Henry MILLON DE MONTHERLANT

[ Neuilly-sur-Seine (92) , 21/04/ 1896 – Paris (75) , 21/09/ 1972 ]

/ pseudonyme : Henry de MONTHERLANT

Auteur vosgien Passage vosgien

1896
Naissance de Henry Marie-Joseph Millon de Montherlant à Paris, le 21 avril.
1913
Baccalauréat de philosophie. Première esquisse de La Ville dont le prince est un enfant.
1917
Après avoir été ajourné en 1914 pour hypertrophie cardiaque, il est "requis" en septembre 1917 : il est en poste à Mirecourt, puis autour de Saint-Dié. Dans l’ouvrage de Jacques Brenner cité ci-dessous, la légende héroïque (soldat de deuxième classe en 1915, il aurait pris part aux combats d’Alsace, de Champagne et de Belgique, et été grièvement blessé en 1918...) est largement mise à mal...
1920-1924
De 1920 à 1924, il est Secrétaire général de l’Oeuvre de l’Ossuaire de Douaumont. Il publie à compte d’auteur La Relève du matin (octobre 1920), Le Songe (1922, chez Grasset), puis Les Olympiques (été 1924).
1926
Il publie Les Bestiaires (Grasset).
1934
Les Célibataires (en juillet, chez Grasset), grand prix du roman de l’Académie française.
1936
Les Jeunes filles et Pitié pour les femmes. Premier essai à la scène avec Pasiphaë.
1939
Les Lépreuses.
1942
Le 8 décembre, première représentation de La Reine morte à la Comédie Française.
1943
Fils de personne.
1944
Un Incompris (Gallimard).
1946
Malatesta (Lausanne : Marguerat).
1947
Le Maître de Santiago (Gallimard), créé au Théâtre Hébertot en 1948.
1954
Port-Royal créé à la Comédie Française.
1959
Insolation. Elle aura pour conséquence une cécité progressive (perte de la vision de l’oeil gauche en 1968). Don Juan est créé au théâtre de l’Athénée.
1960
Élection à l’Académie française. Le Cardinal d’Espagne est créé à la Comédie Française.
1963
Le Chaos et la nuit, roman (Gallimard).
1967
Création de La Ville dont le prince est un enfant au théâtre Michel (Reçue à la Comédie française en 1951, il avait alors refusé qu’on la joue).
1969
Conçu en 1929, annoncé en 1937, Les Garçons est publié en 1969. Entre Les Bestiaires (tome I) et Le Songe (tome III), il constitue le tome II de la Jeunesse d’Alban de Bricoule.
1972
"Je deviens aveugle, je me tue". Le jeudi 21 septembre à 16 heures, Montherlant se suicide.

Montherlant dans les Vosges
par Jacques Brenner

Étant né dans les Vosges, à Saint-Dié, et y ayant passé mon enfance, une phrase de La Relève du matin (1920) me fit rêver : Ô Virgile, le tilleul de Saint-Dié, qui a fleuri neuf cent mois de mai, me touche moins fort que vous, quand je vous vois refleurir, à chaque automne, sur les lèvres d’une nouvelle génération d’enfants.

Vous trouverez curieux que Montherlant ait comparé un poète à un arbre, mais Paul Fort s’identifiait bien à une plante : Je suis un arbre à poèmes, un poèmier, disait-il. Certes, Montherlant assure qu’il était plus ému par le nom de Virgile prononcé par de jeunes garçons que par les fleurs sur les branches du vieux tilleul de Saint-Dié, mais enfin il n’avait pas oublié celui-ci et la phrase que j’ai citée peut être considérée comme un bel hommage, sous une forme inattendue.

Un autre poète, Henri Thomas, a mentionné dans son oeuvre l’existence de ce tilleul. C’est à l’avant-dernière page du Seau à charbon, son premier roman, qui se déroule à Saint-Dié. On voit une vieille demoiselle s’engager péniblement dans la montée qui conduit au porche de la cathédrale, passant près du tilleul six fois centenaire. Ce tilleul, consolidé par une coulée de ciment, se dresse sur une petite terrasse en contrebas du parvis, regardant vers la ville. C’est sur cette terrasse que j’ai donné mes premiers rendez-vous d’amour. Une plaque indiquait - indique peut-être toujours - l’âge exact de l’arbre. Vous avez peut-être remarqué que Montherlant et Thomas ne sont pas d’accord sur cet âge : six cents ans selon Thomas et neuf cents ans selon Montherlant. Mais, quand on a dépassé les six cent ans, on n’est plus à un siècle près.

Quand Montherlant est-il venu à Saint-Dié ? Pendant la Première Guerre mondiale. Saint-Dié est plusieurs fois cité dans Le Songe (1922) où les noms de lieux sont très rares. Il s’agit d’un roman lyrique dont le héros, Alban de Bricoule, est un jeune engagé volontaire. Nous sommes au début de 1918 et nous voyons ce garçon se rendre dans l’Est en chemin de fer. Il s’exalte en ces termes : Je monte en première ligne, rejoindre une compagnie d’infanterie dans les hautes Vosges, pour le plaisir. J’espère que je vais bien m’amuser. Il descend du train, sur le quai de la gare d’un village, dont le nom nous est caché. En sortant de la gare, il aperçoit son ami l’aspirant Prinet qui l’attend près d’une automobile. Il s’étonne tout le premier que l’on vienne le chercher en voiture pour le conduire à son régiment. Prinet explique qu’ils vont profiter de l’auto de la division et qu’ils descendront à Grandrupt. Voilà un nom propre cité. En route pour Grandrupt ! Ici, nous sommes au vrai front, je pense ?, demande soudain et naïvement Alban. Nous avons cependant une fort bonne description du paysage : La route tournait au flanc de pentes boisées. A leur gauche, au-dessus d’eux, à leur droite, dévalant, la forêt de sapins poussait à perte de vue ses feuilles fraîches, vert et gris, avec parfois un arbre teinté lie-de-vin. Dans les échappées, on voyait des profondeurs denses, les sapins bleus à l’horizon, comme si le ciel délavé coulait sur eux.

[...] Appelé avec sa classe en 1914, le futur auteur du Songe est ajourné pour hypertrophie cardiaque. Il passe alors trois ans, suivant ses propres termes, à asseoir les bases de sa culture pendant que les garçons de son âge se font tuer. En septembre 1917, le voici cependant requis : on l’envoie dans une ferme, loin de la zone des combats, pour garder les vaches et nettoyer les écuries. Après une bagarre avec un camarade, il prend peur et saute dans le train de Paris, où on l’accuse d’abord d’abandon de poste ; mais un colonel, ami de la famille, arrange les choses. Montherlant est alors dirigé sur Mirecourt, où il devient secrétaire d’état-major, ce qui est encore une bonne planque.

En janvier 1918, en permission à Paris, il dépose chez plusieurs éditeurs le texte de La Relève du matin, où il s’attribue une vie héroïque. Cette décision de publier l’amène à souhaiter s’approcher du front. Il pense à sa carrière d’écrivain et il écrit à sa grand-mère : Ma sphère de mouvance littéraire sera dans le monde bien-pensant et je serais deshonoré si, après la guerre, je n’avais rien fait.

De retour à Mirecourt, il essaie de se faire nommer assistant d’un officier de renseignements chargé d’aller sur le terrain. Il est affecté début mai au 360° R.I., où l’un de ses oncles est commandant. Seulement il est versé dans la compagnie hors rang, c’est-à-dire celle des auxiliaires qui ne vont pas à l’attaque. Il paraît bien déçu. Cependant, le 6 juin 1918, à Ban-de-Laveline, il se trouve pris sous un tir inopiné de batterie ennemie et reçoit dans le dos et les fesses sept éclats d’obus de 105. Le soir même, il écrit à sa grand-mère : [...] reçu quelques petits éclats insignifiants, si peu de chose que j’ai continué d suite mon service et n’ai pas eu besoin de pansements. Cela me permet de dire que j’ai été blessé et me donne droit au port de l’insigne. Il ajoute : Maintenant, attention au plat que je vais faire aux gens. Vous savez ce qu’il en est en réalité.

Deux jours plus tard, son oncle le commandant le conduit à l’hôpital de Saint-Dié où on lui extrait un petit éclat logé dans l’épaule. Le lendemain, Montherlant donne ces précisions à sa grand-mère : Des sept éclats, un a été extrait, deux sont insignifiants, et les quatre autres, dans la cuisse, sont si profonds qu’il faudrait charcuter pour les extraire ; d’autant moins utile qu’ils sont dans le muscle d’une façon inoffensive. Je suis enchanté de ces égratignures, vous savez que je les désirais.

Vingt jours après, il est affecté au bureau de l’officier de détail : Ça m’enlevait tout espoir de gagner la croix de guerre, commente-t-il. De fait, bien que blessé de guerre, il n’est jamais devenu combattant.

[...] Où se trouvait-il exactement du 9 mai au 5 juin 1918 ? C’est durant cette période qu’il a emmagasiné les souvenirs qui lui ont permis de nourrir d’images vraies les aventures guerrières d’Alban de Bricoule.

Quelques phrases m’ont frappé en tant que Déodatien. Dans une lettre, je lis : Été ce matin à la grand’ville en vélo (entre parenthèses, on est surpris de cette faute de français, il faudrait : à vélo) ; dans une autre lettre : Aujourd’hui, été à la grand’ville à pied, aller et retour : 11 + 11 = 22 + 3 km à traîner en ville, soit 25 kilomètres à pied. Qu’il ait écrit de Ban-de-Laveline, d’Anould ou d’un autre village, la grand’ville en question ne peut être que Saint-Dié. J’entends bien qu’il n’employait pas l’adjectif grand sans une pincée d’humour, mais tout de même il était capable de faire vingt-cinq kilomètres à pied pour la visiter, et pas seulement pour revoir le vieux tilleul du parvis de la cathédrale.

C’est dans Mors et Vita qu’il a exposé les circonstances dans lesquelles il fut blessé à Ban-de-Laveline (Essais, Pléiade, pages 467 à 472). Bien que le texte soit daté de 1927, Montherlant observe toujours les consignes de guerre qui interdisaient aux militaires de donner des indications géographiques précises : les noms de lieux sont omis. Le je du récit est en principe celui de l’auteur, mais Montherlant joue encore ici le rôle de son Alban de Bricoule. Il est un valeureux combattant que ses blessures contraignent à quitter le front : Hôpital : pour la première et dernière fois de notre vie, nous faisons figure de personnage intéressant. Ensuite, convalescence à Paris. Et maintenant, clopin-clopant, le tour de France : il s’agit de rejoindre notre régiment.

Ce curieux tour de France conduit finalement Montherlant en Belgique. Mais il nous vaut quelques excellentes notations brèves sur des villes ou des régions traversées. Montherlant évoque ainsi son passage à Toul : La cathédrale de Toul, au soleil levant, rose et jaune comme le Parthénon, sa base cachée par les vapeurs de la Moselle, de sorte qu’elle semble suspendue dans le ciel ; et si devant cela vous ne croyez pas en Dieu, je ne sais pas ce qu’il vous faut. Et, à la page suivante, nous avons une jolie phrase sur les Vosges revisitées : Les Vosges, un plein ciel d’arbres, une féérie murmurante, dans l’odeur enchantée des pins.


Extrait de Mon histoire de la littérature française contemporaine,
par Jacques Brenner (Paris : Grasset, avril 1987), pp. 95-99.

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