Les Horreurs de Sophie

 
  • Éric Verteuil
  • 1989 | 26ème roman publié
  • Horreur |
 

Date et lieu

Vers 1840, en Normandie et en Floride.

Sujet

Vint enfin le moment le plus délicieux. Avec ma main gauche, je tirai de toutes mes forces sur le crochet que j'avais enfoncé dans sa bouche et, avec la droite, donnai des coups de couteau dans la langue qui était à moitié sortie.

Quand je détachai le morceau de chair gonflé de sang, je la prévins que je le mettais de côté pour son déjeuner du lendemain. (4ème de couverture, 1989).

 

Éditions

Couverture de Dugévoy.

  • 1ère édition, 1989
  • Paris : Fleuve Noir, mars 1989 [impr. : 02/1989].
  • 18 cm, 155 p.
  • Illustration : Dugévoy (couverture).
  • (Gore ; 87). Collection dirigée par Alain Garsault et André Ruellan.
  • ISBN : 2-265-04061-4.
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    Première page

    Je m'appelle Sophie de Réan, j'ai vingt ans, je suis riche et belle. En fait, je suis très riche et très belle ! Mes yeux sont d'un gris étrange, mes lèvres bien dessinées laissent apparaître des dents éblouissantes qui me donnent envie de sourire même quand les plaisanteries de mes interlocuteurs me pousseraient plutôt à faire la moue.

    Dans la vie j'ai tout ce que je veux et les gens heureux n'ayant pas d'histoire on peut se demander la raison pour laquelle j'écris ces souvenirs. La réponse est simple, j'ai une manie… enfin une passion et j'ai besoin d'en parler.

    Il ne s'agit ni de musique, ni de peinture, ni de théâtre mais de quelque chose de plus rare, de plus précieux, de plus raffiné. Je prends du plaisir à punir mes semblables, j'aime leur faire du mal… en un mot, j'adore les torturer !

    Quelle joie de plonger mes jolies mains dans des viscères dégoulinant de sang, de prélever un rein, de découper un foie, de vider un abdomen, d'entendre des cris de douleur quand je crève des yeux.

    Et tout cela depuis ma prime enfance !

    Pourtant, ce n'était pas facile dans les années 1840 d'avoir de telles distractions en plein cœur de la Normandie. Mes parents habitaient, à l'époque, le château de Réan situé malheureusement à proximité de celui de mes cousines Camille et Madeleine de Fleurville. Elles étaient aussi élégantes qu'idiotes, ce qui n'est pas peu dire. Ma mère aimait me savoir avec elles, ainsi je pouvais bénéficier de leurs bons conseils. Comme nous étions toujours sous la surveillance d'une domestique, elle en profitait pour aller voir des amies ou paresser en toute quiétude.

    Mes cousines et moi avions de nombreuses poupées en cire et c'est à cause de l'une d'elles que j'ai tué pour la première fois. C'était un cadeau de mon père et, un jour, je l'avais laissé trop longtemps au soleil par la faute de ces petites pestes Madeleine et Camille qui n'en finissaient plus de faire des révérences et de dire des fadaises à ma mère.

    Quand, enfin, elles consentirent à me suivre, le drame s'était produit. La cire avait fondu autour des yeux qui étaient tombés à l'intérieur de la tête.

    - Que c'est dommage, dit Camille en ricanant.

    - Elle est devenue aveugle, renchérit Madeleine en cachant mal sa satisfaction.

    Elles allèrent tout raconter à maman, vraisemblablement pour que je sois grondée mais en furent pour leurs frais.

    - Nous allons arranger cela, dit ma mère.

    Elle agrandit les trous et avec une petite pince récupéra les deux yeux qu'elle remit en place après avoir coulé de la cire.

    Fascinée, je la regardais opérer. A cet instant ma vie a basculé.

     

    Dédicace - Épigraphe

    Dédicace : Avec notre admiration pour la Comtesse de Ségur qui, femme d'esprit, doit, dans l'autre monde, se divertir de notre vision Gore de ses héros (E.V.).

    Épigraphe : Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
    La valeur n'attend pas le nombre des années (Pierre Corneille).

     

    Revue de presse

    L'Écran fantastique

    Avril 1989. Claude JUSZAC

    Auteur jadis de deux romans dans la collection Angoisse du Fleuve Noir, Éric Verteuil est en passe de venir un des piliers français de la collection Gore avec un cinquième titre qui paraît ce mois-ci. Déjà présente, la parodie se glissait à l'occasion dans une explication finale renvoyant, par exemple, au roman d'espionnage comme dans A la recherche des corps perdus, mais elle pouvait échapper jusqu'aux toutes dernières pages au lecteur qui restait en proie à un déballage d'atrocités au premier degré à la limite du supportable. Grâce au parti parodique donné dès le départ, Les Horreurs de Sophie réalisent une combinaison particulièrement heureuse entre sadisme et naïveté, abomination et humour. On sait que les grands-mères jettent un regard indulgent sur les frasques de leurs petits enfants. La comtesse de Ségur comme les autres. Supposons alors qu'elle ait sérieusement édulcoré les méfaits enfantins de Sophie, sa petite fille. Supposons encore que Sophie, devenue grande, et en mal de confession, reprenne tous les épisodes connus de son enfance pour nous les conter à nouveau, tout crus, dans une version parfaitement non expurgée. Des scènes d'une horreur cocasse, d'un humour démoniaque jalonnent dès lors le parcours initiatique du sang et du sexe, sans jamais verser dans un réalisme malsain, et le répertoire des sévices habituels se trouve heureusement renouvelé par la petite vérole et les jeux de jardin. Un certain manque de progressivité dans le forfait est le seul reproche que l'on peut adresser à ce délicieux gore, bâtard de la comtesse de Ségur et du marquis de Sade.

     

    Page créée le mardi 9 décembre 2003.