Claude-François DE VALLEE D’HOUSSEVILLE

[ Nancy (54) , 21/02/ 1728 – , // ]

militaire

garde du corps du roi de Pologne, officier au service de France

Biographie vosgienne

1971 — La Liberté de l’Est

Les frasques d’un jeune officier vosgien
à la veille de la Révolution


Il existe aux archives départementales un certain nombre de papiers personnels ayant appartenu à des émigrés. Malheureusement, il s’agit la plupart du temps de papiers d’affaires. Sans doute ont-ils été conservés, à l’époque de la Révolution, justement parce que ce pouvait être des pièces justificatives de créances sur les biens d’émigrés. On y chercherait vainement des lettres familières, la relation de petits potins, ou des billets d’amoureux. Cependant, l’étude de ces papiers permet parfois de dessiner des silhouettes.

Un bon jeune homme…

C’est ainsi que nous allons essayer de présenter un jeune officier du régiment Royal Infanterie, dont le papa, ancien garde du corps du roi de Pologne et ancien officier au service de France, vivait à Neufchâteau. Ce jeune homme se nommait Charles-François de Vallée. Il était bien pris de sa personne et on lui donnait sur sa bonne mine le bon Dieu sans confession. Il écrivait à son père, Claude-François de Vallée d’Housséville [NDLR : né à Nancy, le 21 février 1728], des lettres respectueuses et affectueuses, où il ne manquait jamais d’envoyer ses respects à sa tante Mme d’Housséville, ainsi qu’à Mlle de Crèvecœur, dont nous ignorons le lien de parenté.

…et surtout un bon papa

Ce jeune homme charmant était cher à son papa, et lui revenait cher aussi.

Quand il entra au service, en août 1782, alors que le régiment était à Dinan, le papa le conduisit en diligence jusqu’à Paris et le quitta en lui avançant 36 louis d’or sans parler d’un trousseau convenable comportant deux uniformes, un habit bourgeois pour le voyage, un manteau de drap bleu, huit paires de bas de soie, huit paires de bas de fil, 18 chemises, 18 cols, des gilets et vestes blanches de bazin très fin, une paire de bottes, quatre paires de souliers…

Trois ans après, le jeune Charles-François est à Valenciennes, il loge chez M. Haudigra, cafetier, sur la grand-place.

Il faut croire que la solde d’un sous-lieutenant n’est pas tellement rémunératrice. Notre héros dépense énormément pour s’habiller. Il change d’escarpins presque tous les mois. Il a des dettes et chaque lettre au papa commence où s’achève par un appel au peuple.

Carambouillage

Mais ce ne serait rien si des créanciers à bout de patience ne prenaient sur eux d’écrire à M. d’Housséville père. Tous le font avec doigté : La nécessité, Monsieur, écrit le sieur Fournier, m’a forcé à prendre la liberté de vous écrire pour vous informer de la somme qui est due par Monsieur votre fils, officier au régiment de Royal, qui m’écrit le 30 mai dernier en me disant que vous aviez bien voulu vous charger de ladite dette.

Et le sieur Fournier, marchand près des grandes boucheries à Valenciennes, d’expliquer que le jeune officier et un de ses camarades lui ont acheté cent aunes de toile et l’ont payé avec un billet endossé par un officier du régiment, M. Hocquart. Les cent aunes de draps furent aussitôt revendues pour faire de l’argent aux jeunes gens, mais le malheureux marchand n’a pu se faire payer le billet à son échéance (900 livres).

Le papa écrit à son fils qui proteste avec indignation : le camarade lui a bien prêté huit louis, mais il n’a jamais acheté ni drap ni toile au marchand.

Pendant ce temps, la demoiselle Rosalie Debanalle et sa sœur, marchande de modes, à qui le jeune homme avait signé un billet de 311 livres, n’a pas vu la couleur de son argent : Il doit, mande-t-elle au père, vous avoir écrit à ce sujet, il serait désagréable pour lui que je luy fasse des affaires, d’autant plus que c’étoit pour obliger un de ses camarades et je vous avoue que je ne le ferois qu’avec regret…

Huit jours après, troisième lettre d’un autre créancier qui réclame 340 livres, 16 sols, 9 deniers en ajoutant avec componction : J’aurais préféré que pour un objet plus agréable j’eusse eu à vous écrire.

La mission du capitaine de Crespy

Le malheureux père qui se saigne aux quatre veines pour entretenir son fils prodigue prend alors une décision énergique. Il s’adresse à un de ses vieux amis de Neufchâteau, qui est capitaine au Royal Infanterie, et ce dernier, le chevalier de Crespy, lui répond le 23 mai 1786 : Je me suis acquitté, mon cher d’Housséville, envers votre fils de ce que nous étions convenus ensemble, mais il n’était plus temps de sonner les cloches et je suis bien fâché, mon cher ami, de n’avoir pas de meilleures nouvelles à vous écrire. Votre fils se porte bien mais sa bourse n’est pas de même. J’ai voulu absolument connaître la situation de ses affaires et je les ai trouvées dans un délabrement inconcevable… La bombe était près d’éclater et les créanciers voulant porter plainte au chef, je suis arrivé à temps pour apaiser le plus pressé avec de l’argent et des promesses aux autres.

Pour donner confiance aux créanciers, le capitaine de Crespy mit notre officier aux arrêts, dans sa chambre, avec interdiction d’en sortir tant qu’il ne se serait pas mis en règle.

Et le bon capitaine d’énumérer toutes les dettes dont le montant atteint 2124 livres et des poussières : un mémoire du cafetier pour lui avoir fourni une tasse de café au lait tous les matins et une à l’eau après son dîner : 260 livres, trois mémoires du tailleur, les mémoires du cordonnier, du blanchisseur, du perruquier, de la couturière, plus 340 livres prêtées par le trésorier quartier-maître du régiment et 477 livres prêtées par des camarades compatissants. En guise de consolation, il ajoute : ce qu’il y a de sûr, mon cher ami, c’est que je n’ai jamais vu votre fils plus sensible qu’il n’est, ni plus affecté de la peine que cela va vous faire, c’est sa seule préoccupation.

Dans toute cette correspondance, jamais question de femme. Mais tout de même, les factures de la marchande de modes ? Où diantre passait la solde, puisque Charles-François ne payait qu’en monnaie de singe ?

Enfin, le 6 juin 1786, le capitaine de Crespy donne au jeune homme une lettre du papa et… lève les arrêts. Les dettes sont payées (par papa).

En août–septembre, nouvelles inquiétudes, le garçon est souffrant, et l’apothicaire envoie une note… Un vrai compte d’apothicaire comportant moult citrons, pots de gelée de groseilles, taupettes de sirop de vinaigre, sucre, etc. 54 livres en tout.

Et puis, le régiment se déplace : Brest, Cambrai, Pontoise, Dreux, Mortagne, Quimper, Saint-Jean-d’Angély, Alençon, Huningue, Strasbourg. En 1790, le régiment retourne à Huningue et s’appelle maintenant le 23e régiment d’infanterie. Le jeune officier n’a pas manqué d’écrire à son père qu’il s’est fait un plan de conduite. En attendant, le papa a continué à payer, et même il signera, en 1791, un reçu à son oncle, l’abbé Symon, curé de Châtel, pour 600 livres, qu’il est obligé de taper pour aider son rejeton.

Le papa de Vallée d’Housséville fait la récapitulation des dettes de son fils, que ce dernier s’engage à rendre sur sa part de succession de sa mère. La facture atteint 22 448 livres 8 sols 6 deniers. On y trouve l’achat à Nancy d’une épée, d’un uniforme, d’une canne, une paire de bottes, huit paires de bas de fil, un pantalon. Une note de 42 livres payée à la blanchisseuse de Monsieur son fils pour avoir décrassé ces uniformes pendant tout l’hiver. Une note de 18 livres au perruquier. 25 louis prêtées par le papa le 8 mai 1784.

Et puis notre héros a pris un valet de chambre. C’est encore papa, toujours papa qui paye une capote, une veste, une culotte, quatre chemises pour habiller le nommé Valentin pris par M. Vallée fils pour son domestique.

Là-dessus Monsieur de Vallée d’Housséville est parti en émigration, son fils a fait de même, et nous ne saurons jamais si M. de Vallée fils paya toutes les dettes envers M. de Vallée père.

Jean Bossu


[ La Liberté de l’Est , fin 1971 ]

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