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Pierre GILBERT

[ Domjulien (88) , 14 février/1765 Metz (57) , 4 février/1794 (29 ans) ]

ecclésiastique

Biographie vosgienne

Notices documentaires

1881 — La Semaine religieuse de Saint-Dié

L’abbé Pierre Gilbert, de Domjulien, guillotiné à Metz le 9 février 1794. Le récit que nous commençons de la carrière trop courte et de la glorieuse mort de l’abbé Pierre Gilbert, est l’œuvre pieuse de l’un de ses neveux, M. l’abbé Boyé, curé de Boulaincourt. En nous le communiquant, le vénérable auteur nous fait observer qu’il l’a écrit pour la famille du martyr, et non pour le public, et nous prie de retrancher beaucoup de détails qui ne lui paraissent pas mériter l’impression. Nous ne ferons pas ce tort à nos lecteurs, dût la modestie de l’auteur en souffrir un peu. C’est le cas de dire : Luceat lux vestra coram hominibus, ut videant opera vestra bona et glorificent Patrem vestrum qui in cœlis est.

C’est avec raison que la Semaine religieuse disait (année 1878, p. 347) : Les actes de ces généreux martyrs n’ont jamais été assez connus, ou ils ont été trop tôt oubliés. Le récit qui va suivre contient une nouvelle preuve de ce regrettable oubli. Il s’y agit de la vie et de la mort d’un prêtre de notre diocèse, immolé par la Révolution dans la fleur de l’âge, inconnu même du clergé diocésain depuis que ses contemporains ne sont plus, et bien digne cependant d’un éternel souvenir (1).

Pour répondre à l’appel de M. le Directeur de la Semaine, et rendre un juste hommage à une mémoire si chère, voici quelques notes intimes recueillies sur la vie et la mort de l’abbé Pierre Gilbert, de Domjulien, professeur de philosophie au séminaire de Toul, guillotiné à Metz comme prêtre insermenté et émigré rentré, en février 1794.

Il naquit à Domjulien le 14 février 1765. L’aîné de huit enfants, il fut voué par sa mère au service des autels. Aussi cette mère chrétienne éprouva-t-elle une grande joie quand la douce et tendre piété de l’enfant, son goût prononcé des choses saintes dès le bas âge, et son intelligence précoce purent la confirmer dans la pensée que Dieu avait agréé son vœu. Le père, Jean-Baptiste Gilbert, cultivateur aisé, eût préféré faire de son fils aîné le compagnon de ses travaux agricoles et le bras droit de la famille. Mais en ces temps-là, on voyait presque toujours la volonté des parents s’incliner devant la volonté de Dieu quand il s’agissait de la vocation des enfants. Le pasteur était presque toujours admis, en qualité d’ami et de conseiller, dans les délibérations importantes de ses paroissiens. Homme de foi, le père sacrifia ses vues personnelles ; et il fut décidé que le petit Pierre ferait ses études.

On le mit au collège de Bulgnéville, tenu par les Récollets. Ce collège avait de la renommée. Il en est sorti des hommes célèbres à des titres différents, entr’autres Poullain de Grandprey, et Mgr Chamont, évêque de Saint-Claude. Celui-ci fut d’abord le condisciple de l’abbé Gilbert, puis son collègue dans le professorat à Toul, et son compagnon d’exil à Trèves, et toujours son ami.

Les études de Pierre Gilbert furent aussi brillantes que rapides. À seize ans il avait terminé son cours de Philosophie, et il se présentait au séminaire de Nancy (2), où il fut reçu après un examen qui fit l’admiration de ses examinateurs, comme ceux-ci en témoignaient encore longtemps après. Il eut pour maîtres de théologie M. Mézin et M. Jacquemin. Ce dernier, devenant évêque de Saint-Dié en 1824, disait : Si notre cher abbé Gilbert n’était pas mort, ma place ne serait pas ici.

Tout en suivant son cours de théologie, le jeune lévite faisait une éducation particulière dans la famille des de Bénaménil (3), et l’un et l’autre avec un égal succès.

Son cours terminé, il alla se présenter à Toul pour recevoir les saints ordres. Ses contemporains, entr’autres cet excellent abbé Ruffier dont la Semaine religieuse a raconté l’intrusion à Viviers et la touchante rétractation, rapportaient que ses examinateurs lui ayant demandé quels traités il avait préparé, il leur avait répondu : toute la théologie. Cela leur parut assez présomptueux et ils ne ménagèrent rien pour le mettre à bout. Le résultat fut sa nomination immédiate à la chaire de philosophie dans le séminaire de Toul (4).

Au témoignage de ses collègues, de ses condisciples et de ses élèves, l’abbé Gilbert était une intelligence d’élite. Il passait pour le prêtre le plus éminent du diocèse sous ce rapport. C’était en particulier le sentiment de Mgr Chamont qui professait la physique au séminaire de Toul, en même temps que l’abbé Gilbert la philosophie ; de M. Michel, ancien supérieur du séminaire de Nancy, et de M. Mougeot, ancien vicaire général de Saint-Dié, un de ses disciples de prédilection, qui n’en parlait qu’avec attendrissement et les larmes aux yeux, même sur la fin de sa vie.

Chez lui les dons du cœur allaient de pair avec ceux de l’intelligence. Au séminaire de Toul, on ne l’appelait que l’aimable, le doux abbé Gilbert, comme l’attestaient encore après plus d’un demi-siècle ses anciens élèves. Ceux même qui n’eurent pas le courage de l’imiter aux jours de l’épreuve ne parlaient pas de lui avec moins d’émotion et d’enthousiasme. Le doux Gilbert, c’est le titre qu’ils avaient gardé dans la mémoire du cœur, après l’avoir consigné dans une ode qu’ils lui avaient adressée à l’occasion de sa consécration sacerdotale. Nom heureux pour un ministre de celui qui a dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.

Il resta professeur de philosophie jusqu’à la fermeture du séminaire en 1791. Sur la fin de cette année, dans le mois de novembre, alors que le schisme triomphant était partout installé, M. Joseph-Michel-Nicolas Sublet d’Héricourt-Lenoncourt, chanoine de Toul, fit la vaine tentative de le nommer à la cure de Gondreville, près de Toul, pour maintenir son droit de présentation. À cette fin il fit dresser par le notaire un acte ainsi conçu : La cure se trouvant vacante par la mort de M. Joseph Guerre, comme le droit de présentation en appartient au comparant suivant l’ordre de la table capitulaire, et que dans les circonstances présentes, il ne peut remplir les formalités usitées en pareils cas, que d’ailleurs il lui importe de se maintenir dans son droit de présentation et de nomination, et voulant en user et se l’assurer, il nous a requis acte de sa comparution et de la nomination qu’il fait par ses présentes de M. Pierre Gilbert, prêtre du diocèse de Toul, etc.

Cette nomination ne pouvait avoir aucun effet. L’abbé Gilbert ne prit pas possession de sa cure, occupée et gardée par un schismatique, et il se trouva errant dans sa propre patrie, comme tant d’autres que le schisme avait expulsés de leurs postes et de leurs domiciles. Cette situation se prolongea près d’une année. Il séjournait tantôt à Toul, tantôt à Domjulien, et plus habituellement à Sion-Vaudémont. C’est de là qu’il lança, sous le nom d’un Solitaire des environs de Sion, et en forme de lettres adressées à l’évêque intrus de Toul, et à l’abbé Nicolas, curé de Tantonville (5) et à ses nombreux complices dans le schisme, une série de brochures excellentes qui ont été réunies en un volume avec d’autres écrits analogues de Mgr de la Fare, évêque de Nancy, et de quelques prêtres zélés du même diocèse.

Avec une certaine bonne foi, fruit empoisonné du gallicanisme, beaucoup de prêtres avaient fait le serment criminel. L’abbé Gilbert travailla d’une manière infatigable à les ramener au sein de l’Église catholique, non seulement par ses écrits, mais surtout par des relations intimes et des entretiens particuliers dont il cherchait sans cesse l’occasion, et où sa parole savante et persuasive avait une puissance extraordinaire. Il semblait avoir reçu de Dieu le don spécial de convertir ses confrères égarés dans le schisme. De ce nombre se trouvaient la plupart des prêtres du canton de Vézelise, et parmi eux, un de ses oncles, l’abbé Félix, curé de Parey-St-Césaire. Il eut aussi la douleur d’apprendre qu’un autre de ses oncles, le propre frère du premier, curé de Suriauville, s’était de même laissé surprendre et entraîner. Son zèle et sa science le servirent si bien qu’il les ramena bientôt l’un et l’autre à se rétracter, ainsi qu’une partie des jureurs des environs de Sion-Vaudémont. Mais ses deux plus belles conquêtes en ce genre furent sûrement celle de l’abbé Ruffier, et celle de l’abbé Maximilien Hadol, curé de Gemmelaincourt, qui eut le bonheur d’expier sa faute par le martyre.

L’abbé Gilbert se détermina à quitter la France en septembre 1792, avec l’abbé Vauthier, de Remicourt, son compatriote, l’abbé Chamont son ami, et encore d’autres professeurs du séminaire de Toul. Tous ces prêtres fidèles avaient pris leurs arrêtés de déportation pour Bastogne, dans le Luxembourg, que l’arrêt du tribunal de Metz appelle pays d’Empire.

Mais bientôt l’exil parut insupportable à l’abbé Gilbert. Son cœur saignait surtout à la pensée de tant d’âmes privées des secours de la religion. Il se résolut à rentrer.

Ce fut à Trèves qu’il dit adieu à ses compagnons d’exil. En vain nous nous jetâmes à ses genoux, a écrit Mgr Chamont, évêque de Saint-Claude, à un des neveux du martyr, en vain nous le conjurâmes les larmes aux yeux de ne pas courir à une mort certaine ; son zèle l’emporta ; nos embrassements ne purent le retenir. Lui-même ne se faisait guère illusion non plus sur le sort qui l’attendait, puisqu’il laissa à ses chers compagnons tout ce qu’il avait apporté de France. L’abbé Chamont eut sa montre et ses boucles de souliers. Il les garda toujours comme des reliques doublement précieuses. Il les montrait encore dans les dernières années de sa vie avec une pieuse ostentation à MM. les abbés Guilgot, qui allaient souvent à St-Claude, rendre visite à la famille de leur mère, originaire de cette ville. Le vénérable prélat leur protestait qu’il ne changerait pas ce trésor contre tous ceux de la terre ; et son attendrissement prouvait sa sincérité.

Il écrivait encore en 1840 au neveu de son ancien ami : Il ne s’est passé aucun jour de ma vie sans que je n’aie adressé ma prière à notre glorieux martyr. Nous avons un puissant protecteur au ciel. C’est cette pensée et l’espoir de le retrouver bientôt, qui peuvent seuls me consoler d’en avoir été séparé sur la terre.

Pierre Gilbert. — Rentrée en France. Retour en émigration. Arrestation. Condamnation à mort.

NOTA. — Dans le premier article (p. 331, lig. 26), si nous avons parlé de l’évêque intrus de Toul, nous entendions l’évêque de la Meurthe, qui usurpait simultanément sur les évêques légitimes de Toul et de Nancy.
Par inadvertance, nous avons fait dire à Mgr Chamont : Il ne s’est passé aucun jour de ma vie sans que je n’aie adressé ma prière à notre glorieux martyr pour que je n’aie adressé ma prière, etc.

L’abbé Gilbert revint à Domjulien et se tint caché dans la maison paternelle. Mais il en sortait de temps en temps pour faire des excursions à Rozerotte, à Valleroy-aux-Saules, et à Derbamont, chez des parents de Catherine Moinot sa mère. À Domjulien, il offrait journellement le saint sacrifice de la messe un peu après minuit, dans une chambre dérobée, en présence de quelques personnes pieuses et sûres du voisinage. C’était sa sœur aînée, âgée de quinze ans, qui répondait à l’autel.

Sa messe dite, il s’échappait de cette nouvelle catacombe pour aller au fond d’une vaste forêt passer la journée, quand le temps le permettait, et jouir parmi les bêtes fauves d’une sécurité que les hommes lui refusaient.

L’impiété et la méchanceté seules avaient alors le droit de paraître au grand jour et de marcher la tête haute. On peut bien appliquer à ces temps néfastes ce que Bossuet dit de ceux que Henriette de France avait passés en Angleterre : Il fallait alors cacher la vertu avec le même soin qu’on eût fait le crime.

Un soir, en revenant du bois, le proscrit fut rencontré et reconnu par un sans-culotte nommé Navillot, qui était à la recherche de bestiaux égarés. On était à l’automne de 1793 ; la révolution arrivait au plus haut période de sa fureur. Le bruit de cette découverte courut comme une traînée de poudre dans le village et aux environs. Pour échapper à une arrestation inévitable et épargner le même sort à sa famille, il n’avait qu’à fuir au plus vite. Il prit la direction de Vézelise.

Il avait autrefois séjourné longtemps dans cette contrée où il avait un oncle curé, pendant ses vacances de séminariste et de professeur. Il y avait beaucoup travaillé contre le schisme depuis son expulsion du séminaire. Il espérait peut-être y rencontrer des connaissances et des amis qui lui offriraient, du moins précairement, un asile contre la persécution. Mais il n’y avait plus alors dans toute la France, un lieu assuré pour aucun ministre fidèle de Jésus-Christ.

En fuyant plus loin, il laissa tomber, entre Vézelise et Tantonville, son portefeuille, en soie damassée écarlate, contenant entre autres pièces, toutes ses lettres d’ordination. Cette relique précieuse fut ramassée dans un état parfait de conservation, et remise plus tard à M. le curé de Diarville, et enfin renvoyée à sa famille (6).

Le fugitif vint à Nancy demander asile pour quelques jours, pour quelques heures peut-être, à son vieil oncle, ancien curé de Parey-Saint-Césaire. Ce vénérable octogénaire, par suite de sa rétractation, avait été chassé d’une paroisse qu’il occupait depuis plus de cinquante ans, et qu’il avait administrée avec beaucoup de sagesse et d’édification, dit le monument élevé à sa mémoire. Non content de son abjuration solennelle, quand il fallut s’arracher à l’affection de ses enfants spirituels, il les rassembla tous une dernière fois, et du haut d’une estrade, il leur demanda de nouveau pardon du scandale qu’il leur avait donné, et il le fit, dit la tradition, en termes qui arrachèrent des sanglots à toute l’assemblée. Pour éviter la réclusion ordonnée contre les prêtres de son âge, il se tenait caché avec autant de soin que s’il eût été sujet à la déportation.

Que se passa-t-il dans cette dernière entrevue des deux athlètes de la foi catholique : de l’oncle, noble vétéran, arrivé au terme de sa course mortelle, qui s’était relevé plus ferme et plus courageux après une surprise et une chute momentanée ; et du neveu marchant au combat et à la mort avec une résolution qui défiait toute faiblesse ? Quels furent les adieux au moment d’une séparation qui, selon toute apparence, ne devait plus avoir de terme que dans l’éternité ? Il est plus facile au lecteur de se l’imaginer qu’à nous de le lui expliquer.

En sortant de Nancy, il prit la direction de Metz, avec le dessein de repasser la frontière (7).

Il fut accueilli à Metz dans une noble famille de sa connaissance ; mais bientôt sa qualité de prêtre proscrit fut trahie par une servante, et il se hâta de fuir vers la frontière belge, du côté de Thionville et de Longwy. C’est là qu’il fut saisi, au passage d’une rivière dont nous ne connaissons pas le nom, puis ramené et interrogé à Longuyon et enfin à Metz pour y recevoir la couronne du martyre. Nous citons l’acte d’accusation et la sentence de mort :

« Vu par le tribunal criminel du Département de la Moselle, sans recours ni demande en cassation, en conformité des décrets de la Convention nationale, notamment celui des vingt-neuf et trente vendémiaire, l’acte d’accusation en forme de plainte dressé contre Pierre Gilbert, prêtre déporté, ci-devant professeur de Philosophie au séminaire de Toul, aussi y résidant ci-devant, natif de Dom Julien, district de Mirecourt, département des Vosges, par l’accusateur public près le tribunal, dont la teneur suit :

« L’accusateur public expose qu’il lui a été adressé par le juge de paix du canton de Longuyon, une procédure relative à l’arrestation de Pierre Gilbert, ci-devant ministre du culte catholique, et professeur de Philosophie au collège (sic) de Toul.

« Par l’examen qu’il vient de faire des pièces, notamment de ses interrogatoires prêtés tant devant le comité de surveillance de Longuyon que les autres autorités constituées (8), il résulte que ce prêtre rebelle, après s’être refusé à la prestation du serment exigé des fonctionnaires publics ecclésiastiques, s’est déporté en exécution de la loy qui prononce leur expulsion du territoire de la République ; que malgré les peines sévères décrétées contre ceux qui rompraient leur bannissement, Pierre Gilbert est rentré en France dans l’intention criminelle de porter le trouble et le désordre parmi les citoyens de la frontière ; que pour parvenir plus facilement à ces tentatives contre-révolutionnaires il s’est, de son aveu, fabriqué deux faux certificats en faveur desquels il espérait échapper à la surveillance des autorités nationales ; mais l’activité des préposés à la conservation des frontières a déjoué ses manœuvres ; il a été saisi et arrêté malgré sa fuite au travers des eaux ; Pierre Gilbert a prêté entre les mains d’un juge du tribunal un interrogatoire. Il est du devoir du remontrant de provoquer contre ce traître la sévérité de la justice.

« À cet effet il a dressé contre ledit Pierre Gilbert la présente accusation pour être contrevenu de sa part à la loy, et pour être jugé dans les formes et suivant la peine déterminée par les décrets de la Convention nationale, notamment par celuy des vingt-neuf et trente vendémiaire derniers. En conséquence l’accusateur public requiert qu’il soit donné acte de l’accusation qu’il porte contre ledit Pierre Gilbert, ordonne qu’il sera pris et appréhendé au corps et écroué comme prêtre déporté sur les registres de la maison de Justice, prendra jour et heure à l’effet de présenter à l’examen et déclaration du tribunal l’acte d’accusation ; ordonne en outre que l’ordonnance à intervenir sera notifiée à qui de droit. Fait au cabinet de l’accusateur public le 12 pluviôse l’an deux (31 janvier 1794) de la République une et indivisible, Altmayer ;

« (Vu) l’ordonnance de prise de corps contre ledit Pierre Gilbert par le tribunal le 13 du présent mois de pluviôse (1er février) ; le procès-verbal de l’écrou dudit Gilbert sur le registre du gardien de la maison de justice dudit Département de la Moselle, contenant la notification à lui faite de l’acte d’accusation ; et après avoir fait comparaître ledit Pierre Gilbert à la barre du tribunal, et que lecture a été faite de l’acte d’accusation, de l’acte de déportation dudit Gilbert, et qu’il a été entendu dans ses moyens de défense, le Tribunal a rendu le jugement suivant :

« Le Tribunal, après avoir ouï l’accusateur public sur l’application de la loy, a ordonné qu’il en serait délibéré sur le champ en la chambre du conseil, et après qu’il en a été délibéré, et être rentré dans la chambre de l’auditoire, et avoir opiné à haute voix, déclare Pierre Gilbert, convaincu d’avoir été sujet à la déportation, de s’être déporté, au contenu de sa déclaration retenue dans l’arrêté du district de l’administration de Toul le quinze septembre 1792, vieux style, par lui souscrit, de s’être rendu de son propre aveu, consigné dans ses interrogatoires par lui aussi signés, à Bastogne, pays d’Empire, et ensuite d’être rentré en France contrairement aux dispositions des décrets ;

« Condamne en conséquence ledit Pierre Gilbert à la peine de mort ;

« Ordonne qu’il sera livré dans les vingt-quatre heures à l’exécuteur des jugements criminels du Département pour subir son jugement en conformité de l’article cinq du décret de la Convention nationale du trente vendémiaire dernier dont lecture a été faite (suit cet article), et encore en conformité de l’article cinq de la loy du vingt-trois avril aussi dernier, vieux style, dont lecture a aussi été faite (suit cet article). Déclare acquis et confisqués au profit de la République les biens dudit Pierre Gilbert en conformité de l’article seize de ladite loy du trente vendémiaire (suit le dispositif de cette loi).

« Ordonne que le présent jugement sera mis à exécution à la diligence de l’accusateur public, sur la place de l’Égalité dans cette ville.

« Fait à Metz, le quatorze pluviôse de l’an deux de la République une et indivisible (2 fév. 1794), en l’auditoire du Tribunal, où étaient présents les citoyens Delattre président, Prévôt, Habraint et Jean Pierre, juges du Tribunal, lesquels ont signé. » Suivent les signatures.

Pierre Gilbert. — La mort et le triomphe.

Des contemporains de l’abbé Gilbert, et M. Mougeot en particulier, lui ont attribué un trait d’héroïsme qui s’est assez souvent reproduit devant les tribunaux présidés par les Pilate de cette époque, savoir, qu’on lui avait offert en secret son acquittement, s’il voulait seulement affirmer qu’il ne connaissait pas la dernière loi portée contre les émigrés rentrés. Il refusa de racheter sa vie par un mensonge ; et il n’avait pas trente ans ! Il avait compris que mille vies, si longues, si brillantes et si heureuses qu’on puisse les supposer sur la terre, seraient encore un faible prix pour la couronne qu’il allait ceindre aux yeux de l’Église militante et de l’Église triomphante.

Dieu, qui avait envoyé un ange fortifier son Fils au jardin des Olives, ménagea à son bon et fidèle serviteur une suprême consolation au moment de monter à l’échafaud.

Sur le parcours du convoi fatal, parmi les spectateurs attirés aux fenêtres des maisons, les uns par une curiosité inhumaine, les autres par une compassion religieuse, son œil put rencontrer un regard plus ému que les autres, et voir une main sacerdotale et amie se lever discrètement pour faire descendre du ciel sur sa tête une dernière absolution et la grâce de consommer saintement son sacrifice. C’était la main de l’abbé Conel, du diocèse de Metz, qui était sorti de sa retraite, et, par une marche forcée de toute la nuit, affrontant lui-même la mort, était accouru donner ce secours suprême à son ami (9).

Parmi les soldats qui composaient le piquet commandé pour l’exécution, il s’en trouvait un de Domjulien. En 1825, il racontait encore, tout ému et en pleurant, à son neveu, qu’il était tombé en défaillance lorsqu’il avait reconnu dans le condamné son saint et bien-aimé compatriote ; et que celui-ci, du haut de la plate-forme de la guillotine, avait renouvelé sa profession de foi d’une voix vibrante qui avait attendri et remué la foule et fait crier grâce ! de divers côtés. Le bourreau, se sentant gagner lui-même par l’émotion générale, se hâta d’y couper court en achevant son œuvre. Mais sa main tremblait ; dans son trouble il manqua deux fois le patient ; ce ne fut qu’à la troisième que la tête tomba sous le fatal couteau.

En revenant de cette horrible corvée, les soldats frémissaient d’indignation, de se voir ainsi contraints de prêter main-forte au bourreau pour verser le sang le plus noble et le plus pur de la France.

Épilogue.

Un oubli inconcevable, ajoute M. Boyé, avait plané jusqu’à ce jour sur la mémoire de ce jeune héros chrétien. C’est à peine si j’ai trouvé deux fois son nom dans les nombreux martyrologes de la révolution qui me sont tombés sous la main. La première fois qu’il me fut donné de le lire, ce fut dans une brochure (10) publiée en 1840 par la Gazette des Villes et des Campagnes.

Dans une Histoire de l’évêché de Toul, récemment publiée par un prêtre, enfant de Toul, on trouve sur l’abbé Gilbert quelques lignes qui sont presqu’autant d’inexactitudes. Dans la liste des martyrs du diocèse publiée par la Semaine religieuse de Saint-Dié en 1878, le nom de l’abbé Gilbert ne paraît même pas (11).

La simple tradition disait bien qu’il avait souffert la mort à Metz ; mais elle ne précisait pas l’époque. En 1864, je me résolus à y aller faire une enquête décisive, et à ne revenir qu’après avoir été à toutes les sources. J’allai directement à l’évêché, d’où l’on m’adressa à M. le Supérieur du Grand Séminaire, enfant de Metz, âgé d’une soixantaine d’années, qui fut surpris de l’objet de mes recherches, et me dit ne connaître que trois prêtres mis à mort dans cette ville pendant la révolution : M. Nicolas, curé de St-Baudry, dont le président de la Société de St-Vincent-de-Paul de Metz a donné au public la vie si belle et si touchante ; M. l’abbé de Fiquelmont, massacré par la populace ; et un troisième aussi du diocèse. Après trois jours de recherches vaines à la bibliothèque, à la mairie et à la préfecture, je songeai enfin au tribunal, où j’aurais dû m’adresser tout d’abord.

Là, on me montra, au registre-minute des arrêts du tribunal criminel, celui de Pierre Gilbert, et on m’en délivra une copie (12). J’avais aussi interrogé tous les vieillards originaires de Metz. Un seul, ancien maître de pension, vénérable octogénaire, se souvenait d’avoir vu exécuter un jeune prêtre qui était étranger au pays. Ce bon vieillard voulut me servir la messe le lendemain à l’église Saint-Vincent, paroisse sur laquelle est située la place dite alors de l’Égalité, d’où l’âme du martyr avait quitté la terre pour monter triomphalement au ciel.

C’est donc un acte de justice réparatrice que de faire sortir du silence du tombeau le nom et la gloire de nos modernes martyrs.

Ce n’est pas qu’ils aient besoin de notre souvenir, de notre vénération et de nos louanges ; mais nous leur devons bien ce tribut, et nous avons besoin, nous, de leurs exemples et de leur protection.

L’abbé Gilbert, comme l’illustre poète son homonyme et son compatriote, est mort à l’âge de 29 ans, jeune et brillante fleur fauchée avant le midi de la vie, par le glaive de l’impiété. Sur sa tombe, non plus que sur celle du sublime élégiaque, Nul n’est venu verser des pleurs. Cette tombe, je l’ai cherchée vainement pour y verser les miens et y déposer une ardente prière. La révolution en a effacé jusqu’au moindre vestige. Mais si mes larmes n’ont pu arroser ses restes vénérables, elles ne sont pas tombées moins abondantes en écoutant ce que ses amis et ses contemporains me racontaient de sa belle vie et de sa sainte mort ; surtout elles ont inondé par torrents la page du livre néfaste où j’ai retrouvé son nom béni et glorieux parmi ceux des voleurs et des assassins. Mais il m’en restait encore de bien douces à pleurer aux pieds du saint Pontife qui gouverne d’une manière si apostolique et depuis tant d’années l’Église de Metz, et la console encore aujourd’hui dans sa cruelle affliction, lorsque j’allai m’agenouiller sous sa main bénissante et recueillir, de sa bouche, des paroles pleines de bonté, qui ont mis le comble aux consolations d’un si heureux voyage.

Prêtres de la famille de Pierre Gilbert.

Néron et tous ses imitateurs païens se persuadaient que le moyen le plus simple et le plus radical de supprimer le christianisme était de supprimer les chrétiens. Les francs-maçons, qui renouvelèrent cette entreprise contre Dieu à la fin du siècle dernier, ne pouvant pas exterminer la nation française tout entière, crurent arriver au même résultat en supprimant le clergé. Ils chassèrent du territoire de leur république tout prêtre qui n’avait pas voulu apostasier ; et ils tuèrent sans pitié ceux de ces derniers qui n’avaient pas voulu s’expatrier.

Or, ce phénomène surnaturel, que le sang des premiers martyrs fût devenu une merveilleuse semence de chrétiens, se reproduisit pour le clergé français sous les coups de la révolution. Et spécialement les familles qui avaient eu l’honneur de donner des prêtres martyrs à Jésus-Christ dans cette crise redoutable, en furent encore récompensées par le bonheur de lui donner avec une plus grande fécondité de nouveaux ministres pour remplir les rangs si éclaircis de sa milice sacrée et invincible. La famille de Pierre Gilbert mérite d’être citée entre toutes.

Le digne et vénérable M. Boyé, curé actuel de Boulaincourt, l’auteur de cette relation, est le neveu propre du martyr.

Ensuite trois prêtres du nom de Gilbert sont fils de trois cousins germains du martyr. Le premier fut ce bon et spirituel curé de Removille, mort en 1847, vers l’âge de 44 ans. Le second, originaire de Vittel, cousin sous-germain du précédent, et son successeur dans sa cure de Removille, où il mourut en 1875, avait parmi tous ses condisciples et ses confrères une juste réputation de tendre piété et de zèle vraiment sacerdotal. Le troisième, cousin germain du précédent, est mort l’année dernière dans son ancienne paroisse d’Oëlleville où il venait de prendre sa retraite.

Une autre vocation ecclésiastique, dans laquelle on voit encore avec plus d’évidence le fruit du sang de l’abbé Pierre Gilbert, fut celle de son cousin germain, l’abbé Jean-Baptiste Moinot, de Rozerottes.

Après avoir porté l’écharpe municipale pendant des années, et avoir mérité de ses administrés le surnom de Sage et de Pacificateur, arrivé à l’âge de trente ans, il se rendit au petit collège de Charmes pour y commencer ses études de latin. Au séminaire de Nancy, ce vénérable étudiant était chéri autant qu’estimé de ses condisciples, qui lui appliquaient les paroles de N. S. J.-C. sur Nicodème : Bonus israelita in quo non est dolus.

Devenu curé d’Ourche, près Vaucouleurs, il y mourut en odeur de sainteté, après un trop court ministère, en 1822. Chaque année, quand son fermier lui amenait ses 18 paires (18 sacs de blé et 18 sacs d’avoine), ce revenu patrimonial était immédiatement distribué aux pauvres de sa paroisse.

Pour lui, il se nourrissait de pain d’orge, couchait sur la dure, menait la vie austère d’un véritable trappiste. Il périt victime de son devoir. En traversant, vers l’époque de la saint Martin, un bras de la Meuse sur une passerelle, pour aller célébrer la messe à Saint-Germain, annexe d’Ourche, il glissa dans l’eau ; et afin de ne pas priver ses paroissiens du saint sacrifice, il ne voulut pas retourner chez lui pour changer de vêtement, fit son office tout mouillé, et contracta une fluxion de poitrine qui mit son corps au tombeau, mais envoya son âme tout droit, selon le sentiment universel, au paradis. Sa mémoire est restée toute vivante et en grande vénération dans sa paroisse. Chaque fois qu’un de ses parents va s’agenouiller sur sa tombe, tout le village se réunit comme pour lui faire une ovation, et chacun se dispute la faveur de lui offrir l’hospitalité.

L’abbé Moinot n’était pas indigne de paraître au ciel à côté de son frère de sang et de sacerdoce, l’abbé Pierre Gilbert ; le martyr du zèle peut marcher de front avec le martyr de la foi.

(1) Nous ne l’avons même pas nommé dans la liste générale des Confesseurs et Martyrs (Sem., année 1878, p. 551) dont nous nous proposions de publier les actes, en assumant une tâche beaucoup plus longue et plus difficile que nous ne pensions. Nous avions pris cette liste dans le Martyrologe de l’abbé Guillon, qui marque à la vérité, l’abbé Gilbert comme professeur au Séminaire de Toul et martyrisé à Metz sous la Terreur, mais n’indique pas le lieu de sa naissance, de sorte que nous ne soupçonnions même pas qu’il eût appartenu d’une manière quelconque au diocèse de Saint-Dié. Omission bien plus grave dans le Martyrologe de l’abbé Guillon : on n’y voit pas même les noms des abbés Rosselange et Mangin !

(2) Étant du diocèse de Toul, il aurait dû naturellement y faire son séminaire. Il fut probablement attiré à Nancy par deux grands-oncles, dont l’un y était avocat, et l’autre médecin de la cour de Lorraine.

(3) On a lieu de croire que cela se fit par l’entremise de la famille des de Ravinel, qui étaient alors les tuteurs et les pères, aussi bien que les seigneurs de Domjulien. Bien qu’ils aient quitté Domjulien depuis longtemps, le souvenir de leur bonté vit toujours dans le cœur des enfants de ceux qui en ont joui autrefois ; et si le poète qui a chanté les Vosges a dit juste : Le vrai noble est celui qui fait le plus de bien, les anciens seigneurs de Domjulien et de Girovilliers peuvent ajouter à leur antique blason celui de leur bienfaisance ; personne ne leur en contestera la légitimité.

(4) Pendant son professorat il composa un Cours de Philosophie dont le manuscrit a été déposé à la bibliothèque de l’Académie de Nancy.

(5) Sur la fin du schisme, en 1800, ce malheureux devint évêque intrus du département de la Meurthe.

(6) Il fut d’abord rendu, non pas à ses frères et sœurs, mais aux demoiselles Gilbert, ses cousines de Domjulien, qui le donnèrent ensuite à leur neveu M. Gilbert, ancien curé d’Oëlleville, mort en retraite l’année dernière dans cette paroisse.

(7) M. Mougeot croyait qu’il était allé se cacher à Toul pendant quelque temps dans la famille de l’abbé Sincère, l’auteur du Rudiment mystique. Mais cette seconde et courte résidence à Toul avait eu lieu plus probablement au retour de la première émigration.

(8) Il prenait donc le comité de surveillance pour une autorité judiciaire constituée !

(9) Il y avait deux frères Conel prêtres. Ils avaient connu l’abbé Gilbert chez leur oncle, M. Michel, dit le Prieur, curé d’Auzainvillers, où sa mémoire est encore en vénération.

(10) C’est une simple nomenclature extraite du Martyrologe de l’abbé Guillon, et qui ne contient à peu près que des noms propres et des dates.

(11) Nous en avons donné précédemment la raison.

(12) Sur notre demande, M. l’abbé Laurent, aumônier de la Visitation à Metz, a bien voulu faire de nouveaux efforts pour retrouver dans les archives du tribunal les pièces de la procédure. Il n’a pu que nous envoyer une seconde copie de la sentence de mort.

Sources structurées

  1. La Semaine religieuse de Saint-Dié 1881
 

Référence suggérée : ecriVOSGES, « Pierre GILBERT », fiche bio-bibliographique, https://www.ecrivosges.com/fiche.php?id=5122 (consultée le 27 août 2026).

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