1866 —
Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien
DUTAC (Pierre-Nicolas) est né à Épinal en 1785. Il avait à peine 4 ans lorsqu’il perdit son père. Les grands événements dont notre pays fut quelque temps après le théâtre, exercèrent sur son imagination ardente une puissante influence. Religion, royauté, noblesse, tout ce, que l’homme avait jusqu’alors adoré ou respecté tombait sous la hache révolutionnaire : époque terrible et sublime, qui établissait sur la place publique l’échafaud comme moyen de gouvernement, et qui portait jusqu’aux extrémités de la terre la gloire du nom français ! Mais, à travers les ruines qui jonchaient le sol de la France, apparut un monde nouveau, comme au milieu des débris des temples de Memphis et de Thèbes, se glissent la verdure et les fleurs pour les couronner d’une brillante auréole. Le tiers-état, qui n’était rien, devint tout : l’homme, débarrassé de ses liens, se leva au milieu des décombres, en poussant un long cri d’espérance et de liberté ! Et la face de l’Europe fut changée !
Dutac avait jusqu’à sa mort conservé religieusement dans son cœur le souvenir de ces temps héroïques.
A l’âge de 14 ans, l’arme au bras, il gardait six cents prisonniers, que les victoires de la République avaient jetés dans l’église des annonciades d’Épinal, et plus tard, en 1815, il disputait à l’étranger qui avait envahi nos frontières, le sol de la patrie.
Mais Dieu se réservait la France à de nouvelles destinées ; ni le courage de nos troupes, ni le génie de Napoléon ne put triompher ! comme le disait notre barde Vosgien :
Tout passe, ainsi ma patrie elle-même,
Après avoir dompté cent peuples belliqueux,
Précipitée un jour de sa grandeur suprême,
S’en ira dans l’oubli se confondre avec eux.
Au fracas des armes, au bruit des nations s’entrechoquant aux jours de batailles, succédèrent là paix et le repos. Alors toute l’activité de l’esprit se tourna vers l’agriculture et l’industrie.
Pendant que Dutac cherchait dans le commerce les moyens de subvenir aux besoins de sa famille, son frère, encouragé par une médaille d’or décernée à son premier tableau, se livrait avec ardeur au culte des beaux arts.
Mais Pierre Dutac a conçu d’autres projets. La Moselle, notre belle et limpide rivière, en se creusant mille lits divers avait voué à la stérilité de vastes plaines, et souvent même avait menacé, dans les débordements, de couvrir de ses eaux les communes qui l’avoisinent. Les efforts d’un roi bienfaisant, qui a laissé en Lorraine de si doux souvenirs étaient restés impuissants. Dutac écrit à son frère, l’engage à quitter ses pinceaux pour venir dans les Vosges réaliser le rêve de Stanislas. La grandeur de l’entreprise saisit l’imagination d’Antoine Dutac, et bientôt les deux frères sont réunis.
En peu de mois, toute la ligne de la Moselle est parcourue et étudiée, les plans sont tracés, et un avant-projet est soumis au gouvernement. En ce moment, les deux frères pensèrent que l’État seul, en leur venant en aide, pouvait mener à fin cette utile entreprise. Ils ne se doutaient pas des lenteurs qu’entraîne dans les bureaux l’examen d’un projet ; d’un autre côté, leurs opinions politiques, hautement manifestées, n’étaient pas de nature, sous la restauration, à aplanir les obstacles. L’avant-projet resta enfoui dans les cartons ministériels.
Faudra-t-il donc abandonner cette idée, qui, pendant si longtemps, a bercé leur esprit d’un si doux espoir ? Faut-il qu’elle soit stérile et qu’elle s’évanouisse au moment où elle peut se réaliser ?
Devant Dutac se dressent des difficultés qui paraissent insurmontables. Il faut de l’argent, et il n’en a pas ! Les conseils municipaux, toutes les administrations se montrent hostiles. Il faut que les canaux traversent des propriétés qu’on ne veut pas vendre, et la loi d’Angeville n’a pas encore paru ! Qui donc n’aurait pas reculé devant ces obstacles ? Mais Dutac a vu dans son imagination ces grèves arides se convertir en prairies fertiles et riantes ; ces pauvres villages, qui nourrissent avec peine un maigre et chétif bétail, devenir l’asile de l’aisance, de la prospérité et de l’abondance. Et il se met à l’œuvre.
C’était en 1828 ; les deux frères, en réalisant toutes leurs ressources, achètent la ferme de la Gosse. C’est là qu’ils vont commencer leurs travaux, c’est là qu’ils tentent, pour la première fois, d’emprisonner dans un seul lit cette capricieuse qui bien souvent secoue le joug qu’on lui impose, et brise en frémissant les liens qui l’enterrent. Que d’essais, de tâtonnements, de mécomptes ! Combien de fois n’ont-ils pas vu disparaître le soir les travaux qu’ils avaient terminés le matin.
Cette première tentative avait réussi, ceux qui tant de fois avaient désespéré du succès, étaient obligés de se rendre à l’évidence ; mais cette ferme, dont la valeur se trouvait quintuplée, ne devait servir qu’à montrer les ressources qu’on pouvait tirer de l’action fertilisante des eaux de la Moselle. Il fallait, sur une plus large échelle, en traitant avec les communes, obtenir la concession de ces vastes pâtis qui étaient enlevés à l’agriculture. Les membres des conseils municipaux, soit faute de confiance dans la durée de ces prairies, soit qu’ils craignissent de voir diminuer la valeur de leurs propriétés particulières, suscitaient mille entraves. Ce n’était qu’à force d’adresse, de démarches, de promesses et de persévérance qu’on obtenait leur assentiment, et souvent même après le traité, on élevait de nouveaux obstacles à ceux qui augmentaient le bien-être des populations.
Cependant, pour exécuter de semblables travaux, des fonds considérables devenaient nécessaires. Ce furent des étrangers, dont les noms, du reste, sont connus dans la science agricole, qui se chargèrent de fournir aux frères Dutac les moyens d’arriver au but qu’ils s’étaient proposé. MM. Naville avaient compris quels résultats devait procurer pour le pays et pour l’agriculture l’exécution de ces travaux. Grâce à eux, notre collègue a pu au moins, avant de mourir, voir des prairies magnifiques s’étendre d’Épinal à Gripport, sur une longueur de trente-six kilomètres, et sur une superficie d’environ mille hectares. Aujourd’hui plus de dix mille pieds d’arbres croissent le long des canaux principaux et en maintiennent la solidité, tout en arrêtant l’impétuosité des vents.
La Moselle, encaissée, permet le flottage des bois qui proviennent de nos montagnes. Le malheureux qui, en toute saison, trouve dans ces prés de l’ouvrage, peut, en achetant une vache ou une chèvre, trouver à bas prix les moyens de la nourrir. Les communes, enrichies par les prairies qu’elles ont obtenues en échange de leurs grèves stériles, peuvent restaurer leur vieille église et rétablir la maison d’école qui tombe en ruine. Ainsi, partout le long de ces rives, à la misère ont succède le bien-être et l’aisance.
De tels résultats obtenus devaient porter haut le nom de Dutac. De tous les points de la France on vint examiner, étudier, admirer ces magnifiques travaux. Des irrigateurs formés par les conseils et les leçons des deux frères cherchent encore, jusqu’au fond de la Bretagne, à rendre à l’agriculture ses poétiques, mais stériles bruyères. En 1846, la société royale et centrale d’agriculture lui décernait la grande médaille d’or, et le gouvernement de Juillet lui remettait la croix de la Légion d’honneur.
Pourquoi faut-il le dire ! Pendant vingt années de labeurs, de tourments et d’inquiétudes, Pierre Dutac n’a recueilli que la renommée. Après avoir enrichi son pays, il est mort sans fortune.
Inutile de rappeler ses vertus privées, la franchise, la loyauté de son caractère, son désintéressement, et la bonté de son cœur. Si quelques intérêts privés ont été froissés, son excuse n’est-elle pas dans le but qu’il s’était proposé, dans le bien qu’il a fait.
Il était à Paris, rêvant encore à de nobles entreprises, lorsque l’impitoyable mort est venue le frapper ! Il est mort loin des siens, loin de son frère chéri, le confident de ses douleurs et de ses espérances. Au dernier moment, sa pensée se reporta vers le lieu de sa naissance, vers les Vosges, qu’il aimait d’un amour si tendre, vers cette belle Moselle dont il avait tant de fois parcouru les rives, vers ces prairies fertiles que son génie avait créées, et, pour la première fois, peut-être, un éclair d’orgueil illumina son front !
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
DUTAC (Frères)
Pierre Nicolas Dutac (Épinal, 6 avril 1783 - Paris, 27 août 1849) est le fils de Pierre François Dutac et d’une demoiselle Herbit. Patriote républicain, il monte la garde dès l’âge de quatorze ans devant l’église des Annonciades où sont enfermés les prisonniers de guerre. En 1815, il combat comme franc-tireur contre les Kayserlicks.
Son frère cadet Antoine, né à Épinal le 9 septembre 1786, adopte la même conduite. A l’issue de leurs études, l’aîné devient négociant. Le second exerce la profession de géomètre-dessinateur au Cadastre. Tous deux sont reçus dans la bonne société. En 1812, ils sont inscrits sur le tableau de la Loge spinalienne La Parfaite Union. Ils deviennent également membres de la Société d’Émulation des Vosges fondée le 25 janvier 1825 à Épinal.
A cette époque, en aval de cette cité, la Moselle décrit de nombreux méandres. Ses crues désastreuses ont laissé aux Spinaliens de douloureux souvenirs. Pierre Nicolas Dutac estime qu’en régularisant le cours de cette rivière, de nombreux terrains pourraient être récupérés et en même temps, on mettrait un terme aux inondations. Il élabore des plans avec son frère. Leur avant-projet est soumis au Gouvernement, mais il dort durant plusieurs années dans les cartons du Ministère. Pendant ce temps, Pierre Nicolas et Antoine Dutac achètent la ferme de la Gosse, située à Golbey et entreprennent un premier travail. Le résultat se révèle encourageant. Pour poursuivre cette tâche, il leur faut maintenant vaincre la méfiance des conseils municipaux riverains et disposer de fonds considérables. Ils trouvent des bailleurs en Suisse. Les frères Naville acceptent de financer leur entreprise après avoir compris qu’elle était rentable. Les bénéfices qu’ils en retirent ne sont pas négligeables. Durant plusieurs années, grâce à eux, des nuées de jeunes ouvriers peuvent s’activer le long de la Moselle entre Épinal et Gripport. Ce travail dure vingt-cinq ans, il permet de récupérer plus de mille hectares de prairies.
Les deux frères fondent ensuite à Barbelouze une marbrerie dans laquelle est taillée une partie des pierres qui forment le sol du Panthéon. La Société d’agriculture décerne à Pierre Nicolas Dutac une grande médaille à titre de récompense. Il est nommé également chevalier de la Légion d’honneur.
Antoine Dutac, son frère, s’est fait aussi connaître comme artiste-peintre. En 1817, il obtient une médaille d’or au Salon de Paris pour sa Cascade de Tendon. A l’issue d’un séjour de quelques années dans la capitale, il revient à Épinal où il meurt célibataire le 11 mai 1857.
Bibl. : Bossu (Jean).- Chronique des rues d’Épinal, tome I, 1976, pages 68 et 69.
[Georges Poull].