1932 —
L'Express de l'Est
AUX « GENS D’EPINAL »
Souvenirs
Alice Kampmann ! Ce nom lu dans l’Express de l’Est de ce jour évoque en moi des souvenirs précis, mais vieux de trente-cinq ans, que je vais essayer de revivre avec vous.
Je vois distinctement une fillette à l’air assuré, à la figure longue, aux cheveux plats coupés sur le front en une frange aux grands yeux bruns.
Elle met au travail, au jeu, la même ardeur.
Elle est droite, loyale, a déjà des opinions, les soutient. Elle ne craint rien ni personne et son état-major, une dizaine de fillettes de son âge, a même assurance, même confiance en soi et en la vie qui s’ouvre pour elles toutes pleine de promesses.
Le jeudi, ce sont les réunions dans une grande maison où la jeunesse est reine. Nous jouons à quiqui monouchette et, sans vergogne, grimpons sur le piano d’études de la chambre des enfants et sur tous les meubles d’un accès facile.
Quatre heures nous réunit, dans l’immense salle à manger, aux sœurs aînées et à leurs amies, pléiade de grandes jeunes filles belles et charmantes qui nous en imposent et font de nous, instantanément, des fillettes sages, occupées à se bien tenir à table et à savourer le mont-blanc et les glaces.
Madame Kampmann a pour chacune de nous le mot aimable qui nous enchante et ouvre notre cœur à la confiance.
Bien qu’elle nous en impose beaucoup, nous osons lui parler, ouvrir nos petites âmes à ce grand esprit dont les occupations multiples sont toutes dominées par le désir d’être utile à la collectivité, aux travailleurs dont l’ignorance entretient l’esclavage.
Elle veut instruire le peuple et s’y emploie.
Sa bibliothèque entière, qui est riche, s’ouvre un jour au public. Les livres, réunis depuis plusieurs générations par la famille Mallarmé, sont habillés de vert et prêtés à ses ouvriers, aux enfants des écoles, aux professeurs.
Nous avons encore l’âge où l’on fait ses délices de « Saint-Nicolas », un hebdomadaire fort intéressant de l’époque, mais d’autres trouvent leur voie dans les Mémoires d’une Idéaliste de Malwida de Meysenbourg, Le long du chemin, de Wagner…
Les années passent… Son activité ininterrompue a créé l’Université populaire.
L’idée est grande comme celle qui l’a conçue. Les collaborateurs ne manquent pas : Ils sont savants. Peut-être n’intéressent-ils pas toujours ces esprits avides de connaître qui se pressent dans la Maison du Peuple, avenue de Provence. C’est que, pour parler au peuple, il faut le connaître, l’aimer, deux dons que Mme Kampmann tenait de la nature qui l’avait comblée d’aspirations et de possibilités. Mais seule, au milieu d’un monde qui l’admirait mais ne la comprenait pas toujours et ne pouvait la suivre, son œuvre devait disparaître avec elle.
L’idée, elle, ne pouvait mourir ; elle a peut-être germé, grandi, mûri dans l’âme de certains enfants qui, devenus grands continuent discrètement sa tâche.
Voilà quelques souvenirs jetés au gré de l’improvisation sur une feuille de papier.
Puissent-ils rappeler aux Gens d’Epinal de la génération des quarante-cinq ans, une femme qui fut grande et l’honneur d’Epinal.
A Madame Alice Kampmann, sa fille, qui se révèle par un livre Constant Pichu, reflet des mœurs de la région visgienne (dit l’Express), je ne puis mieux faire que de parler de son enfance joyeuse, de sa mère et de la voie que son exemple nous a ouvert. Puissent ses livres plaire et instruire.
[
Léa CLAUDÉ
, L'Express de l'Est, 19 décembre 1932 ]
1933 —
L'Express de l'Est
Constant Pichu
Maurice Pottecher
Constant Pichu vint au monde dans un petit village des Vosges, un de ces petits villages agrippés au penchant de la colline, qui sentent la bruyère et l’aiguille de sapin, et sortent au printemps de leur manchon de neige pour se couvrir de lilas, de glycines, de clématites. La maison qu’habitait sa famille était isolée, en bordure de la route nationale ; un petit champ descendait en pente douce jusqu’à la Moselle.
Voilà, en quelques lignes, un paysage nettement et sobrement indiqué, que nous reconnaissons facilement pour un des nôtres. Et ce début nous invite à lire le roman que le nom de l’auteur, Mme Alice Kampmann, un nom originaire d’Alsace, mais bien connu à Épinal, nous recommande aussi, avant même que les lettres-préfaces de deux écrivains réputés, M. André Suarès et M. Romain Rolland, nous aient garanti l’intérêt du récit et le talent du conteur.
Une histoire très simple, très touchante, qui côtoie plus d’une fois le drame, qui finit par s’y précipiter, qui a de la vigueur, avec beaucoup de délicatesse, une psychologie juste sans subtilité ni maniérisme, une sensibilité profonde sans aucune larmoyante sentimentalité. L’histoire d’un humble qui, de par son origine — il a, de son père, du sang italien, et ses grands-parents maternels passaient pour un peu sorciers — porte en lui d’obscures aspirations au bonheur, à la beauté ; mais la misère de son existence et ses propres contradictions intimes ne lui permettront jamais de les réaliser. Il les cache, il les ignore presque, il se défend d’être sensible dès qu’il voit que ses élans seront incompris et ridiculisés ; il s’enferme dans le mutisme ou dans une hostilité farouche et maladroite, vis-à-vis même de ceux qui seraient disposés à lui témoigner intérêt et pitié. Et ce trait de caractère est fort juste, surtout pour des Lorrains, chez qui la pudeur des sentiments va souvent jusqu’à aimer mieux passer pour secs et rudes que de s’abandonner à des épanchements trop tendres.
Les plus belles pages de ce livre sont peut-être celles où nous est contée l’enfance malheureuse de ce petit garçon, maltraité par le mari de sa mère, qui n’est pas le père de ce bâtard, mal vu par les gens du village à cause de la réputation de ses grands-parents. La fuite de la mère et de deux enfants, dans la petite roulotte, par la nuit et sous la neige, la mort de la mère, chez le meunier qui les a recueillis, plus tard celle de la petite sœur à l’hôpital, forment des tableaux d’une réalité saisissante, qui évitent le mélodrame.
Le pauvre Constant Pichu connaît quelques jours presque heureux, des oasis dans ce grand désert qu’est l’existence des pauvres hères, condamnés à la misère matérielle et sentimentale… mais chaque fois qu’il a de ces échappées, c’est pour retomber plus avant sous le joug de la nécessité impitoyable. Au régiment, pendant la guerre, il passe pour une mauvaise tête, un révolté ; il n’est compris, à mi-mot, que par un lieutenant qui, ayant deviné ce qui se passait dans le mystère de ce cœur refermé, s’intéresse à lui, sans lui montrer une compassion offensante. Et alors, Constant, tout brûlant d’une tendresse qu’il ne montre pas non plus, accomplit des actes héroïques, dont il ne voudrait pas qu’on le félicitât.
Enfin, après bien des étapes où la rude vie de l’ouvrier est décrite en peu de phrases, avec le réalisme le plus sobre et le plus expressif, sans déclamation, sans même que l’écrivain intervienne pour juger, Constant découvre l’amour et s’y donne tout entier avec une fougue qui ne peut être que naïve. Et naturellement il est trompé. Cette belle fille, Céline, qui s’est donnée à lui, ne l’a pris que pour cacher une faute antérieure dont elle porte le poids vivant. Et après avoir mis son enfant au monde, elle ne tardera pas à retourner à une existence dépravée.
Tombé soudain du haut de son rêve, Constant, dans une scène pathétique, obéit à l’instinct de son cœur en sauvant la vie de l’enfant qui n’est pas le sien, alors qu’il n’avait qu’à le laisser périr. Mais quand, par la négligence de la mère et le sans-cœur d’un mauvais médecin, la mort reprend ce petit être qu’on lui avait arraché, c’en est fait de Constant. Il ne sera plus qu’une épave. Il se met à boire, il ne réagit pas contre l’abjection de l’existence que sa misérable compagne mène et lui fait accepter ; jusqu’au jour où, dans un sursaut de colère, il devient meurtrier.
Mais je ne voudrais pas, en disant qui il tue et ce qu’il advient de lui, déflorer entièrement l’intérêt de ce drame. Lisez-le plutôt et voyez si vous partagez l’avis de l’auteur de Jean-Christophe, M. Romain Rolland, qui aurait voulu que Mme Alice Kampmann arrêtât son roman sur la page de pitié, celle où Constant Pichu sauve l’enfant du mensonge, ou si vous approuverez la romancière d’avoir voulu aller jusqu’au bout de la triste et morne réalité.
Quoi qu’il en soit, vous ne pourrez rester insensible à ce qu’il y a, dans ce livre, d’émotion contenue, de justesse et de mesure dans l’analyse des sentiments et dans la description des paysages, de sobriété dans la forme. Une telle discrétion est, il faut l’avouer, assez rare chez un écrivain du sexe féminin. On sait combien, à part de rares exceptions, les dames de lettres s’abandonnent volontiers à des effusions sentimentales, à moins qu’elles n’apportent à la peinture des sensations une hardiesse déconcertante. Cette prolixité dans les deux genres n’est rien moins que favorable à l’art littéraire. Et le fait que bon nombre d’écrivains mâles se révèlent femmes aussi sur ce point, est peut-être pour elles une excuse, non une justification.
M. André Suarès, qui montre d’ordinaire une sévérité assez rude pour ce genre de littérature, a donc raison de signaler ce livre comme une assez belle exception ; et d’y louer à la fois la pitié dont il est plein et l’amour de la vie qui, malgré tant de tristesses, y rayonne, la justesse du ton et « cette sorte de réserve impassible », bien éloignée de l’indifférence. C’est, dit-il, une sorte de respect dû aux choses fatales, que la conscience révèle parfois aux esprits les plus humbles, mais qu’elle ne peut ni résoudre ni éviter.
Constant Pichu, par Alice Kampmann (Nouvelles Éditions latines).
[
Maurice POTTECHER
, L'Express de l'Est, mardi 19 décembre 1933, première page. ]