Philippe Antoine DE CHAINEL

[ Saint-Dié (88) , 13/05/ 1716 – , // ]

avocat au conseil souverain d’Alsace

Biographie vosgienne

1971 — La Liberté de l’Est

Grandeur et décadence de Château-sur-Perle
où vécut l’auteur de la Cynthiperlayade


Nous évoquions l’autre jour les perles que jadis ont pêchées dans le Neuné, la Vologne et le Barba et dont plus personne ne se souvient, à part quelques amis du passé. Ce n’est point la seule curiosité de cette région qui soit tombée dans l’oubli.

En face la gare de Docelles se dresse une colline boisée que l’on appelle Château-sur-Perle. En fait de château, le promeneur curieux ne découvre qu’un pan de mur, un vieux puits de 42 m de profondeur, taillé dans le roc et qui été récemment cimenté et bouché pour éviter tout accident, et l’entrée d’un souterrain qui servit de cave.

Et cependant, une gravure de [Charles] Pensée, datant de 1821, nous présente une colline déboisée, où serpente une route, menant à un élégant bâtiment à tourelle, prolongé de ruines imposantes, avec une succession de jardin en étages.

Le contraste entre l’état présent et ce qui subsistait en 1821 est vraiment saisissant.

Le Château-sur-Perle était ainsi nommé parce qu’il dominait la Vologne qu’on appelait aussi la rivière de la perle.

Ce château avait appartenu à Madame de Lenoncourt, dame secrète de l’abbaye de chanoinesses de Remiremont. À sa mort, le curé de Docelles, Parisot, l’acheta ; ses héritiers le revendirent en 1755 à Philippe–Antoine de Chénel (ou Chainel) que le bon roi Stanislas créa en 1757 seigneur de Cheniménil et châtelain de Château-sur-Perle. C’est dans ce château que se réunissaient tous les habitants de Cheniménil pour tenir les plaids annaux. Le sire de Chainel restaura une partie des bâtiments et créa de beaux jardins à la française. Il y menait une vie de grand seigneur, bien qu’un maire de Docelles ait eu la prétention de faire enlever son ban seigneurial dans l’église du lieu, ce qui fut le grand événement d’une existence autrement fort paisible.

Devenu veuf, le sire de Chainel, désirant occuper ses loisirs, eut une idée. Elle lui vint dans les circonstances qu’il relate en ces termes :

Après avoir rebâti ma maison de campagne, que l’on nomme le Château-sur-Perle, situé sur la rive droite de la rivière de la Vologne, sur un monticule entre Remiremont, Épinal et Bruyères, y avoir fait des jardins et des plantations d’arbres agrestes et fruitiers de toutes espèces, lesquels avoient exigé des excavations très dispendieuses, me promenant un jour dans les allées de charmilles que j’avois fait planter et élever en portique, je me dis à moi-même qu’une statue de Diane placée à l’extrémité de ses charmilles proches de mon petit bois feroit un bel effet et orneroit avantageusement le plan de mes promenades.

La statue fut donc mise en place avec un distique latin gravé en l’honneur de Diane chasseresse et d’un lieu évocateur du mont Cynthum où elle avait vécu.

Naissance de la Cynthiperlayade

A partir de ce distique, l’idée lui vint d’écrire un poème qu’il appela la Cynthiperleyade, mot composé de Cynthum désignant le domaine de la déesse de la chasse et de la chasteté, et de Perleyade, évocation de Château-sur-Perle.

Et sous sa plume d’oie bien taillée, les vers succédèrent aux vers. Finalement le poème se composa de quelque 1800 alexandrins divisés en huit chants.

On ne peut pas dire que cette poésie égalât le moins du monde les vers de Delille, Voltaire, André Chénier et autres contemporains. Mais ce qui est certain, c’est que ce manuscrit, dont on connaît trois copies pour le moins, baptisé pompeusement éditions, eut assez de renommée pour être mentionné par tous les écrivains et tous les historiens qui ont parlé de Docelles, de Cheniménil ou de la Vologne. Actuellement, les Archives départementales des Vosges possèdent une copie de la quatrième édition (1791), provenant de la Société d’émulation. Un manuscrit original est aux mains d’une de nos compatriotes résidant à Cornimont, nous a-t-on dit. Le docteur Mougeot, jadis maire de Bruyères, le conseiller général Laprevotte, de Mirecourt, ont au siècle dernier possédé des éditions de la main de M. de Chainel.

Si beaucoup de gens ont cité ou citent encore la Cynthiperleyade, peu d’entre eux ont eu le courage de lire ce poème de bout en bout. En voici le sujet. L’auteur rappelle que l’un des épisodes de la mythologie est la révolte des titans, qui, entassant montagnes sur montagnes, voulurent escalader l’Olympe pour envahir le royaume de Jupiter et des dieux.

Partant de cette base, notre poète estime que les Titans repoussés se retranchèrent à Gérardmer, ville célèbre, connu de toute la France, pour y livrer le dernier combat. D’après lui, la réputation de Gérardmer ne vient pas de ses fromages véreux (sic), mais de la grande bataille des Titans. Tout en relatant cette bataille, Chainel trouve le moyen de décrire la naissance des perles de la Vologne enfantées par Vénus s’y baignant, de parler de Bussang, de Contrexéville et de ses eaux, de l’invention de la poudre à canon et même de la guerre d’Amérique. Finalement les Titans vaincus seront jugés à Château-sur-Perle. L’un d’eux, Typhon, enterré dans un caveau souterrain, produit par son souffle chaud les bains de Plombières, tandis que la troupe des Cyclopes est condamnée à travailler dans les mines et les salines de Lorraine.

Bien national à la Révolution

Pour en revenir à Château-sur-Perle, on attend encore le savant chercheur qui nous dira les causes de sa ruine.

Le pauvre sire de Chainel n’y termina point ses jours. Ses fils avaient émigré ; le castel fut vendu, comme bien national, et l’ancien propriétaire, emprisonné, puis malade, puis libéré, termina ses jours le 14 vendémiaire an XIII (5 octobre 1794), à neuf heures du matin, chez la veuve Colin, qui tenait une auberge à Corcieux. Même sa vieille domestique, Odile Chipot de Gérardmer, qu’il rétribuait sur le pied d’un Louis et demi par an, semble l’avoir abandonné. Il mourut solitaire et si bien oublié que même un généalogiste comme M. Mathieu, qui a étudié sa famille, n’indique point le lieu ni la date de son décès. On pourrait croire que le château fut ruiné sous la Révolution, mais le dessin de Pensée, daté de 1821, contredit la chose.

On sait qu’en 1842 le papetier Brocard acheta le château ou ce qui en restait, qu’il restaura les caves et fit construire près du puits une maisonnette dont il ne reste qu’un pan de mur.

Quoi qu’il en soit, hormis le puits et les caves, il ne reste rien de Château-sur-Perle. Il y a bien une légende sur cette destruction, mais faute de preuves, nous nous abstiendrons de la rapporter.

Ce n’est pas tout. En plus du château, il y avait au même endroit une chapelle, dite Notre-Dame des Neiges, et Charton écrit qu’un grand nombre de pèlerins y venaient prier pour obtenir leur guérison. Le guide Joanne de 1868 ajoute que, malgré la disparition de la chapelle, le pèlerinage a toujours lieu et qu’un chalet été construit d’où l’on découvre une très belle vue (Itinéraire de la France, Vosges et Ardennes, Paris, 1868, p. 407).

Plus de chapelle, plus de chalet, et de mémoire de curé, personne ne se souvient du pèlerinage. Peut-être un jour un de nos poètes vosgiens, reprenant le flambeau laissé par Philippe-Antoine de Chainel, composera-t-il une nouvelle histoire, qui, en des rimes plus élégantes et plus neuves, nous dira le secret de Château-sur-Perle.

Jean Bossu.


[La Liberté de l’Est, 13 août 1971].

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