Aller au contenu
 

Georges Augustin GANAYE

[ Taintrux (88) , 27/03/ 1808 Hurbache (88) , 12/02/ 1881 (72 ans) ]

ecclésiastique

Biographie vosgienne

1881 — La Semaine religieuse de Saint-Dié

M. GANAYE, CURÉ D'HURBACHE.— Le lundi 14 février dernier, on célébrait à Hurbache les funérailles de M. l'abbé Georges-Augustin Ganaye, décédé curé de cette paroisse.

M. l'abbé Ganaye était né le 27 mars 1808, à Rougiville, paroisse de Taintrux, d'une famille où s'étaient conservées dans toute leur pureté les saines traditions de la foi et de la piété. Pendant les mauvais jours de la Révolution, ses grands-parents du côté maternel avaient partagé avec une autre famille de la paroisse, l'honneur périlleux de loger et d'entretenir M. Delachambre, leur excellent pasteur. Mme Ganaye fut témoin de tout ce qui s'est passé à cette époque dans leur ferme de Chaumont, entre La Bolle et Rougiville ; c'est à cette école qu'elle apprit à devenir une bonne chrétienne et une bonne mère. On a souvent observé que la bénédiction du ciel s'est attachée aux familles qui ont protégé les prêtres fidèles pendant la Révolution, et que des vocations sacerdotales sont venues récompenser leur charitable dévouement. La vocation d'Augustin Ganaye peut être comptée au nombre de celles-là.

Ceux qui ont connu M. le curé d'Hurbache dans son enfance, se plaisent à répéter que dès lors il édifiait tout le monde, et que ses onze premières années ne furent qu'une préparation continuelle à la première communion. Aussi les rares imperfections qu'ils ont pu relever dans sa vie d'enfant sont si légères, que volontiers on les prendrait pour des qualités. Ajoutons que toujours elles étaient aussitôt expiées par un repentir sincère, et par une correction vigoureuse que la mollesse de nos temps ne connaît plus guère.

Augustin Ganaye puisa surtout dans les exemples d'une pieuse tante et dans les enseignements et la ferme direction de sa mère, cet esprit de régularité dans le devoir qui ne se démentit pas un seul instant ; car, écrivait naguère un de ceux qui l'ont le mieux connu, « les hommes n'ont rien à redire à toute sa vie, qui est plus qu'irréprochable, qui est admirable. »

Ses parents, charmés de le voir répondre à leurs bons soins, prièrent M. Michel, alors curé de Taintrux, de l'initier aux études. Le disciple fit honneur au maître, et quelques années plus tard, il était admis au séminaire de Senaide.

Celui qui avait été le modèle des enfants de Taintrux, le fut encore des élèves du séminaire. Aux yeux de ses condisciples comme dans l'esprit de ses maîtres, il était regardé, et à bon droit, comme un ange de piété et de régularité. Ses qualités intellectuelles ne le cédaient guère à ses qualités morales. Doué d'un jugement droit et d'une excellente mémoire, il disputa souvent à ses condisciples les premiers rangs de sa classe. Et dans ces derniers temps encore, on pouvait facilement se convaincre de la pureté de son goût littéraire et de la solidité de ses études classiques. Après ses humanités, il vint suivre le cours de philosophie au séminaire de Châtel. L'année suivante, il entrait au grand séminaire. À mesure qu'il avançait dans le sanctuaire, il développait de plus en plus ses belles qualités, et se préparait par l'étude consciencieuse de la théologie à la grande œuvre de la direction des âmes. Depuis longtemps il aspirait au sacerdoce. Il en fut revêtu le 16 juin 1832. Après avoir exercé les fonctions de vicaire à Remiremont, il devint successivement curé de Bonvillet et de Saint-Léonard. Mais il ne fit que passer dans ces deux paroisses ; car la Providence le destinait à une autre où déjà il avait des attaches dans la personne de son condisciple et ami, M. Petitnicolas, aujourd'hui chanoine de la cathédrale. Il fut donc nommé curé d'Hurbache au mois de septembre 1838, et c'est là qu'il est resté jusqu'à sa dernière heure, c'est-à-dire près de 43 ans.

Il aimait sa paroisse et craignait d'être obligé de s'en séparer. Un jour, dans son humble défiance de lui-même, il s'était cru incapable de continuer son ministère. Cette pensée lui torturait le cœur, et il fut délivré d'une grande peine quand Monseigneur lui fit défense de songer pour le moment à prendre sa retraite.

Rien ne faisait donc présager une prochaine séparation, lorsque le samedi 12 février, vers 9 heures du matin, ses paroissiens apprennent avec stupeur que M. le curé vient d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. Cette nouvelle se répand comme l'éclair et consterne tous les cœurs. L'espoir cependant restait encore. Pouvait-on s'imaginer qu'on allait perdre si subitement ce bon pasteur et ce bon père ? Toutefois les premiers soins ne produisent aucun effet. Vite on dépêche vers le médecin ; vite on court appeler un prêtre. Un peu avant trois heures une nouvelle attaque se déclare. M. le curé de Moyenmoutier se hâte de lui administrer les derniers sacrements, et au moment où il achève les prières, il le voit expirer. En même temps arrivait le médecin. Il était trop tard.

Il semble que M. le curé d'Hurbache avait des pressentiments d'une mort subite ; car ces coups de la Providence l'impressionnaient vivement, et il en prenait souvent occasion d'inviter ses paroissiens à se tenir toujours prêts. Plusieurs fois en écrivant à l'auteur de ces lignes, il y faisait allusion : « Vous me demandez des nouvelles du pays, lui écrivait-il en 1873, je ne vois point de nouvelles à vous annoncer, sinon que Dieu frappe parmi nous des coups bien surprenants. Tel samedi, N. était encore sur pied comme de coutume à 9 heures du soir, faisant une lecture avec son fils ; le dimanche matin, il était mort dans son lit. Quelques jours après, M. avait soupé avec tout le monde ; après souper, il va au lit, disant qu'il a froid. Vers 10 h. ½ on vient me chercher pour lui donner l'extrême-onction. J'ai trouvé un homme sans parole, sans connaissance aucune. Il était mort le lendemain à 2 heures du matin. Oh ! qu'il est vrai de dire : Estote parati, « soyez toujours prêts. »

Il était lui-même toujours prêt. Homme de prière, il est mort en priant. Il était à genoux, achevant les prières de son Bréviaire, et se disposant à célébrer la sainte messe, lorsque l'ange de la mort est venu le frapper de son aile, lui épargnant par ce coup subit les transes et les horreurs de l'agonie. Il est mort en priant ; il est mort dans le Seigneur. Bienheureux ceux qui meurent ainsi dans le Seigneur !

La cérémonie des funérailles s'est faite le lundi à 10 heures.

Toute la paroisse y était en deuil et en larmes. De nombreux ecclésiastiques avaient aussi voulu témoigner par leur présence l'affectueux respect dont ils étaient pénétrés pour ce vénérable confrère. Outre ceux du canton de Senones, on remarquait M. Sublon, vicaire-général, MM. les chanoines Fleury, Petitnicolas et Bourgon, MM. les curés de Fraize et de Plainfaing, etc., etc.

L'église ornée pour la circonstance, se trouvait deux fois trop petite. Après la messe, célébrée par M. le curé de La Voivre, M. le curé de Senones est monté en chaire et a rappelé aux paroissiens les principales vertus de leur pasteur défunt. L'attitude de la foule et les larmes qui coulaient de tous les yeux ont pu lui faire juger par lui-même combien ses excellentes paroles ont été goûtées, et ont répandu de baume consolateur sur des cœurs si cruellement affligés. La veille déjà, M. le chanoine Petitnicolas avait essayé de dire quelques mots. Mais l'émotion trahit sa voix, et l'obligea d'interrompre plusieurs fois son discours.

Les deux orateurs n'avaient fait que traduire les sentiments des paroissiens qui tous avaient déjà célébré les louanges du défunt : « Ah, disait l'un, quelle perte nous venons de faire ! » « Combien il était bon ! disait un autre ; vraiment, si celui-là n'est pas au ciel, qui donc peut espérer y entrer ? » Et un troisième, faisant allusion à ses touchantes instructions, s'écriait : « Oh ! comme son cœur s'attendrissait, et comme son œil s'enflammait quand il nous parlait de Dieu, de Jésus ou de Marie ! On ne peut douter que chez lui la bouche ne parlât de l'abondance du cœur. »

Il faudrait avoir suivi ce pieux curé dans chacune de ses actions, pour être à même de bien apprécier ses vertus. Et celui qui écrit ces lignes regarde comme une des plus précieuses grâces que le ciel lui ait accordées, d'avoir pu vivre dans son intimité pendant une bonne partie des vacances de ces années dernières. Il a pu ainsi constater par lui-même la vivacité et la solidité de cet esprit de foi et de piété qui se révélait jusque dans les moindres actions.

Véritablement animé de la sève du christianisme et de l'esprit sacerdotal, M. l'abbé Ganaye pratiqua toujours avec une rare ponctualité tous les exercices de piété d'un fervent séminariste. Que dis-je ? Il les multipliait ou les prolongeait…

Avec quelle attention il récitait son office, ne manquant jamais de s'agenouiller au commencement et à la fin. Tous ceux qui l'ont approché savent avec quelle dévotion il faisait le signe de la croix, récitait l'Angelus ou les prières d'avant et d'après les repas. Non content de faire chaque matin une longue méditation, il se préparait avec soin à célébrer la sainte messe, se livrait à une longue action de grâces, et revenait encore dans l'après-midi visiter le Saint-Sacrement. Ses paroissiens peuvent lui rendre ce témoignage que pendant 40 ans et plus, ils l'ont vu tous les soirs faire le trajet qui sépare le presbytère de l'église. Et sa visite n'était pas une apparition momentanée, mais une longue séance qui durait au moins une demi-heure et souvent près d'une heure. Il ne se lassait pas de demeurer devant le Saint-Sacrement ; et l'on peut croire qu'il n'a jamais soupçonné le temps qu'il passait ainsi à prier pour lui et pour ses paroissiens. On n'en finirait pas, si l'on voulait parler de sa dévotion au Sacré-Cœur, au Chemin de la Croix et surtout à la Sainte Vierge. Tous les jours il faisait encore une longue lecture spirituelle, et c'est là, sans doute, qu'il puisait ce fonds toujours si riche de bonnes pensées, qu'il distribuait ensuite dans ses instructions, dans ses exhortations et jusque dans ses conversations.

Parlerai-je de sa manière de célébrer la sainte messe, de son respect pour le lieu saint, pour la Croix, et pour le nom de Jésus qu'il ne prononçait jamais sans faire une profonde inclination ? Parlerai-je de ses aumônes pendant sa vie et de ses legs charitables après sa mort ? Parlerai-je de ses innombrables dévotions de surérogation ? Le montrerai-je toujours humble et modeste dans sa personne ; bon, affable et hospitalier à l'égard de ses confrères, pénétré d'un profond respect pour tous ses supérieurs ? Mais à quoi bon tant insister ? M. le curé d'Hurbache était un prêtre animé de l'esprit de son état, un prêtre véritablement pieux ; cela dit tout.

Mais sa religion n'avait rien d'austère et de repoussant. Il était envers tous la bonté même. Il aimait en particulier les enfants, les pauvres et les malades ; il aimait surtout ses paroissiens ornés du sacerdoce. Avec quelle prévenante bonté il savait les accueillir ; avec quelle touchante affection il en parlait. Oubliant que plusieurs d'entre eux étaient ses élèves et avaient été formés par ses soins, il ne voyait plus en eux que des prêtres, et les traitait non pas comme des égaux, mais presque comme des supérieurs. Ah ! c'est qu'il avait une haute idée de la dignité sacerdotale et de tout ce qui touche aux choses de Dieu. Il ne pouvait prononcer sans une émotion sensible le nom de M. Petitnicolas, son vénéré martyr. Quelques jours avant sa mort, il venait d'emprunter des dalmatiques pour solenniser l'anniversaire de son cher abbé Didelot. Hélas ! il ne soupçonnait pas, en faisant cette démarche, qu'il travaillait lui-même à rehausser ses propres funérailles !

Dévoué à tous ses paroissiens, il se faisait tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. Il les traitait toujours avec une exquise politesse, s'intéressait à leurs travaux et à leurs entreprises, agissant à leur égard comme un tendre père et un bon pasteur.

Cet amour qu'il leur avait voué soutenait son zèle, et lui faisait compter pour rien toutes ses fatigues. Aussi ses paroissiens lui rendaient-ils amour pour amour.

Ils l'ont bien prouvé ces jours derniers. Puissent-ils conserver toujours ces filiales dispositions ! Puissent-ils se redire souvent ces paroles de l'un d'entre eux, au sortir de la cérémonie funèbre : « Nous avons perdu un bon père, qui nous a laissé de beaux exemples. À nous maintenant d'imiter ses vertus ; car vraiment c'était un prêtre selon le cœur de Dieu ! »

E. L'HOTE, Professeur au grand Séminaire.
 

Nouvelle recherche