1879 —
Biographie alsacienne-lorraine / A. Cerfberr de Médelsheim
TURCK Léopold.- Médecin, ancien représentant du peuple, né à Nancy le 11 novembre 1797, vint à Paris suivre ses études de médecine.
Lié avec Buchez, il le seconda activement dans ses travaux de propagande libérale et contribua beaucoup à fonder la charbonnerie en Lorraine. En 1822, il publia le premier numéro de l’Almanach du peuple ; c’était aussi le premier écrit républicain qui depuis l’invasion eût paru en province ; il fut pour ce fait jugé à la cour d’assises de Nancy et acquitté.
Établi comme médecin aux Eaux de Plombières, il ne cessa point de professer ouvertement ses opinions républicaines. C’est de là qu’il fut nommé commissaire du département par Ledru-Rollin ; il refusa les 40 fr par jour attribués à cette fonction. Élu représentant des Vosges par 60 000 suffrages, et convaincu que le triomphe de la République dépendait du triomphe du gouvernement du général Cavaignac dont plus tard il devint l’ami, il soutint ce gouvernement de ses votes autant que le lui permirent ses convictions républicaines.
Il fit partie du comité de l’Algérie et des colonies, dont il fut le secrétaire ; il demanda que les maires fussent nommés par le peuple ; il appuya l’amendement Grévy, se prononça pour quelques-unes des propositions soutenues par l’École phalanstérienne. Après l’élection de décembre, il combattit vivement le gouvernement de Louis-Napoléon et vota même pour la mise en accusation du Président et de ses ministres, à l’occasion de l’expédition de Rome. Non réélu à l’Assemblée législative, il continua l’exercice de sa profession de médecin.
Depuis quelques années, le docteur Turck s’est retiré à Gray où il a été persécuté, condamné à la prison, à de très fortes amendes, et à des dommages-intérêts considérables. Ses nouveaux concitoyens l’en ont dédommagé en le nommant, le même jour, conseiller municipal à Gray et à Arc-les-Gray. Comme médecin, on a de lui plusieurs ouvrages sur les eaux de Plombières ; un traité de Médecine populaire, dans la Bibliothèque utile ; un traité de la Vieillesse étudiée comme maladie ; beaucoup de Mémoires dans les journaux de médecine, et enfin plusieurs mémoires sur la nature et le traitement de la folie, ainsi que sur les funestes effets de la réclusion dans les maisons de santé, les asiles, chez la plupart des fous.
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
TURCK (Léopold) , médecin, philanthrope, homme politique
Nancy, 11 novembre 1797 – Gray (Haute-Saône), 6 juillet 1887
Fils de Nicolas Léopold de Turck, négociant, et de Marie Bertier, il étudie la médecine à Paris et à Strasbourg. Dans la capitale, il se lie avec un de ses camarades de cours, Philippe Buchez, l’un des introducteurs de la Charbonnerie en France. Il adopte les conceptions de son ami et introduit à son tour la Charbonnerie en Lorraine, à son retour, en 1822. Dès cette année, et pour exposer ses idées libérales et républicaines, il publie un Almanach du Peuple qui lui valut d’être traduit devant la cour d’assises de Nancy. Acquitté, il reprendra, à partir de 1830, la publication de son Almanach en s’attaquant cette fois à la Monarchie de Juillet.
En 1824, pourvu du titre d’officier de santé, il se fixe aux Granges-de-Plombières et quelques années plus tard, muni du titre de docteur en médecine, il s’installe à Plombières-les-Bains ou sa philanthropie lui gagne l’estime de tous. À la fondation de la Société d’émulation des Vosges en 1825, il fait partie de la commission de bienfaisance pour laquelle il rédige un Mémoire en faveur des pauvres qui attire l’attention de ses collègues sur les déshérités. Avec le vicaire de Plombières, ouvert aux idées de Lamennais, il fonde un hospice qui n’a qu’une durée éphémère. Il appartient également à la Maçonnerie où, localement, il joue un rôle important : initié en 1826, il est en 1829 associé libre de la loge La Parfaite union d’Épinal et en 1831 de la loge Saint-Jean de Jérusalem à Nancy. Ami de Mathieu d’Épinal, il participe à son activité tout en restant éloigné de son communisme babouviste. C’est avec lui qu’il fonde, au lendemain de la Révolution de Juillet, un journal républicain, La Sentinelle des Vosges, dont il rédige la profession de foi. Élu au même moment capitaine de la Garde nationale de Plombières, il démissionne de cette fonction le 20 mai 1834.
D’une grande charité, le docteur Turck continue à soigner gratuitement les familles les plus démunies, vivant des maigres revenus d’une ferme. Ainsi acquiert-il à Plombières et dans les environs une grande popularité. Son influence paraît redoutable au préfet Siméon qui, en avril 1832, lance contre lui une information pour exercice illégal de la médecine. Son opposition à la Monarchie de Juillet n’est pas systématique ; il appartient à cette tendance dite du Mouvement, qui bien que fortement teintée de républicanisme en ce qui le concerne, s’accommoderait d’une évolution du régime vers des réformes libérales. C’est pourquoi il place son espoir en la personne de l’héritier du trône, le duc d’Orléans, connu pour ses idées libérales. Lorsque ce dernier accompagne son épouse aux eaux de Plombières en juillet 1842 et connaît une fin tragique dans un accident de carrosse à Saint-Cloud, il va jusqu’à publier son Panégyrique. Devenu, en apparence du moins, plus modéré, il occupe un certain nombre de fonctions électives et sociales avec, semble-t-il, la bienveillance de l’administration : il est à la veille de la Révolution de 1848, membre du conseil d’arrondissement de Remiremont, inspecteur du travail des enfants dans les manufactures et membre du jury d’expropriation pour le canton de Plombières.
Cependant, son opposition se réveille dans les dernières années du régime orléaniste ; il prend part avec Mougin, de Remiremont, en 1847 à la création d’un nouveau journal républicain, L’Echo des Vosges, et lorsque la Révolution de 1848 éclate, il se voit nommé commissaire du gouvernement dans le département des Vosges par un arrêté du ministre de l’intérieur, Ledru-Rollin, en date du 28 février. Il se met immédiatement au travail, entretient une abondante correspondance et multiplie les circulaires : sur les victimes de la Révolution, sur le drapeau national, sur la réorganisation de la garde nationale, le commerce et la circulation des grains, la durée du travail dans les ateliers, l’abonnement aux journaux politiques… Cette intense activité est interrompue au bout de trois semaines par la nomination de deux autres commissaires, Ballon, avocat à Épinal, et Quillot, notaire à Corcieux. Le docteur Turck, blessé dans son amour-propre, démissionne de ses fonctions le 21 mars.
Le 9 avril 1848, il est élu par le suffrage universel représentant du peuple à l’Assemblée constituante avec 58 203 voix sur 83 336 suffrages exprimés. À la Chambre, siégeant parmi les républicains modérés, il soutient le gouvernement du général Cavaignac. Il fait partie du comité des colonies, demande l’élection des maires par le peuple, appuie l’amendement Grévy contre l’élection du président au suffrage universel et se prononce même pour quelques-unes des propositions soutenues par l’école phalanstérienne. Après l’élection du 10 décembre 1848 qui porte Louis Napoléon Bonaparte à la tête de la République, il combat vivement le gouvernement du nouveau président et condamne l’expédition de Rome. Il n’est pas réélu aux élections législatives de mai 1849, n’obtenant que 13 443 voix sur 66 415 suffrages.
Le docteur Turck se console de cet échec en retournant exercer la médecine à Plombières, se consacrant entièrement à ses malades et aux études médicales. Son intense activité politique ne l’avait d’ailleurs jamais empêché de mener parallèlement quelques recherches scientifiques. Il s’intéresse particulièrement au traitement de la fièvre typhoïde dans plusieurs publications : Mémoire sur la nature de la fièvre typhoïde et sur le traitement à lui opposer (1843), De la nature et du traitement de la fièvre typhoïde (1846)… Il rédige un Essai sur le cancer (Londres, 1842), un opuscule sur la Suette miliaire et la miliaire rhumatismale (1841) et un Mémoire sur la nature de la folie (1845).
En 1854, il fait paraître à Paris, chez Baillière, un ouvrage de plus de 400 pages qui eut un certain retentissement : De la vieillesse étudiée comme maladie et des moyens de la combattre dans lequel il préconisait l’usage des bains de soleil et se posait en ancêtre de l’héliothérapie. Chez le même éditeur, il donne en 1861 une Méthode pratique de laryngoscopie. Il est aussi l’auteur d’un traité de Médecine populaire ou premiers soins à donner aux malades et aux blessés… (1870).
Il s’intéresse aussi très vivement aux eaux de Plombières dont il avait été nommé médecin inspecteur. Dès 1828, il publie Du mode d’action des eaux minéro-thermales de Plombières, qui connut trois autres éditions ; la dernière en 1847 débute par une ample monographie de la station, suivi de 280 pages d’observation médicale se rapportant aux différentes maladies justiciables des zones de Plombières. Parmi elles, le docteur Turck faisait figurer la folie. Pour recevoir ce genre de malades, il avait fait aménager à Plombières une maison spéciale.
Le démon de la politique reprit le docteur Turck sur la fin de son existence. En juin 1864, il est élu par le canton de Plombières conseiller général par 1712 voix sous l’étiquette républicaine contre 640 à Hérisé, notaire au Val-d’Ajol. Veuf pour la deuxième fois, il contracte une troisième union avec la fille du propriétaire des Grands moulins de Gray. À la suite de ce mariage, il abandonne Plombières et les Vosges en 1871 pour se fixer dans la petite ville franc-comtoise, laissant son cabinet médical et son siège de conseiller général à son gendre, le docteur Liétard. Rester fidèle à ses opinions républicaines, il collabore à L’Indépendance de la Haute-Saône. Dans ce journal, il fait une campagne très vive contre le duc de Marmier qui se portait candidat à la députation (janvier 1874). Il est poursuivi en diffamation par ce dernier et condamné par le tribunal de Gray le 14 février 1874 à 40 jours de prison et 10 000 Fr. d’amende, peine qui fut réduite en appel.
Le docteur Turck mit sans doute en pratique les méthodes qu’il avait recommandées pour combattre la vieillesse, car il vécut fort vieux. Il mourut en effet, à Gray, le 4 juin 1887 âgé de 90 ans, ayant traversé tout le siècle, connu tous ses régimes et par son adhésion au carbonarisme, au fouriérisme, au socialisme, au républicanisme, participé au vaste bouillonnement d’idées qui le caractérisent.
Bibl. : Kastener (J.).- Le docteur Turck et le département des Vosges, in Annales de la Société d’émulation des Vosges, 1939-1948, p. 11-21.
Dictionnaire du mouvement ouvrier (1789-1870) : article de Jean Bossu.
Alexandre (Philippe).- La presse dans les Vosges, vol. 1 (1822-1870).
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Albert Ronsin
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