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Albert Jean-Marie Eugène DEMANGEON

[ Cormeilles (27) , 13/06/1872 Paris (4e) , 25/07/1940 (68 ans) ]

géographe , enseignant

Biographie vosgienne

Notices documentaires

1941 — Bulletin de la Société languedocienne de géographie

Albert DEMANGEON, 1872-1940

Albert Demangeon, professeur de géographie à la Sorbonne, est mort à Paris, le 25 juillet 1940, quelques jours après son ami et collègue Jules Sion. La Société Languedocienne de Géographie doit être remerciée d’avoir bien voulu charger deux élèves d’A. Demangeon de rendre hommage à l’œuvre de leur maître. A. Demangeon avait consacré la majeure partie de son immense activité scientifique à ces questions de géographie régionale et humaine qu’étudient assidûment les collaborateurs de ce Bulletin.

A. Demangeon avait toujours porté le plus vif intérêt au monde méditerranéen. Il l'avait parcouru dans sa plus grande partie et le connaissait bien : il n’est, pour s’en convaincre, que de relire le compte rendu critique qu’il consacra à l'ouvrage de M. Parain sur la Méditerranée (Annales de Géogr. 1937, p. 307-308) (1). Son dernier voyage lui fit parcourir au printemps de 1939 le Languedoc Méditerranéen, lors de l'excursion interuniversitaire que dirigèrent J. Sion et P. Marres. Mais la marque que laisse en géographie A. Demangeon est si générale et si profonde qu’il serait difficile de la limiter à une seule région du globe. Une formation géographique ne saurait être complète sans une bonne connaissance de son œuvre et de ses méthodes de travail.

I. — La carrière scientifique. — Albert Demangeon, né le 13 juin 1872 à Cormeilles (Eure), était d’une forte souche lorraine ; ses grands-parents étaient des paysans vosgiens ; son père naquit dans un village de la montagne, près d'Epinal, sa mère à Vittel. S'il passa son enfance en Normandie, A. Demangeon était resté très attaché à ses origines lorraines, qu’il aimait à rappeler.

Les modestes ressources de sa famille ne lui permettant pas de pousser ses études, ce n’est qu’à son propre mérite qu'A. Demangeon dut de pouvoir les poursuivre. La mort prématurée de son père avait obligé sa mère à reprendre le métier de dentellière et brodeuse qui, depuis de longues générations, s’associait pour la femme au travail de la terre dans les Vosges comme dans la région rouennaise. Grâce à des bourses d’études, A. Demangeon quitta l’école primaire de Gaillon (Eure) pour le lycée d’Évreux d’abord, le collège Sainte-Barbe à Paris ensuite et enfin le Lycée Louis-le-Grand où il paracheva ses études secondaires. Reçu en 1892 à l'Ecole Normale Supérieure, A. Demangeon en sortait agrégé d'histoire et de géographie en 1895.

Ces années à l'Ecole Normale décidèrent de l'orientation de sa vie : gagné par l’enseignement de P. Vidal de la Blache, il décide de se consacrer à la nouvelle discipline géographique dont son Maître pose alors les fondements. Parmi ses camarades de promotion à Normale se trouve Emmanuel de Martonne, à qui A. Demangeon restera lié d’une amitié profonde et avec qui il va collaborer jusqu’à ses derniers jours.

A. Demangeon professe de 1896 à 1900 aux lycées de Saint-Quentin, de Reims et d'Amiens. Il emploie ces quatre années à parcourir les régions voisines, à les étudier avec minutie. De 1900 à 1904, il revient à Paris en qualité de secrétaire-surveillant à l'Ecole Normale Supérieure : il aimait à conter les souvenirs de ces années où il fut le caïman de beaucoup d'hommes qui s’illustrèrent plus tard à des titres divers et parmi lesquels fut Jules Sion (2). Mais il met à profit ces années de liberté relative pour compléter la documentation réunie pendant ses séjours à Saint-Quentin et Amiens et rédiger sa thèse principale, La Plaine Picarde. Il prépare en même temps un précieux petit volume sur Les sources de la Géographie de la France aux Archives Nationales, qui sera une thèse complémentaire.

Lorsque la Sorbonne le proclame docteur ès lettres (mars 1905), A. Demangeon est depuis six mois chargé de cours à la Faculté des Lettres de Lille ; professeur titulaire en 1908, il est appelé à la Sorbonne en 1911. De 1904 à 1911, le jeune professeur de Lille étend le champ de ses observations à cette Europe du Nord-Ouest à laquelle le Nord français se rattache par son histoire et son caractère économique. Il visite la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et l'Irlande. En 1912, il participe à la grande excursion transcontinentale organisée aux Etats-Unis par l'American Geographical Society.

À sa chaire en Sorbonne, qu’il occupa pendant 29 ans, s’ajoutèrent des enseignements dans les grandes écoles de la région parisienne : Écoles Normales Supérieures de Sèvres et de Fontenay-aux-Roses, École des Hautes Études Commerciales, Institut d'Ethnographie, et enfin École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, à laquelle il ne cessa de porter une tendre vénération. Mais l’activité scientifique de A. Demangeon allait cesser d’être uniquement universitaire.

La Grande Guerre l'appelle au Service Géographique de l'Armée, où sa connaissance parfaite du principal théâtre des opérations, le Nord de la France et la Belgique, devait rendre les plus grands services. Bientôt A. Demangeon est nommé au secrétariat du Comité d'Études, puis, pendant la Conférence de la Paix, au service d'experts français. C’est ainsi que, pendant six ans, A. Demangeon est amené à s’occuper des questions militaires, économiques et politiques, à assister à la gestation du nouveau monde d’après-guerre, à considérer toutes les questions de géographie humaine et politique que pose le règlement de 1919.

Il livre le fruit de ses observations et de ses réflexions en deux petits volumes dont le retentissement fut considérable. En 1920, Le Déclin de l'Europe fait la somme des pertes résultant pour notre continent de la Grande Guerre, effroyable gaspillage d'hommes et de matières pendant lequel le reste du monde apprenait à se passer des fournitures européennes. Alors que l’Europe voulait renaître, on jugea l’ouvrage bien pessimiste, mais les faits ont donné raison depuis à l’esprit du livre ; divers écrivains ont vulgarisé l’essentiel de ses idées et, si aujourd’hui quelques chapitres sont dépassés, jamais l’ensemble du livre ne fut d’une plus brûlante actualité. En 1923, A. Demangeon publia L'Empire Britannique. Essai de géographie coloniale, il y étudie comment un pays européen peut tenter de se désolidariser du continent en bâtissant à son usage le plus vaste organisme politique qui ait jamais existé.

Sa réputation de savant et de professeur est déjà grande ; des auditoires de plus en plus nombreux se pressent à ses cours ; en France comme à l’étranger on lui demande articles et conférences. Il étend cependant à l'Afrique le champ de ses observations personnelles, visitant l'Égypte et le Soudan en 1925, lorsqu'il assiste au Congrès International de Géographie du Caire, puis le Maroc en 1927. C’est en 1927 également que paraissent les deux premiers volumes de la nouvelle Géographie Universelle, dirigée par P. Vidal de la Blache et L. Gallois ; dans le premier, A. Demangeon traite des Îles Britanniques, dans le second, des pays de l’Europe du Nord-Ouest, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg. Ces œuvres ont été reconnues par Anglais, Belges et Hollandais comme la meilleure description régionale qui ait été donnée de leurs pays ; traduits en plusieurs langues étrangères (l'édition anglaise des Îles Britanniques n’est parue qu’en 1939), ces deux volumes sont devenus classiques. La Géographie Universelle ne pouvait souhaiter plus brillant début. Depuis lors, A. Demangeon se trouva unanimement classé parmi les grands géographes contemporains.

Il ne ralentit pas cependant son labeur. On pourrait former un gros ouvrage, et combien intéressant, avec les centaines d’articles, notes et compte rendus, qu’il a publiés dans diverses revues et surtout dans les Annales de Géographie dont il fut l’un des directeurs. Il ne cesse d’élargir le champ de ses études : un grand voyage dans le bassin du Rhin fournit la matière d’un nouveau livre, écrit en collaboration avec Lucien Febvre, Le Rhin, problèmes d'histoire et d'économie, puis il visite l'Espagne, la Tchécoslovaquie, l'Italie. Un petit livre paraît sur Paris, la ville et sa banlieue en 1933. A. Demangeon organise un Centre de géographie humaine qui, sous l’égide du Conseil Universitaire de la Recherche Sociale, poursuit depuis 1936 des enquêtes sur la vie rurale française ; il suit de près les travaux du Centre d'Études de Politique Étrangère dont il est administrateur ; il s'intéresse aux projets de l'Office du Niger et du Transsaharien ; il fonde une collection de manuels de géographie pour l’enseignement secondaire, dirige la préparation de nombreuses planches de l’Atlas de France, collabore à des publications diverses ; il organise à l'Exposition Internationale de 1937 une Exposition de la Maison Rurale en France, participe à des Congrès scientifiques ; et il trouve le temps de rédiger encore un grand ouvrage sur la géographie humaine et économique de la France, deux volumes qui doivent clore la publication de la Géographie Universelle, comme deux autres volumes de lui l'avaient commencée.

Il serait interminable d’énumérer toutes les besognes auxquelles A. Demangeon dut faire face ces deux dernières années. À chacune il apportait le plus de soin possible. Parvenu aux plus hautes fonctions dans les divers organismes géographiques français, comblé d’honneurs à l’étranger, sollicité de toutes parts, il poursuit un labeur acharné. Il renonce à contre-cœur, faute de temps, à aller faire des conférences en Ecosse et en Bulgarie. En 1939, la guerre vient encore lui imposer de nouvelles charges. Harassé par les dernières années où il s’était refusé tout repos, il résiste encore en hiver aux premières atteintes du mal qui le mine sourdement. Au printemps 1940, ses dernières sorties seront pour aller au Conseil de l'association des anciens élèves de l'Ecole Normale, pour s'occuper de la thèse d’un étudiant mobilisé, pour assister aux séances d’une commission qui fixe les modalités d'application du Code de la Famille en province. Mais son état empire. Il ne peut quitter son lit en juin et doit demeurer à Paris.

L’occupation de la capitale, la défaite, furent pour lui un grand choc. L’isolement dans Paris déserté, l'éloignement de ses enfants et de ses petits-enfants, l'absence de nouvelles de ses fils mobilisés, ne pouvaient l’aider à lutter contre le mal. C’est ainsi qu’A. Demangeon mourut le 25 juillet 1940 : et c’est un bien douloureux paradoxe que cet homme, si sollicité quelques semaines plus tôt, qui avait suscité tant de vocations et d’affections parmi de longues générations d’étudiants, se soit trouvé seul à ses derniers instants. A. Demangeon avait toujours consacré à son enseignement, à ses élèves le meilleur de lui-même ; il avait fondé une école qu'il considérait comme la part la plus importante de son œuvre.

II. — Le Chef d'École. — Tous ceux qui ont été des étudiants d'Albert Demangeon savent combien il leur était accessible ; ceux que les manières directes du Maître intimidaient le plus, étaient vite gagnés par la bienveillante attention qu’il marquait à qui montrait réflexion et curiosité d'esprit. À ses heures de réception, de longues théories d'étudiants venaient l’entretenir de leur travail, de leurs soucis quotidiens, le consulter sur mille questions géographiques et personnelles ; et chacun obtenait une solution, si elle pouvait être donnée séance tenante, ou au moins un espoir. Le dernier étudiant parti, le Maître venait, fatigué mais joyeux, dire à ses collaborateurs la moisson de la journée : tels travaux distribués, tels autres reçus, telles situations à soulager.

Mais, en dehors de ces réceptions, tous ceux qui assistaient aux cours savaient pouvoir venir parler au Maître à la fin de la leçon, lorsqu'il demeurait parmi les étudiants, dans la salle, s’assurant qu’on n'avait plus rien à lui demander. À l’Institut de Géographie, la porte de son bureau était toujours ouverte et ses élèves, en venant le voir, s’ils le dérangeaient toujours dans quelque travail, n'avaient jamais le sentiment de lui prendre son temps.

A. Demangeon n'était pourtant pas de ceux qui encourageaient toutes les initiatives et toutes les collaborations. Il choisissait, parmi les centaines d'étudiants qui chaque année s’écrasaient à ses cours, un petit nombre qu’il suivait de près. N’hésitant pas à repousser ceux dont l'esprit ou le labeur ne lui donnaient pas confiance, il savait insister auprès de ceux qu’il voulait attirer. Ceux qui étaient admis dans le petit cercle des intimes trouvaient en lui un Maître toujours affable mais exigeant, qui leur laissait une entière liberté d'opinion mais réprimait sans pitié tout ce qui ne lui paraissait pas produit par une recherche honnête et une pensée claire. En revanche les élèves savaient pouvoir compter sur leur Maître : avec combien de bonne grâce il entreprenait en leur faveur les démarches les moins agréables, et avec quelle ardeur il défendait leurs travaux s’il en était satisfait ; mais aussi il ne ménageait pas son ironie à ceux qui la méritaient. Avec la franchise et la droiture un peu brusques qui le caractérisaient, A. Demangeon donnait sa confiance et son amitié tout d’une pièce et ne revenait pas facilement sur ses pas ; aussi n’admettait-il guère de recours pour ceux, hommes ou travaux, qu’il avait condamnés.

Le Maître cherchait à développer chez ses élèves quatre qualités : la curiosité d’esprit, l'honnêteté envers les faits et envers soi-même dans la recherche, la précision dans l’observation, la clarté dans l'exposition. Toute sa vie il a prêché d'exemple ; il a suivi de très près les multiples travaux entrepris sous sa direction, ne ménageant ni son temps, ni ses conseils, ni son collaborateur, sachant donner confiance aux jeunes tout en leur inculquant le doute scientifique. La liste serait bien longue des publications de tous genres dont il a dirigé la préparation.

La clarté de l’exposé fut sa passion. Il y voyait l'essence de tout progrès scientifique et de toute pédagogie. S'il y réussissait merveilleusement, il était difficile de l’enseigner aux autres ; il s'y efforçait toujours, rejetant avec horreur, ridiculisant parfois, ce qui ne pouvait être mis à la portée du public cultivé. Il nous apprenait à éviter le vague, l’ébauche, le superflu, à dominer notre science en la simplifiant sans cesser de la nuancer. A. Demangeon insistait pour que ses élèves missent en pratique ces préceptes dans leur propre enseignement. Il enseignait ainsi, selon la tradition classique, que l'élégance de l’exposé est faite de clarté et de simplicité.

Mais le Maître ne bornait pas aux questions scientifiques et professionnelles son contact avec ses élèves ; il s’intéressait aussi à leur vie, à toutes leurs activités ; il se délassait volontiers en leur compagnie, participant à leur gaieté aux beaux jours, les réconfortant aux jours sombres. Dans le petit groupe, qui bien souvent l’entourait, on agitait dans une ambiance de respectueuse familiarité les questions les plus diverses ; n’ayant jamais le sentiment de l’ennuyer, nous oubliions de nous étonner que notre Maître fût demeuré aussi jeune. Ce dernier trait de sa forte personnalité explique peut-être qu'il ait toujours pu sentir avec tant d’exactitude la nature et la vie des pays et des peuples.

III. — Le Géographe régionaliste. — A. Demangeon a consacré à l’étude régionale de l'Europe du Nord-Ouest une grande part de son œuvre : la Picardie, les Îles britanniques, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, l’économie de la vallée du Rhin, ont été traités en quatre volumes désormais classiques et qui demeurent la base indispensable de toute étude de ces régions. À ces études de géographie régionale, s'ajoutent sa petite monographie de l’agglomération parisienne et de nombreux articles des Annales de Géographie, comme ceux qui annonçaient une description régionale du Limousin qui ne fut jamais achevée (3), et bien d’autres encore.

Chacun de ces ouvrages a été considéré dès sa parution comme un modèle en son genre. La Plaine Picarde a exercé une influence certaine et profonde sur les thèses françaises de géographie régionale depuis 1905, comme Les Îles Britanniques ont fixé beaucoup des caractères des vingt volumes de la Géographie Universelle. A. Demangeon a traité ces sujets selon les préceptes de son Maître Vidal de la Blache, dosant avec art dans ses études description et explication. Le secret de cette réussite ne tient pas seulement à l'originalité et au talent de l’écrivain, mais aussi à ses méthodes de travail, bien différentes de la géographie livresque et purement descriptive de jadis. Travail minutieux sur le terrain d’abord : A. Demangeon tient à voir tout le pays, à le regarder vivre aux diverses saisons, à interroger les habitants de toutes catégories. Habile au dépouillement des archives et des statistiques, il ne tient compte de celles-ci qu’autant qu’elles expliquent et complètent les données réunies au contact de la réalité vivante. Car c’est cette réalité qu’il importe de saisir, de comprendre, d’expliquer, et cela dans son ensemble, avec ses multiples éléments et sa causalité complexe et changeante.

On peut voir comment A. Demangeon mène son enquête par le questionnaire qu’il a publié dans les Annales de Géographie (1909, p. 78-81). Il s'attache aux populations qu’il étudie, à l'élite comme à la masse ; il se sent tout proche par ses origines des populations laborieuses et il comprend jusqu’au fond leurs façons de vivre et d'agir. Mieux que quiconque il a su saisir, même en pays étranger et lointain, la symbiose de la population avec le milieu naturel où elle vit, symbiose qui donne à un pays sa personnalité.

La recherche terminée, il faut en présenter le fruit au public. De quelle façon mettre en œuvre les documents qu'on a réunis si on veut atteindre à cette expression à la fois synthétique et explicative que doit être la géographie ? Cette mise en œuvre n’est plus seulement affaire de science et de méthode, et c’est ici que la géographie rejoint l’art et que le géographe doit faire preuve de sens esthétique; la synthèse des éléments recueillis ne sera vraie et ne sera suggestive que si le géographe sait, par un effort d’intuition, mettre en valeur les rapports établis entre les divers faits qu’il a recueillis : ce travail de maturation intuitive, indispensable à toute œuvre réussie de géographie régionale, fait toute la valeur des ouvrages d'A. Demangeon. Modelant son texte comme une œuvre d'art, il présente un ensemble aussi unifié que la réalité ; il s'exprime sans effort dans un style dépouillé, éloquent dans sa sobriété, mais qui pouvait être d’une cinglante ironie, comme le montrent certains comptes rendus mémorables.

Ses études de géographie régionale n’ont guère vieilli et, si certains détails sont périmés, l’ensemble demeure. Il faut souhaiter que le dernier ouvrage dont il put achever la rédaction, sa Géographie humaine et économique de la France, soit publié intégralement dans le texte du Maître, sans remises au point qui ne sauraient qu’altérer sa valeur.

IV. — L'œuvre de géographie humaine. — De beaux travaux de géographie régionale avaient paru en France avant ceux d'A. Demangeon. L'originalité des siens tient pour beaucoup à l'accent mis sur le facteur humain. Les régions où il avait le plus travaillé, les rives de la mer du Nord, apparaissent comme les plus profondément humanisées du globe : ainsi s’explique-t-on qu’A. Demangeon ait évolué vers une spécialisation poussée en géographie humaine. Quand, à l’intérieur de l'Ecole géographique française apparaissent des spécialistes de géographie physique et des spécialistes de géographie humaine, A. Demangeon devient le chef d’école le plus suivi parmi les seconds.

Le Maître ne nous laisse pas d'ouvrage d'ensemble exposant sa doctrine. Il voulait faire de sa Géographie Humaine le couronnement de son œuvre et croyait son expérience toujours trop pauvre pour ce travail définitif. Il en commença enfin la rédaction au début de 1940, mais n’eut guère le temps d'écrire que les deux ou trois premiers chapitres. Il nous faut rechercher sa pensée dispersée en un grand nombre d’articles.

Le grand souci d'A. Demangeon fut de délimiter le terrain et de fixer les méthodes de la géographie humaine, — mais il n’admettait pas qu’on la séparât rigoureusement de la géographie physique, et il ne voulait pas d’une scission, mortelle pour le véritable esprit géographique, entre les domaines physique et humain (4). La géographie humaine étudie aussi bien la répartition des hommes sur le globe que leurs modes de vie et leurs activités ; la géographie économique en est ainsi une partie intégrante. Le propre de cette discipline est sa causalité complexe, délicate : point de déterminisme brutal là où les phénomènes de la vie collective, de la personnalité des individus entrent en jeu. Les relations de l’homme avec son milieu naturel consistent en actions et réactions multiples, variables, délicates, entrelacées. Comment débrouiller cet écheveau ? A. Demangeon répugne aux solutions simplistes, aux critères trop faciles. Pour lui, classer des populations d’après les matériaux de leurs maisons n’est pas beaucoup plus utile que classer des malades d’après leur poids ou, comme il aimait à dire classer les hommes d’après la couleur de leurs bretelles. Il ne faut pas s’en tenir aux apparences et il s’agit de démonter, rouage par rouage, le plus délicat des mécanismes.

Pour délimiter le domaine de la géographie humaine, A. Demangeon adopte le critère cartographique : le géographe ne s’occupera que de ce qu’il pourrait figurer sur une carte ; un fait non-cartographiable n’est pas géographique. Ceci oblige à parler de faits précis, souvent même à rechercher des formules mathématiques, qui doivent être simples, pour préciser des notions menaçant de sombrer dans le vague et le subjectif. Ceci posé, comment s'attaquer à cette masse immense qu'est l'humanité ?

La notion essentielle, celle de répartition, va, grâce à A. Demangeon, se préciser : il faut voir comment les gens se groupent ; la densité de la population est une abstraction ; ce qui est concret, c’est l'habitat. Il y a un habitat urbain, facile à distinguer et à définir, et un habitat rural, beaucoup plus important par la masse et l’espace qu’il intéresse, beaucoup plus varié et individualisé aussi. C’est alors une série d’études devenues classiques : L'influence des régimes agraires sur les modes d'habitat dans l'Europe Occidentale (C.R. du Congrès International de Géographie du Caire, 1925, t. IV, p. 292-298) ; Géographie de l'habitat rural (Ann. de Géogr., 1927, p. 1-23 et 97-114) ; Deuxième rapport de la Commission de l'Habitat Rural (Congrès de Paris, 1931, 91 p.). Cette méthode passionne les chercheurs : la Commission de l’Habitat Rural, créée au Congrès du Caire par l’Union Géographique Internationale, s'attache sous sa présidence à cette étude féconde. Nombreux sont les travaux qu’elle a inspirés.

Pour A. Demangeon, la géographie de l'habitat rural n’est qu’une première étape : il faut approfondir d’une part, élargir de l’autre. L’habitat rural, bonne méthode d’analyse et de description, doit être expliqué et pour cela approfondi en procédant du complexe au simple : une région rurale est un tissu de cellules dont chacune est une exploitation agricole. A. Demangeon n’a-t-il pas commencé par souligner l'influence des régimes agraires sur les modes de vie en Occident ? Il faut donc étudier cette cellule, l'exploitation, et son noyau : la maison du cultivateur. L'outil le plus coûteux et le plus important de l'exploitation est constitué par ses bâtiments, mais ce sont les caractères internes (plan, disposition, utilisation des espaces) qui importent et non pas l'extérieur (matériaux, toit). C’est donc par la structure agraire et par l’habitation rurale que l’on parviendra à mieux comprendre l’organisation de la vie rurale, soit le mode de peuplement et l'économie agricole. Que l'on lise à ce sujet : L’habitation rurale en France (Ann. de Géogr., 1920, p. 352-375), La maison rurale en France (édité par l'Amour de l'Art, Paris, 1937, in-4°, 20 p.), Essai de classification des maisons rurales (Congrès du Folklore, Paris, 1937), et surtout Trois questionnaires et trois enquêtes de géographie humaine (Ann. de Géogr., 1936, p. 512-518). Les enquêtes lancées en 1936 sur la structure agraire et l’habitation rurale en France, avec le concours de la Fondation Rockefeller, permirent de réunir une abondante et précieuse documentation, que le Maître n’eut, hélas, pas le temps d’utiliser pleinement.

Ainsi se démonte le mécanisme de la vie rurale. Mais les études au microscope ne dispensent pas de l’examen des mouvements agissant du dehors sur l’habitat. Les sociétés humaines ne vivent pas en vase clos. En passant de la notion d'habitat à celle de peuplement, A. Demangeon englobe dans son champ de vision de vastes phénomènes démographiques et économiques : de 1925 à 1938, la Commission Internationale qu’il préside, devenant Commission du Peuplement et de l'Habitat Rural, ne cesse d'élargir son programme. Des articles dans les Annales de Géographie reflètent ces progrès de la pensée : Problèmes actuels et aspects de la vie rurale en Égypte (1926), Aspects de l'économie internationale (1929 et 1932), Économie agricole et peuplement rural (1934), La question du surpeuplement (1938) (5).

Le Maître ne sépare que pour la clarté de l'examen les campagnes des villes, mais il ne cesse de suivre l’évolution de la circulation commerciale, s'intéresse à la concurrence du rail et de la route, peint de nombreux portraits de villes (Duluth, Anvers, Londres, Paris, etc.) et se passionne pour les grands ports de commerce, ces foyers de relations lointaines où se nouent les fils conducteurs de l'économie mondiale. Il a décrit dans ses ouvrages les grands ports de l'Europe Occidentale et il a souvent aiguillé ses étudiants vers l’étude des ports de mer. Il n’est aucun de ses ouvrages qui n’étudie quelque aspect des grandes relations internationales, dont la connaissance est indispensable à l'intelligence de la géographie humaine. L’exploitation la plus productive, écrivait-il dans la Plaine Picarde, n'est pas seulement celle qui sait accroître ses rendements sans accroître ses frais, mais encore celle qui sait régler sa production sur la concurrence et prévoir la capacité de ses débouchés. Dans le Déclin de l'Europe, il en vient à étudier la concurrence des continents. A. Demangeon eut à aborder ainsi des problèmes politiques et il fixa dans les Annales de Géographie (1932 et 1939) ses principes de géographie politique, dominés par le souci d’une documentation objective et sûre.

Nous n'avons pu que résumer ainsi les idées directrices de cette œuvre si vaste et multiple. Il est difficile de concevoir quelle curiosité toujours en éveil, quel travail de tous les instants, quelle variété de lectures et d'observations il fallut pour produire autant sous une forme aussi parfaite. Pour comprendre sa méthode de travail, il est important d'observer que plusieurs de ses travaux les plus intéressants sont des questionnaires et tiennent en quelques pages ; la précision lapidaire des questions est caractéristique. A. Demangeon était assoiffé de faits concrets, neufs et vrais ; il était convaincu que l'essence de toute réalité réside en des faits clairs et simples. Toute son œuvre fut, selon le mot de M. Em. de Martonne, un effort conscient et victorieux vers la clarté, qualité maîtresse quand il s’agit d’une discipline aux horizons aussi vastes et aux problèmes aussi complexes que la géographie. Il a su atteindre à cette clarté tout en multipliant ses instruments de recherche : observation directe, réunion de témoignages par enquêtes, dépouillement d’archives, interprétation des statistiques. En géographie humaine il a enseigné la méthode de la dissection des sociétés, de l’étude anatomique, pourrait-on dire, des peuples, permettant de mettre à nu les grands traits de la civilisation locale.

A. Demangeon a imprégné la géographie humaine d’un souci d'atteindre le réel identique à celui que montrent les naturalistes. Géographe de l'humain, A. Demangeon aimait ses semblables, sa sympathie frémissait devant les peines et les misères des hommes des champs et des villes ; il a travaillé en espérant qu’en faisant mieux comprendre les hommes il aiderait peut-être à soulager leurs maux.

(1) Nous extrayons de ce compte rendu les phrases suivantes, si caractéristiques : aucune région du globe peut-être n'offre à la description géographique, plus de séduction que les pays de la Méditerranée. Mais il y a tant d'histoire et de civilisation dans ce sujet qu’il y faut apporter un esprit largement cultivé et capable de discerner l'essentiel à travers la longue suite des siècles. Voir aussi le beau compte rendu consacré à la France méditerranéenne de Jules Sion (Ann. de Géogr., 1934, p. 319-321) .

(2) Rappelons ici les phrases si amicales qu’A. Demangeon consacrait à Jules Sion dans le compte rendu de la France méditerranéenne du regretté professeur de Montpellier : S'il est vrai que, pour comprendre et bien décrire un pays, il faut l’aimer, ne doutons pas, à lire le livre plein de sens, de suc et d'idées que M. Jules Sion vient de consacrer à la France méditerranéenne, qu’il aime le Midi. ... C’est un exemple admirable d’adaptation au milieu... que cet homme, né et grandi dans les brumes du Nord, se soit voué corps et âme au pays du soleil. C’est peut-être par ses enfants d'adoption qu’un pays est le mieux compris, parce que leurs yeux et leur esprit, formés ailleurs, perçoivent, sans déformation congénitale, les impressions de la nouvelle patrie.

(3) A. Demangeon : Le relief du Limousin, Ann. de Géogr., 1910, p. 120-149. Signalons l’appréciation portée sur cet article, dix-huit ans plus tard, par un maître de la morphologie française, M. H. Baulig (in Le plateau central de la France et sa bordure méditerranéenne, étude morphologique, Paris, Colin, 1928, à la page 75) : c’est au géographe A. Demangeon que l’on doit la première étude morphologique complète d’une partie du Plateau Central. Une heureuse inspiration lui fit choisir le Limousin... Il y distingue nettement des formes relatives à trois cycles d’érosion... Cette interprétation simple et lucide s’est montrée, à l’épreuve, essentiellement exacte.

(4) Voici à ce sujet quelques phrases significatives d'A. Demangeon : la plupart des monographies régionales... contiennent normalement deux parties, l’une physique, l’autre humaine. Mais on observe actuellement une tendance, qui résulte évidemment de la différenciation des méthodes, à traiter comme un tout la géographie physique et comme un tout la géographie humaine, chacune indépendante de l’autre : on obtient ainsi des édifices qui comprennent deux chambres séparées par une épaisse cloison, qui ne communiquent pas par l’intérieur, par le fond, par la substance et qui n’ont de commun que le même toit et le même architecte. (Ann. de Géogr., 1934, p. 315) .

(5) Nous extrayons de ces articles ces phrases si pleines de sens (Ann. de Géogr., 1934, p. 1): économie agricole et peuplement rural sont deux aspects du même grand fait géographique: l’occupation du sol. Ils proposent à la méditation deux problèmes d’intérêt général, dont les éléments se retrouvent partout et dont l'étude ne peut progresser que par une observation universelle. Le premier de ces problèmes consiste à chercher quels rapports existent entre le peuplement rural et le milieu géographique et comment ce peuplement s’est adapté aux différents climats et aux différentes civilisations ; pour répondre à ces questions, rien ne vaut comme de comparer entre eux les différents pays du monde... Le second problème consiste à se demander si la mise en exploitation de la terre, qui a marché de front avec le peuplement rural, peut être considérée comme une conquête terminée, ou si, au contraire, il n'existe pas de possibilités d'extension pour ce domaine humain.

[ Jean GOTTMANN et Pierre GOUROU , Bulletin de la Société languedocienne de géographie, p. 1-15 ]

2026 — Villages lorrains

Le N° 195 (été 2026) est presque entièrement consacré à Albert Demangeon : - éditorial (page 3), par Jean-Marie Demange - Les terres vosgiennes du géographe Albert Demangeon : Longchamp, Hadol (pages 4-13), par Jean-Marie Demange - Albert Demangeon, un géographe vosgien, 1872-1940 (pages 14-20) par Denis Wolff - Le manège et la batteuse de Longchamp (pages 21-28), par Jean-Marie Blaising.

[ Jean-Marie DEMANGE, Denis WOLFF , Villages lorrains, N° 195, été 2026 ]

Sources structurées

  1. Bulletin de la Société languedocienne de géographie 1941 — Jean GOTTMANN et Pierre GOUROU — p. 1-15
  2. Villages lorrains 2026 — Jean-Marie DEMANGE, Denis WOLFF — N° 195, été 2026
 

Référence suggérée : ecriVOSGES, « Albert Jean-Marie Eugène DEMANGEON », fiche bio-bibliographique, https://www.ecrivosges.com/fiche.php?id=5165 (consultée le 31 août 2026).

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