1882 —
Annuaire des Vosges / Léon Louis
NOËL Jean-Baptiste.- L’un des huit Vosgiens représentants du peuple à la Convention (avec Balland, Bresson, Couhey, Hugo, Perrin, Poulain-Grandprey, Souhait).
[Il] avait été désigné aux électeurs, moins par sa situation et les services qu’il avait pu rendre, que par la mort d’un fils tué glorieusement en combattant l’invasion à la tête du 12e bataillon des volontaires vosgiens (Un autre de ses fils était maire de Remiremont). Noël était né à Remiremont, le 24 juin 1727 et y avait exercé la profession d’avocat au parlement et d’officier principal du chapitre. Il occupait, depuis 1791, le poste de procureur-syndic du district de Remiremont, poste assez marquant, qui mettait dans sa main les attributions diverses que possède de nos jours un sous-préfet. C’était le doyen d’âge de la députation des Vosges et presque celui de la Convention [p. 17].
Noël [habita] dans la petite rue Saint-Nicaise, à côté des Tuileries [p. 19].
Quand le procès du roi fut terminé et que les représentants eurent à rendre leur jugement, voici comment se prononcèrent les Conventionnels vosgiens. Sur la première question posée :
Louis Capet, ci-devant roi des Français, est-il coupable de conspiration contre la liberté et d’attentat contre la sûreté générale de l’État ?, la députation des Vosges fut unanime, comme la Convention elle-même, et déclara que Louis était coupable. Seul, Noël, par un scrupule de conscience, d’ailleurs fort louable, refusa de se prononcer :
J’ai l’honneur d’observer, dit-il,
que mon fils était grenadier aux bataillons des Vosges ; il est mort sur 1es frontières en combattant des ennemis que Louis est accusé d’avoir suscité contre nous. Louis est cause première de la mort de mon fils, la délicatesse me force à ne pas voter. N’était-ce pas reconnaître implicitement et de la façon la plus touchante la culpabilité de l’ex-roi ? Poulain fit remarquer qu’il était regrettable d’établir une confusion de pouvoirs et d’être en même temps juges et accusateurs, mais vota cependant.
Sur le second point :
Le jugement qui sera rendu sur Louis sera-t-il soumis à la ratification du peuple, réuni dans ses assemblées primaires ?, Souhait, Bresson, Couhey, Balland et Poulain-Grandprey se prononcèrent pour l’affirmative ; seul Perrin répondit non. Quant à Noël, il se récusa de nouveau d’après les motifs qu’il avait énoncés lors du premier appel nominal et ne prit pas part non plus au scrutin suivant.
Enfin pour le troisième vote, objet aujourd’hui encore de tant de colères :
Quelle peine Louis, ci-devant roi des Français, a-t-il encourue ?, les représentants des Vosges se séparèrent en Montagnards et Girondins en votant les uns la mort du roi, les autres simplement sa détention.
Poulain-Grandprey parla le premier :
Je dis : Louis étant déclaré coupable mérite la mort ; mais je demande qu’il soit sursis à l’exécution jusqu’à l’acceptation de la Constitution, ou jusqu’au moment où les ennemis envahiraient notre territoire. Poulain n’avait-il donc pas assez d’une invasion allemande et lui en fallait-il une seconde pour oser frapper le coupable ?
Balland fut assez peu net dans son vote :
L’intérêt public commande que le tyran n’ait jamais de successeur. Ainsi je vote, quant à présent, pour sa détention, sauf à le bannir ou à le faire mourir, si le peuple le veut. Il était, comme on voit, prêt à toutes les solutions.
Perrin, qui se montra le plus énergique de tous, dit brièvement :
Je prononce la peine de mort.
Souhait fut moins résolu, quoique votant d’ordinaire avec Perrin :
Je vote pour la mort, mais je demande qu’elle soit suspendue jusqu’à la ratification de la Constitution. En attendant cette époque, je demande la détention.
Couhey timidement dit :
Je vote pour la détention et je demande que Louis soit banni trois ans après la paix.
Bresson vint le dernier :
Je demande que Louis soit détenu jusqu’à l’époque où la tranquillité publique permettra de le bannir.
Au total, trois membres avaient voté la mort avec ou sans conditions, et trois avaient préféré la détention [p. 19-20].
[Après la journée du 31 mai 1793, qui vit la disparition des Girondins] Mis hors la loi, le 30 octobre [1793], Noël s’enfuit de Paris vers Belfort, pour de là gagner le Mont-Jura, après s’être abrité plusieurs jours chez des amis dévoués [p. 21].
Arrêté à Montbéliard, le 5 frimaire an II (25 novembre 1793), par le représentant du peuple Bernard de Xaintes, dit Pioche-Fer, en mission dans le Doubs et la Haute-Saône, [Noël] fut aussitôt expédié au tribunal révolutionnaire de Paris pour y être jugé. Le représentant Bernard le fit précéder par cette lettre étrange adressée à Fouquier-Tinville, le fameux accusateur public (Archives nationales, Carton W300-308, pièce 8) :
Montbéliard, le 5 frimaire an IIe de la République une et indivisible, Bernard de Xaintes, représentant du peuple, au citoyen accusateur public près le tribunal révolutionnaire de Paris.
Je t’envoie, citoyen, les papiers trouvés sur lé député Noël, décrété d’accusation et les procès-verbaux de sa capture et interrogatoire. Je le fais conduire dans les prisons de Paris. Je n’ai pas besoin de te le recommander. Tu as trop bien travaillé ses camarades et tu aimes trop l’égalité pour ne pas lui donner les mêmes soins. Vive la République ! lui voilà un ennemi de moins.
Salut et fraternité !
BERNARD.Fouquier-Tinville ne le fit pas languir dans les cachots. Le 11 frimaire (7 décembre), il subissait un premier interrogatoire devant 1e juge Donzé-Verteuil. Quand celui-ci lui reprocha d’avoir fui, Noël répondit qu’ayant vu condamner à mort sans exception tous les députés traduits devant le tribunal, parmi lesquels il connaissait pourtant plusieurs bons citoyens, il avait cru à une véritable liste de proscription sur laquelle les jurés n’avaient plus qu’à choisir les victimes qui devaient être sacrifiées, et il se décida à chercher une retraite
pour attendre le moment où il espérait que la voix de l’innocence pourrait se faire entendre et obtenir la justice qu’on ne peut lui refuser sans crime.
Cette courageuse réponse n’eut pas le succès qu’elle méritait. On lui reproche ensuite de ne pas s’être soumis au décret d’accusation, et il réplique, non sans fondement, qu’il a d’abord attendu le résultat d’une pétition qu’il avait adressée à la Convention pour savoir les motifs qui avaient pu le faire comprendre dans ce décret, motifs qu’il ne pouvait s’expliquer. Lorsqu’on ajoute qu’il devait donner l’exemple de l’obéissance à la loi, comme beaucoup de ses collègues qui lui paraissaient innocents, il fit remarquer, avec une certaine ironie, que tout citoyen peut se laisser juger par contumace, et qu’il serait inouï que, sur ce point, un député fut traité plus rigoureusement.
Le juge Donzé-Verteuil cherche alors à lui faire désigner la maison où il se réfugia d’abord à Paris. Il s’y refuse énergiquement, ne voulant pas compromettre ses hôtes. Quand on veut lui faire avouer ses relations avec certains Girondins, il nie en avoir connu aucun autrement que
pour les avoir ouïs parler à l’Assemblée ; il affirme n’avoir jamais assisté aux réunions chez Valazé où, suivant l’accusation, on tramait des complots, et n’avoir même pas fréquenté Mollevault, Hardy, Savary, représentants du peuple, qui lui semblaient irréprochables. Puis s’animant peu à peu, Noël répudie toute accusation de fédéralisme, assurant qu’il a toujours été d’avis que pour se sauver contre tant d’ennemis, la France devait rester unie ; il proteste contre les bruits de faction du duc d’Orléans dans laquelle on veut l’englober, il ne la connaît point et ne sait si elle a existé, et enfin il atteste que les discordes l’ont toujours affligé et qu’il n’a cessé de prêcher la conciliation. Sur la journée du 31 mai, il ne craint pas de dire que ceux que l’on chassa ce jour-là de la Convention ne lui paraissaient pas coupables et qu’il attend la preuve de leurs crimes pour les condamner.
Ces fières réponses ne pouvaient le sauver. On ne lui tint pas compte de ce qu’au lieu d’aller, comme tant d’autres, à Caen organiser la guerre civile, il s’était contenté de chercher un abri ; on ne lui tint compte ni des sacrifices qu’il avait fait à la patrie, ni de la franchise de son attitude, ni de son âge. Toutefois, comme il demandait un sursis jusqu’à ce qu’il put se procurer les pièces justificatives qu’il avait adressées au président de la Convention, on lui accorda jusqu’au lendemain à une heure après-midi. Le 8 décembre 1793, ce délai étant expiré et les pièces n’étant point parvenues, Noël comparaissait devant le tribunal. Les débats ne furent pas longs ; on lut, pour tout réquisitoire, l’acte d’accusation rendu contre lui. Il fut aussitôt condamné à mort, comme
complice de la conspiration contre l’unité et l’indivisibilité de la République.
Deux heures après, il montait, à l’appel de son nom, sur la charrette qui conduisait les condamnés de la Conciergerie à la place de la Révolution. Et à côté de qui s’y trouvait-il ? Sa compagne d’échafaud était Madame Du Barry, et avec elle les banquiers Van Deniver, le père et les deux fils, ses amants, condamnés la veille à onze heures du soir. Cette royale maîtresse, toujours belle malgré l’âge, ne pouvait se résigner à la mort. Elle pleurait et suppliait, tordant ses beaux bras liés par une corde qui les déchirait, et c’est la première fois que ses yeux - ces yeux admirables ! - noyés de larmes, ne purent obtenir ce qu’elle désirait. Le peuple qui entourait la charrette l’accablait d’invectives, lui faisant payer en une heure son luxe insolent et son pouvoir de courtisane.
Noël, qu’elle n’aperçut même pas, déploya beaucoup de fermeté : il ne cessa de haranguer le peuple, malgré les clameurs de
Vive la République ! qui étouffaient sa voix.
Ses gestes annoncèrent sa mortification, dit un témoin oculaire,
mais on ne put saisir un seul mot de ce qu’il disait. A cinq heures du soir, sa tête tombait sous le glaive de la loi [p. 21-23].
[Annuaire 1882, Félix Bouvier : Les Conventionnels vosgiens.]