1878 —
La Semaine religieuse de Saint-Dié
Actes de quelques martyrs lorrains pendant la Révolution : l’abbé Joseph Poirot, vicaire de la Bresse »
La Révolution a renouvelé en France les persécutions des Néron et des Dioclétien. Entre toutes les conditions sociales c’est le clergé qui a payé le plus large tribut de la confession et du martyre. Il a montré au monde, qui en doutait peut-être, que le sang de Jésus-Christ ne se refroidit pas dans les veines de la fille aînée de l’Église.
Mais la Lorraine ne pouvait pas rester en arrière des autres provinces de France dans cette grande épreuve. Elle aussi a professé sa foi inaltérable avec tout l’héroïsme surnaturel des plus beaux jours du Christianisme.
Les actes de ces généreux martyrs n’ont jamais été assez connus, ou ils sont trop oubliés. Nous en donnerons quelques-uns à la suite de la relation faite par M. Chachay de sa déportation à Cayenne. En cela nous voulons offrir à tous nos lecteurs un sujet de haute édification, et aux prêtres en particulier, un sublime exemple qu’ils peuvent avoir un jour à imiter.
Martyre de l’abbé J. Poirot, consommé à Nancy le 1er janvier 1798.
NOTA. — Cette relation se trouve, avec plusieurs autres, manuscrite et anonyme dans la bibliothèque du Grand Séminaire de Saint-Dié. Les Martyrs de la Foi pendant la Révolution française, 4e vol., p. 351, en donnent un abrégé. Nous pouvons personnellement garantir sa véracité absolue, et même la compléter au moyen de la tradition locale parfaitement conservée jusqu’à ce jour à La Bresse et à Cornimont. Tous ces détails nous ont été mille fois racontés, et d’une manière toujours uniforme, par les anciens qui avaient connu M. Poirot, avaient pour ainsi dire assisté à son arrestation, et suivi avec anxiété toutes les phases de sa détention, de son jugement et de sa mort.
Joseph Poirot, prêtre fidèle de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, était né à La Baffe, près d’Épinal, en 1762. La révolution le trouva vicaire à La Bresse (1). Le curé de la paroisse, M. Aubert, originaire du lieu, ancien secrétaire général de l’évêque de Toul, homme d’un talent distingué, avait des principes très fermes et très nets sur la Constitution civile du clergé, et ne négligea pas de les inculquer avec éloquence à son vicaire et à ses paroissiens. « Si nous avions le malheur de faire ce serment, leur disait-il, au rapport des anciens qui l’avaient entendu, nous nous rendrions schismatiques ; et si vous nous suiviez et que vous acceptiez notre ministère, vous seriez schismatiques comme nous-mêmes ». Et il eut ce malheur ! Après tant de beaux sermons, lorsque le moment fatal fut venu, il se laissa ébranler par les larmes de ses parents, et contre une conscience si éclairée, il eut la lâcheté de prêter le serment criminel ; et il ne le rétracta qu’en face de la mort. Son vicaire, l’abbé Poirot suivit ses leçons doctrinales et n’imita pas son triste exemple. Il refusa courageusement de jurer, et persista dans son refus avec une constance inébranlable.
Dès lors il se vit en butte à une persécution d’autant plus acharnée qu’il cherchait à retirer du schisme son malheureux curé, et qu’il travaillait très efficacement à en préserver les paroissiens. Il eût voulu continuer parmi eux l’exercice d’un zèle qui produisait des fruits si abondants (2). Mais enfin l’orage devint si violent qu’il dut céder, et comme tant d’autres prêtres fidèles, subir les conséquences de la proscription décrétée contre eux, et prendre le chemin de l’exil. Il gagna les frontières de la Suisse.
Après le 9 thermidor (27 juillet 1794), on crut que l’Église allait recouvrer un peu de paix et de liberté. Cette persuasion fit revenir en France une foule de prêtres qui avaient dû préférer l’exil à la déportation. L’abbé Poirot fut de ce nombre. Il revint dans ses chères montagnes apporter le secours de son saint ministère aux fidèles nombreux qui n’avaient pas trempé dans le schisme. Cette période de relâchement dans la persécution dura jusqu’au 18 fructidor an V (4 septembre 1797). M. Poirot avait son asile habituel dans une maison située sur le territoire de Cornimont, tout près de la frontière de La Bresse, chez un brave et digne chrétien nommé Sébastien Antoine (2). Il brava avec intrépidité les nouveaux décrets de mort lancés contre les prêtres qu’en jargon du temps on appelait réfractaires, et spécialement contre les émigrés, forcés ou libres, rentrés dans leur patrie. Il aima mieux exposer sa vie que de laisser sans secours religieux tant de pieux fidèles qui en avaient un si grand besoin.
Bientôt il fut trahi par une personne qu’il avait comblée de ses bienfaits. Vers le milieu du mois de décembre, elle alla faire connaître sa retraite à un patriote (3) d’une section voisine de Cornimont, lequel s’appelait Dominique Vaxelaire.
Celui-ci, enchanté d’une si heureuse découverte, courut avertir la commission municipale du canton, qui résidait à Cornimont, et la police républicaine. Aussitôt une escouade de gendarmes et de brigands, conduite par le président de la commission municipale, et au milieu de laquelle se distinguait le Vaxelaire par sa joie triomphante et féroce, investissait à l’improviste la maison de Sébastien Antoine, faisait sommation au propriétaire d’ouvrir sans délai et de livrer le prêtre qu’il recelait, sans quoi on allait à l’instant même brûler la maison avec tous ses habitants. Toute résistance était impossible. L’abbé Poirot eut à peine le temps de se blottir sous un large cuveau de lessive renversé dans l’aire à battre le grain.
Cette pièce donnant accès vers le grenier était la première à inspecter. Un des gendarmes soupçonna immédiatement la cachette, souleva le cuveau avec discrétion, et aperçut le pauvre proscrit. Effrayé et content tout à la fois, il crie à la troupe de se répandre de tous les côtés pour faire une perquisition minutieuse et inexorable, que pour lui, il se tient là à la porte entre l’aire et l’avant-grange, et se charge de garder les issues de manière que personne ne puisse s’échapper. Homme relativement honnête, mais n’ayant pas le courage de renoncer à des fonctions qui le conduisaient à accomplir des œuvres aussi abominables, il eût été heureux de sauver cette innocente victime. Il n’y réussit pas.
Les patriotes revenaient de leur perquisition, tout désappointés, furieux d’avoir manqué leur proie. La troupe était déjà sortie devant la maison, et toute prête à repartir, lorsque le Vaxelaire, jetant un nouveau regard de fauve en recherche de gibier sur le cuveau renversé qui s’apercevait au fond de l’aire par la large porte ouverte à deux battants, eut malheureusement la pensée d’y aller voir à son tour, comme le gendarme avait fait tout d’abord, le souleva en colère et s’écria avec une horrible imprécation : le voilà ! le B… ! (5)
L’abbé Poirot et son généreux receleur furent garrottés et conduits en prison à Remiremont d’abord, puis à Épinal. À la suite d’un jugement préliminaire, Sébastien Antoine fut relaxé, tandis que le prêtre, jugé de bonne prise, fut envoyé à Nancy pour comparaître devant la commission militaire qui y siégeait en permanence.
Il arriva dans cette ville le 28 décembre 1797, et fut enfermé à la prison de la tour. Le premier jour de l’an 1798, il subit son interrogatoire. Il y déploya la plus grande sagesse. Un des juges, cherchant à le sauver de la mort, voulait lui faire dire qu’il avait ignoré les lois en vertu desquelles il était mis en jugement et devait être condamné. Le digne confesseur ne consentit jamais à racheter sa vie au prix d’un mensonge. On ne lui demandait qu’une parole, une seule parole de dissimulation, où la foi n’était pas directement engagée, mais seulement un point de morale dont on a coutume de se faire si peu de scrupule dans le monde ; qu’il la prononce, cette parole, comme on l’y invite, et sans la contester, sans la mettre en doute, on l’acquittera. Mais non, il persiste dans la déclaration pure et simple de la vérité, et cette sincérité chrétienne lui vaudra, il le sait bien, une sentence de mort.
Pendant tout le temps qu’il avait été entre les mains de ses ennemis, il avait montré, à l’exemple de son divin Maître, une résignation et un courage des plus héroïques. Ces dispositions parurent dans leur plus grand éclat, lorsqu’un confrère apostat vint lui signifier sa condamnation.
« Est-il possible, s’écria-t-il, qu’à trente-six ans ma tâche soit remplie ! Je croyais que la couronne du martyre était le privilège des âmes plus fidèles que moi à la grâce. Mais puisque Dieu daigne me proposer une telle faveur, que sa volonté soit faite ! Je l’en bénis ; je lui fais volontiers le sacrifice de tout ce que j’ai et de ma vie ! Je pardonne aussi de bon cœur à mes juges et à mes bourreaux ; je voudrais avoir quelque chose à leur offrir pour leur témoigner ma reconnaissance ».
Après ces paroles si édifiantes, qui tirèrent les larmes des yeux de tous les prisonniers dont il était environné, il reçut ordre de se rendre immédiatement au supplice. Alors, comme un soldat intrépide, il marche, il vole à la victoire. Arrivé sur la place de l’exécution, il prend son mouchoir et se bande lui-même les yeux, en écartant le soldat qui voulait lui rendre cet office, fait le signe de la croix, se met à genoux pour recevoir le coup qui doit finir ses travaux et le mettre en possession d’une gloire immortelle, et dit : « Seigneur, mon Dieu, recevez mon âme ! » À l’instant même il tombait criblé de balles.
Les spectateurs étonnés se demandent les uns aux autres qui est celui-là qui a souffert la mort avec une si grande tranquillité d’âme, avec un courage si admirable. Ah ! faut-il le demander ? répondait-on. C’est un prêtre, c’est tout dire.
Une fille qui était présente à ce spectacle si glorieux pour la religion, se sentit le désir d’aller recueillir du sang du généreux martyr, et en fit part à une compagne qui s’efforça de l’en détourner, lui représentant le danger auquel elle s’exposait ; mais celle-ci ne peut y réussir qu’en lui promettant d’y aller elle-même à sa place. Effectivement, elle se détache aussitôt de la foule, et va tremper un linge dans le sang qui fume encore. La populace qui commençait à se retirer, s’en aperçoit, se met à crier et à vomir contre la courageuse chrétienne mille injures, mille imprécations : « C’est une aristocrate qui va porter le sang des prêtres aux émigrés ! Il faut la fusiller elle-même ! » Une troupe de bonnets rouges se lance contre elle, et commence à la poursuivre. Celle-ci, épouvantée, tâche d’abord de les apaiser, mais en vain ; ce qu’elle pouvait leur dire ne faisait que les rendre plus furieux. Elle chercha à leur échapper en entrant dans une maison de ses connaissances ; la porte se trouvait fermée. Ne sachant plus quoi devenir, elle se jeta dans la première porte ouverte qui s’offrit à elle.
Les habitants de la maison furent étrangement surpris de voir entrer ainsi précipitamment une personne inconnue, hors d’elle-même, incapable de prononcer une seule parole ; on ne savait ce que cela voulait dire. Mais bientôt on comprit, en voyant une horde républicaine investir tout-à-coup la maison. Le maître, jugeant que cette fille avait été insultée, sortit armé d’un énorme bâton, terrassa deux ou trois de ces misérables, et mit les autres en fuite. Cependant ceux-ci se rassemblèrent de nouveau et recommencèrent leurs hurlements de cannibales, et ce ne fut qu’avec une peine extrême que ce bourgeois plein d’énergie et de charité parvint à les éloigner de sa maison, et à assurer le salut de la pauvre malheureuse qu’ils semblaient vouloir dévorer. Mais il ne put la reconduire chez elle, et la mettre hors de tout danger qu’à la faveur des ténèbres de la nuit.
Cette courageuse fille a toujours conservé sa précieuse relique avec d’autant plus de respect et de dévotion qu’elle avait manqué de lui coûter la vie.
(1) Le premier acte de baptême signé par lui sur les registres de la paroisse porte la date du 29 septembre 1786, et le dernier celle du 4 juin 1791.
(2) À partir du 4 juin 1791, il fut remplacé par un vicaire schismatique dont la signature paraît concurremment avec celle du curé Aubert sur les registres paroissiaux.
(3) Son nom vulgaire était : Bwaxtiè-di-Vaudé, c’est-à-dire Sébastien-du-Vaudel. Il mérite d’être cité comme celui d’un confesseur de la foi.
(4) Ces patriotes étaient peu nombreux dans nos montagnes. Pour Cornimont et La Bresse, ils étaient une douzaine de scélérats qui représentaient le gouvernement de la liberté, de l’égalité et de la fraternité et le pratiquaient en exerçant un brigandage atroce contre les honnêtes gens de ces deux communes. Leurs noms sont restés en horreur, et tous sans exception ont péri de male mort.
(5) Ce misérable fut un jour trouvé mort au fond de sa cave dans la même posture où il avait trouvé et saisi l’abbé Poirot.
Pages 347 à 352.