[ Paris (75) , 11/12/ 1810 – Paris (75) , 02/05/ 1857 ]
Auteur vosgien Passage vosgien
Musset dans les Vosges
Charles Guyot rapporte une soirée arrosée dans le Pays lorrain (juin 1906, p. 329-330) :
Alfred de Musset est venu une seule fois en Lorraine. Il se rendit chez son oncle Desherbiers, sous-préfet à Mirecourt en 1845.
Cette visite a laissé des souvenirs dans la petite ville lorraine, et j’ai entendu raconter l’impression qu’y avait produite le jeune Musset, par de vieilles gens jadis témoins de cette rencontre, dans le même salon où le bon Desherbiers avait présenté son neveu à la fine fleur de ses administrés. Ces souvenirs n’ajouteront rien à la gloire d’Alfred de Musset, non plus qu’à l’humble notoriété de Mirecourt ; si nous les recueillons ici, c’est que - dit-on, - rien de ce qui touche aux grands hommes ne doit être indifférent à la postérité.
Mirecourt en 1845 se piquait d’avoir une société polie, au courant de la littérature, du théâtre et des modes de Paris. Pour ces bourgeois délicats, l’arrivée d’Alfred de Musset fut un gros événement, ils demandèrent instamment à M. le sous-préfet de les mettre en relations avec
son neveu, dont le nom brillait d’un si vif éclat au firmament littéraire.
M. Desherbiers se montra tout de suite disposé à satisfaire les bonnes gens de Mirecourt, et à donner, en l’honneur d’Alfred, un grand dîner suivi d’une réception à la sous-préfecture.
Mais Alfred ne fut pas content du tout de se voir ainsi exhiber pour le plaisir d’amateurs de province ; si le chemin de fer eût alors existé, nul doute qu’il ne se fût immédiatement dérobé en prenant le premier train. S’il resta, pour ne pas contrister son oncle, il le fit en grognant et fut aussi désagréable que possible pendant cette soirée qui lui était imposée. Au dîner, il ne parut prendre intérêt qu’au bon vin de Lorraine, et surtout à un certain 1838 que les côtes de Mirecourt avaient produit très moelleux et de superbe couleur. Au salon, quand on voulut amener la conversation sur la littérature, il ne répondit que par monosyllabes et d’un air souverainement ennuyé à ces braves gens qui eussent été si heureux de l’entendre disserter romantisme ou les entretenir du monde fashionable de Paris. Enfin, quelqu’un lui ayant demandé de réciter des vers, cela mit le comble à son exaspération, et le méchant gamin qui était en lui résolut de se venger de la contrainte qu’on lui faisait subir.
S’excusant de ne pouvoir se résoudre à débiter ses poèmes, il offrit en échange de chanter une romance nouvelle, et d’une voix de stentor il entonna ce refrain de caserne :
Mère Brabançon - çon - çon,
Vendez-nous d’l’eau d’vie - oui - oui,
Aux sous-officiers de la garnison !
Et il ne fit pas grâce des couplets, qui sont, paraît-il, un peu raides.
Horreur et désolation ! Le salon se vida comme par enchantement, et la bonne société de Mirecourt s’enfuit scandalisée. Le lendemain, un jeune poète de la localité rima, sur ce pénible incident, une petite pièce qui commençait ainsi :
J’ai lu dans les livres - ivres - ivres,
Que les gens d’esprit
Alors qu’ils sont ivres - ivres - ivres,
Sont fort mal appris.
Le plus fâché de tous fut sans doute le bon Desherbiers. Il dut faire à Alfred une de ces querelles qui toujours d’ailleurs se terminaient assez vite, et au bout desquelles l’oncle se croyait obligé de demander pardon à son coquin de neveu.
Le journal Le Correspondant, daté du 10 mars 1910, publie deux lettres de Musset à son ami Alfred Tattet :
Mirecourt, 28 mai 1845.
[...] Oui mon cher, je suis dans les Vosges, et vous pouvez dire en songeant à moi : "Épinal, Vosges, Épinal", en toute vérité, car, grâce à l’amabilité du Préfet et aux avances flatteuses des indigènes, je voltige de ci de là, en attendant que l’eau de Plombières soit chaude. Je suis un papillon de mairies, une Joconde d’arrondissement, je dîne avec des
principaux de collège et même des inspecteurs généraux, l’unique gendarme des bourgs circonvoisins se découvre devant ma boutonnière, je suis fêté partout, on m’offre de la bière. Je ne sais pas encore ce qu’en pensent les dames, attendu qu’il n’y en a pas. Çà et là quelques potirons affectent bien la forme humaine, mais c’est une contrefaçon lorraine... On me dit que je trouverai à Plombières (si j’y vais) plusieurs genres de sylphides. Si j’y
découvre par hasard l’objet qui doit me fixer pour la vie, je vous en ferai part sous le sceau du secret avant que tout le monde le sache.
Écrivez-moi à Mirecourt. [...).
Paris, 20 août 1845.
[...] J’ai fait de grandes pérégrinations. Sachez, mon cher ami, que j’ai été d’abord de Mirecourt à Épinal, puis d’Épinal à Mirecourt. De là, je me suis rendu à Épinal, puis de ce dernier lieu j’ai senti le besoin de revoir Mirecourt. Après quoi, j’ai été à Plombières. De Plombières je devais nécessairement revenir à Mirecourt. Mais alors le moment est venu de retourner à Épinal. Une fois à Épinal, je ne pouvais me dispenser de retourner à Plombières. Plombières m’a paru trop voisin de Mirecourt pour n’y pas faire une petite excursion, et ainsi de suite pendant trois mois, toujours avec la même variété, le même imprévu, et cette inconstance délicieuse qui fait le charme de la vie. Vous concevrez du reste, je suppose, tout ce qu’il y a eu d’instructif pour moi dans ces folles excursions à plus de dix ou douze lieues à la ronde. Rien n’élève le cœur et n’embellit l’esprit comme ces grandes tournées dans le royaume. C’est incroyable le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d’oies, de chopes de bière, de garçons d’écurie, d’adjoints, de plats de viandes réchauffées, de curés de villages, de personnes lettrées, de hauts dignitaires, de plants de houblon, de chevaux vicieux et d’ânes éreintés, qui m’ont passé devant les yeux. Puis, comme dit une admirable pièce de vers à ma façon :
Le long, le long de la Moselle,
J’ai vu plus d’une demoiselle
Faisant, faisant de la dentelle... etc... [...]
La pièce de vers dont parle Musset en 1845 s’intitule Ballade à la lune. Le manuscrit est conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon :
J’ai vu, dans leur beauté lorraine,
Les Vosges, et leur souveraine,
La demi-suissesse Épinal,
J’ai vu la plaine et la montagne,
La cour, la ville et la campagne,
Toute une messe, et presque un bal.
J’ai vu l’église et le musée,
Les grisettes à leur croisée,
Et les cuirassiers à cheval ;
J’ai vu passer une Andalouse
Qui, pour rimer avec pelouse,
Se disait coquette et jalouse,
Mais qui chérissait tendrement
Son gros petit mari Flamand.
J’ai fumé sur la promenade
Des coteaux de Remiremont ;
J’ai même accompli l’escalade
Du jardin où Monsieur Lormont
A sa tour monte au haut d’un mont
Pour voir si Malbrough est malade.
J’ai vu de petits galopins
Qui font très bien des papiers peints.
Le long, le long de la Moselle,
J’ai vu plus d’une demoiselle
Qui fait, qui fait de la dentelle.
Ayant tout vu, tout approuvé,
Satisfait de la préfecture
Mais un peu las de son pavé,
J’ai dormi sous la couverture,
Où le roi, peut-être, a rêvé...