1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
DOCTEUR (Jean-Claude), imprimeur, éditeur d’almanachs et écrivain populaire
Pierre-Percée (Meurhe-et-Moselle), 23 pluviôse an IX (1801) - Pierre-Percée, 29 juin 1880

Fils naturel de Marie-Françoise Docteur, il est instituteur à quinze ans dans son village tout en continuant à s’instruire seul par de nombreuses lectures. De l’autodidacte, il aura tous les mérites mais aussi toutes les lacunes, ce qui l’amène à écrire et à publier des traités pseudo-philosophiques :
La Théorie de l’âme ou classement complet des facultés de l’esprit en 2 volumes (1837-1838) et
Pensées philosophiques, morales et littéraires (1832). En dépit de son titre de
membre de la Société royale des sciences, lettres et arts de Nancy, ses ouvrages n’attirent pas l’attention et ne se débitent guère que dans la librairie qu’il tient à Senones depuis 1830. C’est sans doute la raison pour laquelle il se décide à devenir imprimeur, son intention étant, par ce moyen, d’imprimer ses propres ouvrages.
Le 27 décembre 1837, alors qu’il demeure à Vic (arrondissement de Château-Salins dans la Meurthe-et-Moselle), il obtient un brevet d’imprimeur à Raon-l’Étape. Quatre imprimeurs de Nancy confirment ses capacités. En 1840, il compose, aux deux sens du terme puisqu’il en est à la fois l’auteur et l’imprimeur,
Le Château de Pierre-Percée, roman historique tiré de l’histoire des comtes de Salm dans le douzième siècle. Il récidive en 1847, en donnant une
Théorie de la matière, ou la science des corps ramenée au point de vue rationnel et chrétien que personne ne lit. Cependant, son nom commence à être connu. Dans les milieux modestes, ce
savant de village en impose. Son patronyme inspire le respect et ses initiales, J. C., lui valent de la part des enfants le surnom de Jésus-Christ ! Aussi comprend-il que sa véritable vocation est d’écrire et d’imprimer pour les gens simples.
En 1842, une
Vie du vénérable frère Joseph Formet, mort en 1784 en odeur de sainteté dans la paroisse de Ventron, sort de ses presses raonnaises. La même année, il inaugure la parution d’un
Almanach de la gaieté, de la vérité et du bon sens dont il est le principal rédacteur. En 1848, il lance un éphémère
Journal d’Affiches du canton de Raon-l’Étape. Sa popularité et le désir d’attirer l’attention, plus que ses idées politiques plutôt conservatrices, l’amènent à se porter candidat aux élections d’avril 1848 comme représentant du peuple. Mais il n’obtient que 3071 voix sur 85000 votants. Commence alors pour cet esprit instable et original une longue pérégrination qui le mène dans quatre villes différentes au cours du Second Empire.
Ayant obtenu un brevet d’imprimeur à Plombières le 10 octobre 1850, il s’installe dans la cité thermale le 23 mars 1851 estimant que
la présence des étrangers pendant la saison peut lui procurer un surcroît d’affaires. Les résultats sont nuls. La clientèle estivale se moque bien de ses productions trop naïves. Mal installé, dans un local étroit, il demande et obtient le transfert de son établissement à Luxeuil (Haute-Saône), le 16 février 1853. Le démon de la philosophie ne l’a toujours pas quitté. C’est là qu’il publie, en 1859, un ouvrage intitulé
La Vérité sur la femme, au point de vue de la famille. Cependant, J.-C. Docteur se sent exilé en Haute-Saône ; son activité principale, l’
Almanach de la gaieté, touche, par son contenu, une clientèle essentiellement lorraine. Aussi cherche-t-il à revenir dans les Vosges. Jugé excentrique et versatile par l’administration, il fait de vaines démarches pour se fixer à Épinal.
On le trouve finalement à Remiremont vers 1860 où il ne s’intitule plus qu’éditeur. En 1868, il obtient encore un brevet d’imprimeur pour la ville de Bruyères, mais son activité typographique y est nulle. Il semble donc que, las de déménager ses presses, ses casses et ses fontes, il cesse l’imprimerie dès cette époque, pour ne plus se consacrer qu’à la rédaction et à la diffusion de ses almanachs. Il s’adresse alors, pour les faire imprimer, à la maison Pellerin à Épinal. Il en écoule 12 000 exemplaires par an dans les Vosges et dans la Meurthe. Le succès est tel qu’il lance dès 1863 un
Almanach Lorrain, également imprimé chez Pellerin, tout en poursuivant l’
Almanach de la gaieté.
Les almanachs de J.-C. Docteur sont un des derniers témoignages de la culture populaire. Pellerin en assurera la publication au-delà de la mort de leur auteur, jusqu’en 1890 en ce qui concerne l’
Almanach de la gaieté. Ils contiennent, outre les traditionnels récits en patois, des articles de vulgarisation historique tels que la vie de Jeanne d’Arc, un aperçu du règne de Louis XV d’après les récits de l’abbé Georgel, un récit des troubles de Nancy en 1790, des vies de saints (sainte Odile, complainte historique en l’honneur de saint Romaric et de saint Amé...), des faits divers (naufrage du
Ville du Havre en 1873) les rubriques habituelles (dates de foires, phases de la lune...), des recettes populaires, des observations météorologiques... Ils sont ornés de bois gravés, réutilisés à intervalles réguliers jusqu’à usure complète. Avec eux disparaissent, vers 1890, les derniers survivants de l’art des xylographes populaires.
Bibl. : René Perrout.-
Le Château de Pierre-Percée, in
Revue lorraine illustrée, 1913, p. 28-32.
Archives départementales des Vosges, série 8 T - déclarations d’imprimeurs.
[Pierre Heili].