1881 —
La Semaine religieuse de Saint-Dié
NÉCROLOGIE. — L’ABBÉ RUAUX. — Combien d’hommes, dit le général Ambert, vivent et meurent sans éveiller d’écho et qui avaient en eux des richesses divines ! Ils traversent les cités populeuses, les champs de bataille, les basiliques, sans laisser même l’empreinte de leurs pas. Enfin, lorsque vient le jour où ils se couchent dans la tombe, ceux qui les entourent mesurent d’un regard surpris leur taille véritable et découvrent que le mort était grand tandis qu’ils sont petits.
L’abbé Ruaux était de ceux-là : il fallait le découvrir, mais aussi c’était une vraie découverte. Né à Châtillon le 9 janvier 1801, Irénée-Denis Ruaux était, par sa mère, cousin de l’abbé Bergier et petit-neveu de deux saints prêtres, les abbés Henri et Barret, que la révolution trouva curés, l’un de Relanges, l’autre de Darney, et qu’elle envoya mourir en exil.
Cette foi robuste, ce parfum de piété, cette simplicité antique, cette humilité de cœur que nous vénérions en lui étaient donc un héritage sacré, le legs des confesseurs de la foi. Heureux l’enfant qui naît au sein de ces traditions et grandit à l’ombre de tels souvenirs : il est prédestiné ! surtout s’il trouve comme l’abbé Ruaux une mère vraiment digne de ce nom et un maître qui s’appelle M. Ayotte.
Entré au séminaire assez tard, le jeune Irénée dut encore interrompre ses études pour affermir sa santé chancelante (1), de sorte qu’il ne fut guère ordonné prêtre qu’à 29 ans, et nommé tout aussitôt à la cure d’Ainvelle. M. Ayotte voulut l’installer lui-même. Le 1er janvier 1830 fut un beau jour pour le maître et pour l’élève. Toute la paroisse s’était portée à leur rencontre jusqu’à mi-chemin de Senaide : Mes enfants, dit M. Ayotte, ce n’est pas un prêtre que je vous amène, c’est un saint.
Il n’exagérait pas. Ainvelle qui posséda 13 ans l’abbé Ruaux, Mont qui l’eut 38 ans, toute la contrée qui le connut plus de 50 ans n’ont qu’une voix : « c’est un saint ! » Et nous qui n’avons pas seulement vu sa vie, mais qui avons contemplé sa mort, nous disons comme saint Antoine revenant de visiter saint Paul : Væ mihi peccatori ! Vidi Heliam, vidi Joannem in deserto ! Oui, nous avons vu une image du curé d’Ars (1), nous avons vu un anachorète du désert…
Car il avait trouvé moyen de se créer un désert au milieu du monde, de se bâtir une cellule d’ermite au lieu d’un château. Et quelle cellule ! Je l’ai mesurée, elle a 3 mètres de long sur 2 de large. Le mobilier est digne de la cellule (2). Ah ! n’y touchez pas quand vous réparerez la maison. C’est là que se cache depuis 38 ans le disciple de saint Alexis ; c’est là que depuis 38 ans cette existence s’écoule silencieuse comme le limpide ruisseau qui glisse inaperçu dans la prairie, sans autre ambition que d’arroser le brin d’herbe et de désaltérer l’oiseau du ciel ; c’est là que depuis 38 ans cette vie se consume, selon le mot si vrai de Monseigneur, comme la lampe du sanctuaire, brûlant et éclairant nuit et jour, lucens et ardens…
La lampe du sanctuaire, toute la vie de notre curé de Mont est peinte d’un seul trait. Je n’y ajouterai qu’un détail, un simple confirmatur. C’était en 1834, quelques amis partaient pour la capitale. Aujourd’hui c’est l’affaire d’une nuit, alors c’était tout un voyage. Le coche s’arrête à Troyes, nos amis en profitent pour voir et dîner, à l’exception du plus jeune qui avait disparu. Cependant l’heure approche, on cherche partout inutilement, déjà le cocher murmure. Où donc peut être l’abbé Ruaux ? Mais, dit M. Sergent, avez-vous fouillé les églises ? — Non. — Eh ! allez-y bien vite. On l’y trouve, en effet, en adoration devant le Saint Sacrement.
La maladie le trouva à son poste. Le dimanche 27 novembre, il était descendu à l’église, selon sa coutume, à 7 heures, pour n’en sortir qu’à midi ; mais ses forces le trahirent, il ne put dire qu’une messe basse. Dès le soir il était alité, et le lendemain matin il demandait les derniers Sacrements. Déjà la fatale nouvelle s’était répandue ; les curés voisins accoururent s’installer à son chevet pour ne plus le quitter ni le jour ni la nuit. Ne formions-nous pas une famille dont il était le père ? — Et nous n’y allions pas le consoler, — oh ! non, la mort ne l’attristait point ; — ni le soutenir, — elle ne l’effrayait point ; en un mot, nous n’allions pas le préparer à la mort, mais l’accompagner aux portes de la vie… Que ne pouvions-nous l’accompagner plus loin ! car nous en arrivons à des temps malheureux où l’on dira : Beati mortui !
Nous y allions surtout pour apprendre à souffrir. Ses douleurs étaient intolérables et presque continuelles (il avait une péritonite aiguë), et cependant il ne laissa jamais échapper une plainte, ni même une marque d’impatience. Montesquieu dit quelque part que vertu et courage sont synonymes en latin : le latin sera toujours la langue chrétienne.
Après sept jours de ces cruelles souffrances, Dieu le rappela à lui. On peut dire qu’il l’entendit à la lettre, cet appel suprême, et qu’il s’y rendit en bon et fidèle serviteur, avec l’égalité d’âme dont il ne s’est jamais départi. C’était le 4 décembre, à 6 heures du matin ; il rassemble toute la famille autour de son lit, demande une dernière absolution, l’indulgence plénière et les prières des agonisants qu’il suit attentivement, prie quelqu’un de l’asperger un peu d’eau bénite, fait trois fois le signe de la croix, donne à tous un regard d’adieu et s’endort tranquillement comme un ouvrier qui a fini sa journée.
Le salaire sera grand, car la journée a été bien remplie. Quand il vint à Mont, il trouva une paroisse nouvellement érigée où tout était à faire ; pas de presbytère, pas de cimetière, une école mixte et une église que Monseigneur avait stigmatisée publiquement du nom d’étable. Aujourd’hui Mont possède un presbytère, un beau cimetière, une magnifique école de filles avec rente pour le traitement de la sœur, et une église qui est la gloire du pays. Voilà l’œuvre du curé ; celle du confesseur n’est pas moindre.
La mort ne fut pas seulement belle, elle fut triomphante. La dépouille mortelle demeura exposée deux jours, et deux jours les foules accoururent d’Isches, d’Ainvelle, de Senaide, de partout, émues, enthousiastes, avides de le voir encore une fois et de lui faire toucher des médailles, des chapelets.
Le jour des funérailles surtout fut triomphal. 700 ou 800 personnes se pressaient dans l’église et sous le porche ; et lorsque M. le doyen de Lamarche laissa tomber du haut de la chaire cette parole du divin maître : Discite a me, quia mitis sum et humilis corde, il y eut comme un frémissement général qui lui répondit : Oh ! oui, nous devrions bien le savoir ; depuis 50 ans il n’a pas passé un seul jour sans nous l’apprendre ! Et quand M. le curé de Marey, d’une voix vibrante et magistrale fit retentir le cri de l’âme exilée : Miseremini mei, miseremini mei, saltem vos, amici mei, il y eut comme une explosion : Ses amis ! oui, nous le sommes et nous le resterons.
M. le curé doyen de Bourbonne fit ensuite l’absoute et l’enterrement. Malgré les exigences de la saint Nicolas, qui avait forcément retenu bien des curés dans leurs paroisses, 25 prêtres escortaient le cercueil. « Mais c’est là-haut, dit quelqu’un, qu’il doit avoir un beau cortège ? — Pourquoi ? — Opera illorum sequuntur illos.
(1) On le croyait poitrinaire. Hé ! hé ! me disait-il pendant sa maladie, voilà 60 ans que je suis poitrinaire et je commençais à en rire. Voyez-vous qu’il ne faut jamais en rire !
(2) Je défie bien le premier juif du monde d’en faire 3 francs.
ENCORE UN MOT SUR M. RUAUX. — On nous écrit des environs de Lamarche :
Monsieur le Directeur,
La Semaine religieuse nous annonce qu’on a découvert un curé dans le vénérable abbé Ruaux. Ce n’était pas difficile, car à vrai dire, tout le monde s’en doutait un peu, même ses supérieurs. Une chose dont on se doutait moins, c’est que chez lui le curé était doublé d’un bénédictin.
Je connais peu de curés qui aient autant lu, et je n’en connais point qui aient pris autant de notes que lui. Regardez sa bibliothèque, vous y verrez toute la collection de Migne, théologie, écriture sainte, dictionnaires, orateurs sacrés, et vous ne trouverez pas un seul volume qui n’ait été, non-seulement lu et relu, mais manié, parmi les orateurs surtout. On peut dire qu’il les possédait à fond. Et pour aider sa mémoire, il avait fait une table (un gros vol. in-4°), où se trouvaient distribués par ordre tous les sujets de la chaire chrétienne, avec l’indication des divers auteurs qui avaient abordé la question. Le samedi venu, il prenait son « index » et préparait son sermon.
Un jour qu’il le feuilletait, survient M. l’abbé Henry. Parcourir, admirer, s’enthousiasmer, c’est pour lui l’affaire d’un moment. Le soir il emportait le répertoire, et le lendemain il était à l’œuvre, faisant pour les contemporains ce que l’abbé Ruaux avait fait pour les orateurs des deux derniers siècles.
Le résultat, vous le connaissez ; c’est la grande œuvre dont l’éloge n’est plus à faire : Les Magnificences de la Religion.
Je pourrais vous citer d’autres travaux plus arides encore et qui ont dû lui coûter bien des nuits et bien des veilles, mais ce n’est pas là mon but. Dieu merci, les bûcheurs ne sont pas rares parmi nous. Ce qui est plus rare, c’est, avec la science, de trouver l’humilité, du moins à ce degré que j’appellerais volontiers héroïque.
Puis, plus loin, ce dialogue rapporté :
En parlant de la science du curé de Mont, je pourrai étonner bien des gens qui n’ont jamais fouillé ses notes. […] Un jour on parlait d’humilité : « … L’homme humble ! l’homme humble ! s’écria quelqu’un ; voilà bientôt 63 ans que je le cherche pour baiser la poussière de ses pieds ! — Et vous ne l’avez pas trouvé ? — Non. J’ai trouvé l’homme simple, l’homme modeste, même l’homme qui s’humilie ; mais l’homme humble je le cherche encore. — Allez à Mont. » Je l’ai revu depuis : « Eh bien, avez-vous vu le curé de Mont ? — Oui. — Et puis ? — Je ne cherche plus l’homme humble. »
⚠️ Point de vérification : le titre « Les Magnificences de la Religion » apparaît aussi dans la notice de Charles-Augustin Henry (sur ecrivosges). Ici la lettre attribue l’ouvrage au travail combiné de Ruaux (le répertoire) et de « M. l’abbé Henry » (la rédaction).