Anatole GEORGIN

[ Hennecourt (88) , 25/10/ 1891 – Verdun (55) , 01/05/ 1916 ]

journaliste

Biographie vosgienne

1951 — La Liberté de l’Est

Anatole Georgin, d’Hennecourt, féministe à vingt ans...
Premier rédacteur du Bulletin de l’Union Fraternelle des Vosgiens de Paris


Dès 1910, le journal parisien L’Action, que dirigeait Henry Bérenger, publiait chaque semaine un supplément universitaire. En 1911, A. Noyer, son rédacteur en chef, reçut de Chaumont quelques articles si justes, si pleins de bon sens, pour ce supplément, qu’il les publia sans s’informer de la personnalité de leur auteur... Quelque vieux professeur de lycée, pensait-il, qui signait Anatole Georgin. Vers la fin de l’année, il reçut au journal sa visite. Au lieu du professeur chevronné qu’il attendait, ce fut un jeune homme de vingt ans qui se présenta. Il exposa avec tant d’ardeur ses vues et sa passion pour le journalisme, qu’A. Noyer, surpris et charmé, pria son directeur, H. Bérenger, de se l’attacher. Voilà la véridique histoire des débuts de Georgin dans la presse.

Il était né à Hennecourt le 25 octobre 1891, fils d’un instituteur qui lui donna ses premières leçons. Elève ensuite du lycée d’Epinal, puis du collège de Wassy, il ne put jamais s’astreindre au bahut, à la vie d’interne, à l’étude en commun. Le fort en thème, la bête à concours, ne lui inspirait aucune idée d’émulation...

Georgin était un travailleur solitaire, un bûcheur d’une extraordinaire curiosité, et déjà épris d’un idéal de justice et de vérité. Pas livresque pour un sou, d’ailleurs, mais il croyait à la grandeur de la mission sociale du journaliste (1).

A la pige

Je venais, moi, de débuter dans le journalisme au Travailleur de l’Electricité. Je suivais aussi des cours du soir, et c’est ainsi que je connus Henry Bérenger, qui s’intéressait fort à l’enseignement technique. Il m’invita à lui rendre visite à L’Action, et c’est ainsi qu’il me présenta à Anatole Georgin.

Nous nous donnâmes rendez-vous au Coq d’or, rue Montmartre, rendez-vous des journalistes de l’époque, pour y parler du pays. C’est Georgin, mon cadet de sept ans qui, le premier, me parla de l’Union Fraternelle des Vosgiens de Paris, dont j’ignorais alors l’existence.

Il était heureux d’avoir découvert à Paris ce groupement de Vosgiens parfois un peu frustes, mais dans lequel il se sentait à son aise, flatté aussi de pouvoir aider de sa plume la rédaction du Bulletin que la jeune société venait de faire paraître. J’ai gardé longtemps les quelques numéros de 1912 et 1913 dans lesquels il évoqua avec émotion Notre petite Patrie, puis publia La Fée Bossue en 1913.

Donc, Anatole Georgin débuta à L’Action. Mais il collabora à la pige au Siècle, au Voltaire, au Radical, à La France. Il excellait dans les questions sociales et municipales, qui sont d’une si grande importance à Paris.

Mais sa marotte, inattendue chez un garçon de son âge, c’était son enthousiasme et sa foi dans l’avenir du féminisme. Impressionné par le courage déployé par les suffragettes anglaises, sa pureté, sa candeur, son caractère chevaleresque l’engagèrent à corps perdu dans ce mouvement. Il collabora à La Vie, au Féminisme, au Journal des Femmes, à La Française, à L’Action féministe, aux temps de Maria Vérone et de Marguerite Durand, avec une telle conviction qu’il fut appelé (deul homme avec du Breuil de Saint-Germain) au Comité de l’Union des Françaises pour le Suffrage des Femmes.

Il avait réussi, et il en était fier, à convaincre de la justice de sa cause des compatriotes de l’Union fraternelle des Vosgiens, qui admit dans son sein les femmes sur le plan d’égalité avec les hommes, aussitôt suivie d’ailleurs par Les Vosgiens de Paris, plus connue sous le nom de Vosgiens républicains. Seule l’Association Vosgienne fut réfractaire à cette idée, que son président d’alors, M. Jules Méline, ne voulait pas admettre.

Anatole Georgin publia aussi quelques savoureux articles dans le Pays lorrrain de Charles Sadoul, tels que Les Pâques du Père Mathieu, Dorothée, Trop tard et La Quiche lorraine.

L’appétissante Quiche lorraine

Voici un extrait de cette prose apéritive :

... Vite ! C’est le moment de faire la quiche. A l’oeuvre, jeune Lorraine ! Voici la pâte dans le grand plateau de bois, voici la motte de beurre sur une assiette blanche. Coupez à pleines tranches ! Ajoutez à la pâte ! De votre joli geste cassez des oeufs et laissez-en tomber le jaune avec le beurre ! Entre vos doigts agiles pétrissez ce mélange ! Maintenant, étalez la pâte sur le plateau, passez dessus votre rouleau pour l’amincir et l’allonger. Arrondissez bien le tour et relevez un peu le bord. Voilà qui est fait. Versez dessus la crème fraîche et grasse, qui sent un peu l’étable et que vous venez de cueillir sur le lait des grands pots de grès bleuâtre... Un léger coup de main et la quiche sera cuite.
Sur la table, maintenant recouverte, la
quiche est là, toute fumante, qui parfume la pièce de sa chaude odeur. Une fine buée monte de la galette aux tons dorés et brunis. Le paysan, avec ses fils et le voisin, se sont attablés. Dans les gros verres coule un petit vin piquant et jaunet, un vin de la côte, de la dernière récolte.

La ménagère découpe la
quiche et distribue les parts. Chacun savoure la galette ; on trinque silencieusement. Puis les langues se délient ; on parle de la saison, des champs, de la récolte prochaine, des domaines, des gens d’alentour ; et la vieille grand-mère assise au coin du feu, dans sonfauteuil de paille, écoute et appelle le vieux temps, tout en mordant lentement sa galette. L’active ménagère, avec sa fille, se hâte d’enfourner la pâte préparée qui sera bientôt les lourdes miches de pain de ménage.(2)

La guerre faucheuse de talents

Le journalisme, auquel Anatole Georgin s’adonnait passionnément, ne l’empêchait pas de rêver toujours, suivant le beau mot de Camille Mauclair, à la clarté du but, le livre à faire... le cher beau livre qui ne se vendra pas.

A plusieurs reprises, il m’avait entretenu d’un projet qui le hantait : fonder un journal hebdomadaire qui s’appellerait La Lorraine et y traiter de tout ce qui intéresse notre province : industrie, commerce, agriculture, beaux-arts et littérature. Il me proposait d’y collaborer pour y traiter du mouvement social, et je lui avais donné mon accord enthousiaste... Hélas !

La grande faucheuse de jeunes vies, de juvéniles activités, de jeunes talents, la guerre, venait mettre fin à la Belle Epoque...

Le 2 août 1914, Anatole Georgin était malade, à l’hôpital militaire d’Epinal, en instance de réforme. Il était donc d’une santé délicate.

Réformé ! Lui ? Allons donc ! Il s’y refusa de toutes ses forces, réussit à convaincre le Conseil de réforme. Il rejoignit son régiment, le 170e de ligne. Et ce furent la Lorraine, le Soissonnais (novembre 1914), Mesnil-les-Hurlus, la Côte 196 (février 1915), l’Artois (mai 1915). A Langres, le 16 juin 1915, un éclatement d’obus lui fit perdre la mémoire, la vue, l’ouïe par la violence de la commotion. Il est évacué à La Flèche, puis au Lude, dans la Sarthe. Puis il rejoignit son régiment.

Il fut tué, au cours d’une attaque, par une balle de mitrailleuse, le 1er mai 1916, sous Verdun, au bois de la Caillette. La forêt, écrivait-il, qui a perdu jusqu’au souvenir de ses arbres.

Les Vosgiens peuvent tirer leur chapeau au souvenir d’Anatole Georgin. En lui, la Presse a perdu une de ses meilleures plumes ! La France, un homme de coeur et un héros !


[Félix Chevrier, La Liberté de l’ESt du 2 octobre 1951.]


(1) B. Gorgin.- Anthologie Malfère.- Amiens, 1926.
(2) Collection Le Pays lorrain, Nancy 1911.
L’Industrie du coton en Lorraine (manuscrit).
La Vie sociale en Lorraine au 19e siècle (manuscrit).


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