1968 —
La Liberté de l’Est
Un conteur délaissé :
René Perrout
historien des Bourgeois d’Épinal
Le centenaire de René Perrout aura passé inaperçu. C’était pourtant un vieil enfant d’Épinal qui, toute sa vie, resta amoureux de cette Cité des Images où il vit le jour, 5 rue Raymond-Poincaré, le 26 janvier 1868, comme une plaque apposée sur l’immeuble rappelle aux passants indifférents.
René Perrout avait fait son Droit et son volontariat à Nancy. Il y plaida également souvent, car c’était un excellent avocat, qui fut plusieurs fois bâtonnier. Mais, hors ces déplacements d’affaires, il avait horreur des voyages. Il habita toujours sa bonne ville, d’abord rue Thiers, puis rue de la Louvière, où il mourut en 1920.
Une silhouette
Il avait des cheveux bruns, grisonnant de bonne heure et une petite moustache qu’il supprima dans ses vieux jours. Il n’arbora de lunettes que sur le tard. Il resta célibataire, mais fut un oncle gâteau comme on en vit peu.
Son grand passe-temps était la littérature. Il aimait énormément Flaubert, puis Balzac. Il était un intime de Barrès qui préfaça quelques-uns de ses livres. Il connaissait Mistral, Anatole France, Moselly, Pottecher, Sadoul, dont les portraits dédicacés ornaient sa maison.
Son appartement était un vrai musée. Outre une splendide bibliothèque, il avait un salon entièrement japonais. Il était toujours fourré chez les antiquaires. Il aimait les gravures les tableaux. Victor prouvé, de Nancy, fit son portrait.
Ami de la bonne chère, très gai, rabelaisien, très farceur même, il traitait magnifiquement ses amis : les frères Tharaud vinrent chez lui, et aussi Lucien Descaves, Georges d’Esparbès et, naturellement, le Charles, c’est-à-dire Charles Sadoul, fondateur de cette belle revue qu’était, et que reste Le Pays lorrain.
En dehors de la littérature, il ne dédaignait pas le théâtre. Il adorait les promenades champêtres. Il avait une petite ferme-laiterie à la Colombière ; c’est elle qui est représentée sur son ex-libris avec la devise misanthropique : Amicus liber, homo lupus (L’homme n’est qu’un loup, le livre est un ami).
La chasse était pour lui un prétexte à rêvasser dans les bois. Cet amour de la nature explique sa prédilection pour Virgile qu’il relisait dans le texte sans jamais se lasser.
Le vieil Épinal de son enfance
Certains de ses travaux (sur l’imagerie par exemple) ont pu être dépassés, mais il a gardé une puissance d’évocation qui nous rend familières les choses du passé. Laissons-le nous décrire ce qu’était, au siècle dernier, la colline où la ZUP dresse sa tour et ses blocs :
La colline de la Justice était un but émouvant de promenades. Nous suivions le chemin des Patients qui la contourne encore, ou bien nous gravissions un escalier interminable qui traverse une maison étrange, au nom sinistre : la maison du bourreau.
Elle avait abrité le dernier bourreau de la ville, le dernier maître des hautes-œuvres d’Épinal, le père Câné, de farouche mémoire. On citait de lui des traits cruels : on racontait même qu’il avait achevé férocement avec son couteau la décollation des suppliciés. Nous passions en tremblant. Un peu plus loin, le dimanche après les vêpres, nous ramassions sur le sentier les feuilles sèches d’un gros noyer et nous les roulions, pour les fumer, dans les pages de nos paroissiens.
En arrivant sur le plateau, nous gagnions, près d’une ferme, un petit bois obscur qui nous donnait le frisson. Il y avait un tertre où, nous disait-on, s’érigeait la potence et, à côté, une profonde excavation – qui n’était, ai-je appris depuis, qu’un sondage de carrière –, mais qu’avec la tradition nous appelions le trou des pendus. Des ombres remuaient sous les arbres. Nous imaginions le père Câné, en habit rouge et masqué. Il nous semblait que les oiseaux suspendaient leur ramage dans ce lieu d’horreur. Après ces émotions, nous nous répandions dans les champs du voisinage. Nous déterrions les carottes et les navets. Nous les croquions sur l’heure avec avidité. Ils étaient détestables, creux, fades, insipides, mais nous les jugions exquis : ils avaient la saveur du fruit défendu. (Le Pays lorrain, 1920).
Cher René Perrout, les vieux Spinaliens qui vous ont connu, et ceux qui ont appris, en vous lisant, à vous aimer, ne vous oublieront jamais.
Jean Bossu.
[
La Liberté de l’Est , février 1968 ]
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
PERROUT (René), écrivain régionaliste
Epinal, 26 janvier 1868 – Epinal, 11 septembre 1920
Issu d’une vieille famille spinalienne, René Perrout effectue ses études secondaires au collège de sa ville natale. Il se rend ensuite à Nancy pour suivre les cours des Facultés de Lettres et de Droit. Reçu avocat, il s’inscrit au barreau d’Epinal. Il y prend tout de suite une place prépondérante, en raison de sa précision et de sa fougue à défendre les causes justes. Son français est d’une absolue pureté, avec un accent vosgien accentué à dessein. Dans ses interventions, il laisse entrevoir une âme poétique, pleine de choses du terroir, conservatrice obstinée des traditions. Il montre bientôt qu’il est enraciné profondément au sol de sa cité natale.
Dans sa confortable maison de la rue de la Louvière, il s’attache à réunir une remarquable collection d’objets et de livres ayant trait au folklore, à l’histoire et aux mœurs d’Epinal. Quand il décide d’écrire lui-même, il connaît le succès. Ses Histoires lorraines sont en effet très bien accueillies. Encouragé, il fait paraître Autour de mon clocher, puis Promenades sentimentales, récits spirituels, légendes naïves où l’authenticité se mêle à l’invention. Grâce à ces œuvres, nous faisons connaissance avec l’une des dernières chanoinesses d’Epinal et nous pouvons à tout moment nous rendre à la fête, sur le Cours parmi les loteries et les chevaux de bois qui enchantaient nos arrières-grands-parents.
Goëry Coquart, qui voit ensuite le jour, assure à René Perrout la conquête du grand public. Ce journal romancé d’un bourgeois du XVIIe siècle nous conte les moments difficiles de la cité spinalienne envahie par les armées françaises. Dans Marius Pilgrin, il se dépeint sous le nom de Pierre Auger, tout en célébrant le calme de la vie provinciale. Dans Au Seuil de l’Alsace, il évoque l’invasion allemande et l’occupation à Epinal en 1870-1871. Parmi ses autres ouvrages, citons encore La vie pathétique de Théodore Briquel, qui fait suite à Impressions de guerre. Il n’en voit pas la parution en raison de son décès prématuré.
La Grande guerre et les changements intervenus dans la vie locale, suivis par la mort d’Henri Perrout son frère, l’ont beaucoup affecté. Comme Emile Moselly, le chantre du Toulois, il n’a pas connu l’épanouissement de son automne.
Maurice Barrès, dont il a été l’ami l’appelait Perrout le Spinalien. Préfaçant l’un de ses ouvrages, il a écrit : Vous dégagez, vous enrichissez le sens des paysages spinaliens… Vous vous êtes tout de suite aperçu que vous aviez une sensibilité lorraine et vous l’avez laissée s’exprimer.
Le 10 juin 1932, une plaque a été apposée sur sa maison natale située 5 place des Vieux-Moulins, par les soins du comité de l’Association des Ecrivains lorrains. Une rue d’Epinal porte également son nom.
Bibl. : Poull (G.).– Il y a eu cent ans, le 26 janvier dernier naissait René Perrout, journal La Liberté de l’Est du 13 février 1968.
Midon (R.).– Il y a cent ans naissait René Perrout le Spinalien, journal L’Est Républicain du 18 février 1968.
Bulletin trimestriel de la Société d’Emulation des Vosges, octobre 1920, p. 1 et janvier 1923, p. 12 et suiv.
[
Georges Poull
]