Jean BOSSU

[ Reims (51) , 16/03/ 1911 – Épinal (88) , 23/09/ 1985 ]

journaliste

Journaliste, hommes de lettres, historien.

Auteur vosgien Biographie vosgienne

1968 — La Liberté de l’Est

Pendant la drôle de guerre,
de nombreux Vosgiens ont écrit
dans la presse humoristique des mobilisés…

Le Rase-Mottes de la compagnie
de l’air 26/102 refusa vaillamment
le mécénat doré des puissances d’argent


Parmi les journaux de l’Armée de l’Air, Le Rase-Mottes, qui se donnait pour le plus fort tirage des journaux de l’Aviation, fut certainement celui dont la parution irrégulière fut la plus soutenue, puisque son tirage du 15 avril portait le numéro 23. Son fondateur est membre des Anciens de l’Armée de l’Air d’Épinal, dont il signe les comptes-rendus en ces termes : le Caporal de Service.

Arrivé deuxième classe au bureau de la Compagnie de l’Air 26/102, notre confrère passa caporal. On n’a jamais su exactement si cette promotion était due à sa virtuosité dans l’art de taper à la machine à écrire, en six exemplaires avec bordereau d’envoi, l’état des besoins en vain du 10 au 20 ou la situation administrative de quinzaine, ou bien si cette nomination était une faveur faite au journal.

La vache qui rit

Née de l’éclatement à la guerre de la Base aérienne 102 (de Longvic-lès-Dijon), la C.A. 26/102 avait campé ses pénates au petit village jurassien de Courlaoux, sur un plateau venteux et froid. Compagnie de terrain, elle eut pour mission d’abriter les avions de passage dans des abris camouflés en forêt, de ravitailler, de dépanner les aviateurs, d’héberger et nourrir maintes formations de passage (groupes aériens d’observations, sections photo, sections de liaisons, en tous genres). Le caporal de service, qui avait toujours eu la manie d’écrire, profita de ses premiers loisirs de dactylographe de la Compagnie, pour lancer un journal à 10 exemplaires qui s’intitula bizarrement La Vache qui rit.

Pourquoi La Vache qui rit ? Tout simplement parce que le premier cantonnement de la compagnie avait été celui des Usines Bel, de Lons-le-Saunier, qui fabrique le fromage réputé du même nom. La Vache qui rit, tapée sur une page, en deux colonnes, avec un leader, des échos, un carnet mondain et même des petites annonces, eut un succès appréciable et son directeur du vite faire des heures supplémentaires pour assurer moult tirages complémentaires.

Le premier soin d’un journaliste mobilisé, après avoir lancé un canard, était d’en assurer la diffusion au moyen d’une publicité adéquate, par le truchement d’une marraine. Si La Voie de 60 de M. Bammert eut pour égérie Marie Bell, La Vache qui rit partagea avec Le Tortillard les faveurs (sur le plan moral s’entend) de Mme Alice Cocea, directrice du théâtre des ambassadeurs. La vente du journal aux enchères à l’américaine dans des galas parisiens apporta des subsides intéressants.

On finit par parler de La Vache qui rit bien au-delà des limites de la compagnie, ce qui amena M. Bel, directeur des Etablissements du même nom, à convoquer le caporal de service. Après l’avoir remercié de la publicité gratuite faite à sa firme, il lui offrit d’imprimer La Vache qui rit et d’en joindre un spécimen dans toutes les boîtes à fromage destinées à l’exportation.

Qui est-ce qui se frotta les mains ? Ce fut l’officier de détail, chef hiérarchique du caporal, qui vit là une source de profits pour la Compagnie.

Cependant, le 1er décembre 1939, M. Bel recevait une lettre, sur papier à en-tête des Services rédactionnels de La Vache qui rit disant notamment :

Après en avoir référé à mes collaborateurs, je suis au regret d’apporter une réponse négative à vos propositions dont nous reconnaissons le caractère généreux et pour lesquelles nous vous remercions de tout cœur… En acceptant vos suggestions, nous perdrions notre originalité et aussi un peu de franc-parler ; nous serions liés par un fil doré à votre firme et à vos intérêts. Quant au titre, nous l’avions adopté peut-être à la légère. Soyez assuré que le prochain numéro de notre journal paraîtra sous un autre titre. Nous espérons toutefois que vous voudrez rester parmi ceux qui nous encouragent. Notre canard n’est pas une affaire, mais une œuvre de solidarité destinée à épauler notre Foyer du soldat…

Ainsi naquit Le Rase-Mottes. Mais demandant d’abord au caporal quelles furent les réactions consécutives à cette lettre ?

De la part de l’officier de détail, elles furent d’une précision remarquable : Crétin ! Triple crétin ! Fallait dire oui : vous ne réussirez jamais dans la vie, mon petit ami. De la part du commandant de la Compagnie (un vénérable professeur, chef d’établissement), ce fut une forte poignée de mains avec ces simples mots : C’est bien.

Le colis de Mme Guy La Chambre

Cette vigoureuse manifestation d’indépendance vis-à-vis des puissances d’argent n’empêchait évidemment pas le caporal de faire appel aux subventions officielles. C’est ainsi qu’il eut l’idée d’écrire à Mme Guy La Chambre, épouse du ministre de l’Air, et de solliciter de sa bienveillance un petit colis pour le Foyer du soldat. Ce colis arriva sous forme d’une caisse, d’une énorme caisse, contenant des chandails, des chaussettes, des mitaines, des jeux, des apéritifs, des digestifs, etc.

Nous laissons à penser combien furent émus les remerciements de la direction : Mme Guy La Chambre pouvait être assurée que tous les soldats montant la garde, chaudement habillés par elle, auraient droit à sa reconnaissance.

Mais la réalité était autre. L’officier de détail, qui avait une revanche à prendre, nationalisa sans indemnité tout le contenu de la caisse. Il échangea avec un collègue de l’intendance, contre des capotes, tout ce qui était habillement. Quant aux précieuses liqueurs, il les mit sous clé dans l’armoire aux documents secrets. Le coup était dur.

Cependant, la vérité nous oblige à dire que l’officier de détail n’était pas le seul à détenir une clé de l’armoire aux documents secrets. En sorte que les réserves apéritives connurent à son insu de sérieuses ponctions, qui n’étaient du reste que de la récupération…

En lisant Le Rase-Mottes

De la littérature du Rase-Mottes, nous ne retiendrons que son petit dictionnaire usuel :
Bureau de compagnie : voir asile d’aliénés ;
Camouflage : peinture pour aveugles ;
Corvée : travail involontaire ;
Travail : corvée nécessaire ;
Appel : constatation d’absences ;
Ordre : voir contre-ordre ;
Contre-ordre : conclusion d’un ordre.


Ajoutons que les subsides d’Alice Cocea permirent l’acquisition d’un duplicateur, et l’engagement d’un talentueux illustrateur (le caporal Perrin). Non content d’enrichir la caisse du Foyer, Le Rase-Mottes dota chaque nouveau-né des familles de mobilisés d’un livret de caisse d’épargne seulement remboursable le jour du mariage de l’intéressé. Grâce au journal aussi, quelques infortunes furent discrètement soulagées. Il en était ainsi de tous les journaux de mobilisés.

Lors du grand repli, la ronéo du journal fut confiée à un patriote marseillais, M. Féraud, qui réussit ensuite, en pleine Occupation, à en assurer le retour à la barbe des Allemands. Le Rase-Mottes put ainsi ressusciter sous un autre titre, et très clandestinement, mais ceci est une autre histoire.

(A suivre).

Jean BOSSU.

[Note EcriVosges : Le Caporal de Service n’est autre que l’auteur de l’article, Jean Bossu lui-même].

[La Liberté de l’Est, 16 juillet 1968].

Le directeur du Rase-Mottes, qui alors ornait son menton d’une barbe élégante...

Le Rase-Mottes, journal illustré, à l’époque de ses plus gros tirages...

1990 — Dictionnaire des Vosgiens célèbres

BOSSU (Jean), journaliste et homme de lettres
(Reims, 16 mars 1911 - Épinal, 23 septembre 1985)

Jean Bossu (photo Liberté de l’Est). Fils de Louis Bossu, procureur général et généalogiste et de Marie Way, compositeur de musique pour piano et violon, il effectue ses études à Chambéry où l’écrivain Daniel-Rops, enfant d’Épinal devient l’un de ses professeurs. Après avoir obtenu son baccalauréat, il fait une année de droit à Dijon.

Il revient ensuite dans les Vosges, à Jainvillotte, berceau de sa famille. Il y séjourne de 1931 à 1939 et collabore étroitement à L’Est illustré et à L’Idée libre dont il est rédacteur et critique littéraire. Au cours de la Seconde guerre mondiale il est mobilisé dans l’aviation. Il fonde le Rase-mottes, revue de l’armée de l’air dont il devient le rédacteur en chef. Après la Libération, il relance la Société d’histoire de la Révolution de 1848 et devient journaliste à La Liberté de l’Est à Épinal.

Dès lors, il sème son itinéraire professionnel de milliers de reportages sur les hommes célèbres de la région, les traditions populaires, les coutumes et de nombreux autres sujets. Monté sur sa bicyclette et plus tard sur son célèbre Solex, appareil de photo en bandoulière, il sillonne les rues d’Épinal, de Saint-Dié, de Remiremont et de nombreuses autres communes vosgiennes. Il est connu de tous. Sa notoriété lui vaut d’être choisi comme modèle de sa profession par les journalistes d’Antenne 2.

A l’heure de la retraite, il reprend du service à titre de correspondant de son ancien journal à Golbey. Une rue de cette localité porte désormais son nom. Décoré de l’ordre national du Mérite en 1983, il pratique son métier jusqu’à la dernière minute.

Pendant ce temps, il publie dans L’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux de Paris, des milliers de réponses à des questions posées par les lecteurs de cette revue. Pour les rédiger, il puise dans les 120 000 fiches qu’il a rassemblées durant quarante-cinq ans. Il correspond avec des centaines de chercheurs.

Il devient aussi un spécialiste international de l’histoire de la franc-maçonnerie. Son renom lui vaut d’être considéré comme expert mondial, comme source irremplaçable de renseignements pour les historiens, maçons ou non, présents et futurs. Son Histoire de la franc-maçonnerie est traduite en anglais, en allemand et grec.

Il collabore activement au Dictionnaire du mouvement ouvrier français de Maitron. Il publie par ailleurs une remarquable Chronique des rues d’Épinal en trois volumes.

Homme de lettres, historien et mémorialiste, il est unus inter meliores, un parmi les meilleurs, au dire d’un de ses amis.


Bibl. : Documentation personnelle de l’auteur.
La Liberté de L’Est, 25 septembre 1985.


[Georges Poull].

Nouvelle recherche