur, dont elle n’avait oublié ni les services ni les vertus. Dès l’année suivante, ses reliques furent transportées en cette ville, où toujours elles furent en grande vénération. La Révolution impie de 93 les a profanées, et presque totalement détruites.
Romaric, l’âme des monastères du mont Avend, vécut dix années encore après la mort de saint Arnoul : cette longue vie était nécessaire à la consolidation de son oeuvre. Cependant, vers la fin de ses jours, il avait confié le soin du monastère des religieuses à son petit-fils Adelphe, dont la soeur Gébertrude, sa petite-fille, était devenue l’abbesse, depuis la mort de sainte Claire ou Ségoberge, sa fille bien-aimée.
Le vieux solitaire vivait loin du monde ; cependant les bruits du monde ne laissèrent pas de pénétrer un instant jusque dans sa cellule. Des troubles menaçaient de perdre la race de ses rois ; s’inspirant de l’amour de la patrie, Romaric quitta courageusement sa solitude, pour voler à Metz, donner des conseils, qui ne furent pas suivis, comme il arrive presque toujours : les pouvoirs qui se perdent sont aveugles et sourds ! Romaric, de retour à sa chère montagne, visita ses deux monastères, puis, atteint d’une fièvre, légère en apparence, il fut réduit à s’étendre sur son grabat. La douleur paralysa ses membres, mais sa langue demeura libre pour louer le Seigneur jusqu’à son dernier soupir. Muni du saint Viatique, il leva sa main droite avec effort vers le ciel, fit le signe de la croix sur lui et sur ceux qui l’entouraient, se ferma lui-même les lèvres et les yeux, et s’endormit du sommeil des justes, le 8 décembre 653.
Ses disciples l’enterrèrent à côté du B. Amé, afin que, comme ils avaient été unis étroitement pendant la vie, après la mort ils ne fussent point séparés, et que leurs corps fussent réunis sur la terre; comme leurs âmes l’allaient être dans le ciel.
Adelphe fut choisi pour lui succéder : il avait hérité des vertus de son aïeul, il semblait naturel qu’il héritât de sa dignité. Le nouvel abbé sut répondre aux espérances de ses frères. Habitué, dès l’enfance, aux exercices de la vie monastique, il s’attachait à croître chaque jour en ferveur et en charité. Sa mortification devint inimitable : la componction était son pain et les larmes sa boisson ; il mangeait une seule fois le jour, et il se contentait d’un peu de pain et d’eau ; il aimait à se retirer dans les lieux les plus déserts pour y prier et pleurer en liberté. Plus il avançait en mérites, plus il s’humiliait de son indignité.
Le zélé supérieur gouvernait les deux communautés avec autant d’autorité que de douceur, et sa soeur Gébertrude rivalisait avec lui d’ardeur pour le service de Dieu et celui du prochain ; mais les austérités de la pénitence avaient affaibli leurs corps, et en avaient, pour ainsi dire, desséché et tari la sève.
Adelphe éprouva un jour une défaillance générale, dont il pensa mourir. Il appela un prêtre, et se prosternant le front dans la poussière, il fit la confession de ses fautes ; puis, ayant convoqué tous ses disciples, il leur demanda publiquement pardon de ses péchés et se recommanda vivement à leurs prières. Il voulut ensuite qu’on le conduisit à Luxeuil pour y implorer l’assistance des moines de ce grand monastère. Il ne tarda pas d’y rendre sa belle âme au Seigneur. Son corps fut ramené au Saint-Mont, comme en un véritable triomphe. Il était mort le 11 septembre 670.
Gébertrude ne survécut pas longtemps à son frère : après avoir gouverné son monastère pendant vingt années, elle alla le rejoindre au lieu des éternelles récompenses, le 7 novembre 672. Elle fut remplacée par sainte Perpétue, qui ferma l’ère des grands et illustres saints du mont Avend. La ferveur qui avait allumé ces grandes âmes, continua toutefois longtemps encore à y brûler dans les cœurs, et à produire des fruits abondants pour le ciel.
Plus tard la règle de saint Benoît, plus douce et plus modérée que celle de saint Colomban, vint mitiger des rigueurs trop austères pour de nouvelles générations : la race d’hommes et de femmes capables d’en supporter les sacrifices semblait épuisée. Cette modification s’introduisit vers l’an 740, plus d’un long siècle après l’arrivée au Saint-Mont de saint Amé et de saint Romaric : les deux monastères n’en demeurèrent pas moins florissants.