1838 —
Annuaire administratif et statistique des Vosges 1838 / Charles Charton
FLORIOT.- Plusieurs parents de M. le maréchal duc de Bellune ont, comme lui, embrassé la carrière des armes et s’y sont distingués. L’un d’eux, M. Floriot, chevalier de Saint-Louis, et de la Légion d’honneur, maire actuel de Lamarche, s’est particulièrement fait remarquer par des traits de courage et d’intrépidité qui nous paraissent dignes d’une mention spéciale.
Admis à l’âge de 17 ans, le 6 octobre 1806, dans les élites de la garde impériale, M. Floriot a fait dans ce corps les campagnes de 1806 et 1807, et l’a quitté, le 17 juillet 1807, pour entrer avec le grade de sous-lieutenant au 34e régiment de ligne. Peu de temps après, il fit partie d’un bataillon destiné à l’armée d’Espagne, et prit part aux combats nombreux et meurtriers dont la péninsule devint le théâtre.
Lorsque les Français assiégèrent en 1808, la ville de Saragosse qui, par sa glorieuse défense, mérita le nom d’héroïque, M. Floriot pénétra un des premiers dans le couvent de Saint-François, où s’étaient retirés un grand nombre d’Espagnols et qui était devenu une véritable forteresse. De toutes les parties de cet édifice, l’ennemi opposait aux nôtres une incroyable résistance. Les divers corps de bâtiment situés au rez-de-chaussée furent pris enfin, mais il restait encore à s’emparer du clocher occupé par les assiégés. Le lieutenant Floriot et un officier du génie reçurent la périlleuse mission d’enlever ce dernier poste ; on ne pouvait y parvenir que par un escalier tortueux et étroit, sur lequel le feu de l’ennemi était constamment dirigé. Ces deux braves officiers en prirent cependant possession, après une attaque aussi téméraire que vigoureuse, et qui coûta la vie à plusieurs assaillants. Depuis un mois les Français, entrés dans Saragosse, étaient obligés de faire le siége de chaque maison vaillamment défendue par les habitants. La prise du couvent de Saint-François mit un terme aux efforts inouïs de cette malheureuse cité qui capitula le lendemain, et dont la population, après avoir essuyé les désastres de la guerre, fut décimée par l’invasion d’une cruelle épidémie.
Au siége de Lérida, les Espagnols firent, le 4 mai 1810, une sortie dans laquelle ils se rendirent maîtres d’une partie des tranchées et des batteries des Français. M. Floriot était alors attaché à une compagnie de grenadiers du 3e bataillon du 114e régiment de ligne, qui formait la réserve de la tranchée du centre. Les Espagnols avaient déjà enlevé tous les ouvrages placés à sa gauche. Les troupes françaises, repoussées par l’ennemi, prirent la fuite ; le désordre et la confusion régnaient dans leurs rangs, et les grenadiers eux-mêmes étaient entraînés par le mouvement général, lorsque M. Floriot s’écria : Ce n’est pas de ce côté qu’est l’ennemi ! suivez-moi ! en avant ! A ces mots prononcés d’une voix forte et assurée, les grenadiers se retournèrent et marchèrent sur les pas de leur jeune lieutenant ; les fuyards se rallièrent et reprirent l’offensive. Les assiégeants et les assiégés en vinrent bientôt aux mains, et se livrèrent dans la tranchée le combat le plus acharné : en moins d’un quart d’heure, les ouvrages furent repris et les Espagnols refoulés jusques dans la place. L’ordre du jour qui fut publié à la suite de cette action mentionna particulièrement le lieutenant Floriot, ainsi que la compagnie de grenadiers qui avait si bien répondu à son appel.
La même année, au siége de Mequinenza, M. Floriot, placé sous les ordres du colonel Haxo (devenu général depuis lors), s’empara au clair de la lune d’un fort ennemi qui gênait les opérations des assiégeants. Ce hardi coup de main amena la capitulation de la ville, qui n’attendit pas qu’on donnât l’assaut pour se rendre. Dans cette affaire, M. Floriot fut blessé d’un éclat d’obus.
Le dernier siége auquel M. Floriot assista fut celui de Tarragone, non moins mémorable que le siége de Saragosse. Cet officier commandait une compagnie de grenadiers à l’assaut du port de cette ville : le 21 juin 1811, à 10 heures du soir, il poursuivit les Espagnols jusqu’à la porte Saint-Jean. Ce mouvement rapide leur fit croire que les Français allaient monter à l’instant même à l’assaut de la ville : ils s’arrêtèrent alors et firent sur leurs courageux et audacieux adversaires un feu si vif, que toute la droite de la compagnie grenadiers fut mise hors de combat, et que M. Floriot reçut deux balles à la jambe droite qu’elles fracassèrent : quelques moments auparavant, deux coups de feu 1’avaient déjà atteint au bras droit, mais cette blessure, quoique grave, n’avait pu le décider à se séparer de sa compagnie. Cette fois, ses grenadiers le croyant mort, l’abandonnèrent sur le lieu du combat. M. Floriot se traîna, malgré la vive douleur qu’il ressentait et la perte de son sang, l’espace de 800 pas, et put regagner un des faubourgs de Tarragone occupé par les Français.
Le maréchal Suchet, qui commandait le siège de cette ville, cite honorablement cette action dans le bulletin de la prise de Tarragone, et il l’a consignée dans ses mémoires, comme l’un des exploits les plus téméraires des guerriers français [Note].
Après la reddition de cette place, les blessés, au nombre de six mille, furent transportés de Reuss, où ils étaient placés provisoirement, à Tortose. Sept d’entre eux seulement, que la gravité de leurs blessures ne permit point de comprendre dans ce convoi, furent laissés à Reuss, dans le couvent des sœurs de Saint-Vincent de Paul. Le maréchal Suchet les recommanda aux soins de ces religieuses, et l’armée française quitta la ville. M. Floriot était au nombre de ces blessés. A peine les Français furent-ils sortis de Reuss que les Espagnols vinrent l’occuper, envahirent le couvent, et se précipitèrent, le fusil armé et la baïonnette en avant, dans la salle où s’étaient réfugiés les blessés français. Ceux-ci, hors d’état de défendre une vie qui paraissait près de s’éteindre, s’attendaient à une mort certaine. Mais le dévouement d’une religieuse sauva leurs jours : cette sœur, digne fille de saint Vincent de Paul, leur fit un rempart de son corps ; puis découvrant sa poitrine et s’adressant aux Espagnols, avides de sang et de vengeance, leur dit avec cet accent énergique que les plus nobles inspirations peuvent seules donner : « Tirez, si vous l’osez ! Je périrai avant qu’il leur arrive le moindre mal ! » Ce trait d’héroïsme désarma ces forcenés, qui ne voulurent plus attenter à la vie des blessés, et se contentèrent de ravir leurs effets. L’inimitable conduite de la religieuse espagnole produisit sur l’âme des militaires français un effet qu’il serait difficile de rendre : leur admiration égala leur reconnaissance, et le nom de leur libératrice, de Placencia, resta pour toujours gravé dans leur souvenir.
M. Floriot se vit contraint par ses blessures, qui lui ont laissé vingt-deux cicatrices et dont la douleur se renouvelle souvent, à renoncer, à l’âge de 22 ans, à une carrière qui lui promettait un si brillant avenir. Il revint dans ses foyers, et exerça pendant quelques années, l’emploi de percepteur des contributions directes. Il est aujourd’hui l’un des magistrats municipaux qui comprennent et remplissent le mieux les devoirs de leur charge. La ville de Lamarche lui est redevable de grandes améliorations ; les deniers communaux reçoivent sous sa surveillance l’application la plus utile : déjà la restauration des écoles, la réparation des chemins vicinaux, l’érection des fontaines publiques et d’autres travaux non moins importants ont signalé son administration. Honneur à celui qui, non content d’avoir payé, comme soldat, sa dette à son pays, prend encore à tâche de lui rendre tous les jours de nouveaux services, sans ambitionner d’autre récompense que l’estime et la bienveillance de ses concitoyens.
Note : Le 11 janvier 1817, le maréchal Suchet écrivit à M. Floriot : Je me rappelle avec plaisir votre glorieuse conduite et je vous remercie de me retracer les traits qui honorent votre courage et votre présence d’esprit. Lorsque je serai à même de publier des mémoires militaires pour consacrer les glorieux travaux des braves que j’ai été assez heureux de commander, je ne manquerai pas de signaler à l’histoire les traits que vous me rappelez. Je vous prie de me faire connaître votre position, car je prendrai toujours un intérêt véritable aux braves qui ont mérité d’être distingués parmi les braves de l’armée d’Aragon.